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ACTE PREMIER

 

 

 

          La demeure de la veuve Marijana Margetićka. On entend la tambura et l'harmonica ; des chants derrière le rideau.

          Eva, Marijana, Pantelija Crnković, Juro, le vieux Hadrović, un gendarme ; ils chantent à table, près d'un verre de vin cuit, somnolents, ivres. Une longue pause.

 

PANTELIJA : Marijana ! Marijana ! Ma très estimée commère ! Que Dieu vous garde ! À la santé ! Cela n'a aucun sens maintenant de se casser la tête ! Ce qui est, est ! À présent, c'est égal. Les dernières cartes ne sont pas encore jouées ! Vous avez encore le temps pour tout ! Écoutez-moi, Marijana ! Commère ! À la santé !

MARIJANA, dans une résignation panique dès les premiers mots, elle boit beaucoup : J'ai mal à la tête, et tout est noir devant mes yeux. Tout est si terriblement noir. Cela me presse ici que j'en respire à peine ! Oh, tout cela est horrible ! Horrible ! Horrible ! Je crois que quelque chose va arriver ! Tout est si noir, il n'y a aucune issue nulle part, de l'espoir nulle part. Pas même autant d'espoir, tiens... voilà ! Elle donne une chiquenaude d'un l'ongle dans l'autre. Rien ! Rien nulle part !

PANTELIJA : Mais je vous en prie ! Vous regardez tout cela, comment dirait-on, à travers des lunettes noires. Mais si on y prête attention, je vous demande ce qu'ils peuvent en vérité vous faire ? Oui ? Quoi ? Ils ne peuvent absolument rien contre vous ! J'ai demandé au chef : Illustre, je vous prie humblement, je vous prie de me dire, Illustre, que peuvent-ils contre elle ? Elle est protégée par un décret du ban, maintenant je ne sais pas quel numéro, mais je sais positivement que ce décret du ban a été publié ! C'était écrit là-bas clair et net dans ce décret du ban, je vous prie, que la veuve du « soldat tombé au combat, un maître d'école, pouvait continuer », s'il vous plaît, « pouvait continuer », « à demeurer dans le logement public » ! Souligné et point d'exclamation ! C'est clair comme le soleil ! Il ne saurait donc être question d'une expulsion quelle qu'elle soit !

HADROVIĆ, il fume la pipe, lit un journal du format du « Times » et écoute le maréchal-des-logis : Mais oui, je l'ai lu aussi, ce décret du ban ! Je m'en souviens ! Et que dit le chef de cela ?

PANTELIJA : Et que dit-il ? Un juriste ! Docteur en droit ! Un « doctor juris » sait certainement qu'un décret banal est une chose sacrée ! « C'est évident », dit le chef lui-même (et sa parole n'est pas, mon Dieu, une bagatelle), « c'est évident que Margerićka reste dans le logement ! Nous ne l'expulserons pas du logement ! De cela, il n'en est pas question ! »

MARIJANA, dans une peur panique qui demeure tout autant déprimée et forte : Et l'école ? Que va devenir l'école ?

PANTELIJA, avec la sagesse d'un maréchal-des-logis : Eh, l'école ! L'école relève à nouveau du « culte et de l'enseignement ». L'administration est une chose, « le culte et l'enseignement » en est une autre ! L'une d'un côté, et l'autre aussi du sien. Si un instituteur est nommé par le culte et l'enseignement, alors c'est valable. Contre cela, il n'y a d'échappatoire. Alors, il n'y a rien à faire !

MARIJANA : Oh, mon Dieu, mon Dieu, c'est à devenir fou ! C'est à devenir fou ! Elle pleure bruyamment.

Juro qui jusque-là jouait de la tambura cesse immédiatement.

Eva continue de jouer sur son harmonica silencieusement. Tout cela ne la concerne absolument pas

JURO : Tout cela est de la faute du village, que Dieu ne lui donne pas la fortune, qu'il soit maudit ! Ils ont mijoté tout cela ! Ils se sont rendus chez le ban lui-même sur la Place Saint-Marc et ils ont là-bas aboyé sur tout ce qui allait et n'allait pas !

PANTELIJA : Oui, ils sont allés chez le ban ! Voilà pour leur ban ! Un geste de l'index étirant le cerne de son œil. Vous vous imaginez qu'il est aussi facile d'approcher le ban, hein ?

JURO : Eh, quoi qu'il en soit, moi, je ne sais pas. Ils sont allés, pas allés ! Il se dit qu'ils y sont allés ! Qu'y puis-je ? Je l'aurais plutôt fait moi-même s'ils n'y étaient allés ! 

PANTELIJA : Parbleu, chez le ban ! Son Excellence va accueillir immédiatement la visite de ces racailles, et comment ? Il les a aussi vraisemblablement honorés d'eau de vie, n'est-ce pas ? Parbleu ! Immédiatement ! Chez le ban. Ni plus plus ni moins ! Et alors quoi, s'ils y sont allés ? Mais ! Parbleu ! Le ban n'a vraiment en cette période de guerre aucune autre occupation que d'accueillir en audience ces messieurs de Vučjak ! Ah ! C'est drôle ! Même s'ils y sont allés, ils n'ont rien obtenu ! Ils ont aboyé ! Voilà, c'est tout ! Ils ont aboyé ! Il n'y a rien d'autre ! Qu'ils aboient donc, ces maudits chiens ! Les chiens ! Les chiens enragés ! L'homme de chez nous est comme un chien ! Tant que tu le regardes dans les yeux, il agite la queue, mais dès que tu tournes un œil, le voilà qui mord ! Je les fusillerais tous ! Je le ferais ! Je les fusillerais et je les pendrais comme des chiens enragés ! À une chaîne de chien ! À une chaîne ! Si seulement ils me le commandaient, l'ordre reviendrait en vingt-quatre heures.

MARIJANA, elle étouffe ses larmes et mord son mouchoir sans cesse ; dans la même frayeur découragée : J'ai peur, enfants de Dieu ! J'ai peur ! Que vais-je devenir s'ils me jettent à la rue avec mes orphelins ? Que vais-je faire ? Nous allons tous mourir de faim ! C'est l'hiver à présent, enfants de Dieu, pensez-y, de la neige jusqu'aux genoux ! C'est l'hiver profond à présent ! C'est une horreur indescriptible !

JURO : Ah, il ne saurait être question de cela !

MARIJANA, hystériquement irritée. On devine d'après ce déchaînement que son âme est profondément empoisonnée : « Il n'en est pas question, il n'en est pas question, il n'en est pas question, il n'en est pas question ! » Que bêles-tu toujours la même chose ! Comment, il n'en est pas question ? Le greffier du district m'a dit qu'un pli du ministère était arrivé annonçant la nomination d'un nouveau maître ! Le pli est en bas au district depuis déjà l'Épiphanie ! 

PANTELIJA : Et qui vous l'a dit ?

MARIJANA : Et pourquoi diable vous comportez-vous comme si vous l'ignoriez ? Qui me l'a dit ? Štiglić me l'a dit ! Et qui d'autre ? Et pourquoi aussi me l'aurait-il caché ? Et vous le savez bien tous mais vous feignez de l'ignorer ! Il n'en est pas question, il n'en est pas question ! En quoi n'en est-il pas question ! Ils me jetteront à la rue, de cela il n'est pas de question, oui, à la rue, oh, que soit maudite la minute de ma naissance ! Elle pleure bruyamment. Une pause.

HADROVIĆ : Ma chère enfant, cela n'a pas de sens ! Ce n'est jamais bon de donner de la tête contre un mur ! J'ai toujours été bon et franc avec toi et ton défunt mari ; et combien de fois ai-je dit à ton mari : Lazo, Lazo ! Ta petite femme est en or massif ! Juste que c'est une grande enfant ! Oui ! Oui ! C'est ainsi ! Mon cher enfant ! Écoute-moi, je te le dis, sur ma parole croate grisonnante et patriote, voilà, je te jure sur ma parole d'honneur que cela est exclu qu'ils te jettent à la rue ! Cela ne peut absolument pas arriver ! C'est le premier point ! Et le deuxième : même si un instituteur est nommé (c'est possible qu'il soit nommé, pourquoi pas, ce n'est pas exclu), mais cela n'est encore que sur le papier. Eh-eh ! Il a loin de la nomination du ministère jusqu'à Vučjak ! Dites-moi tous combien vous êtes en tout, dites-moi qui va venir en cette période par ici à Vučjak ? Mes chers ! Trente et un kilomètres depuis la voie ferrée dans cette boue, dans ces bois, maintenant avec les exactions des déserteurs (où la tête d'un homme dans le district n'est pas en sécurité, et encore moins ici dans le désert), le diable en personne ne viendrait pas ici même pour un million ! Et alors, finalement, si tout était comme on le dit, serais-tu donc seule, chère enfant ? Ne sommes-nous donc pas là ? Voilà, le compère est ici, je suis ici, mon toit à Nedjelja est là, nous sommes tous là ! Il n'y a pas de raison de donner de la tête contre le mur, petite folle ! Bon, bon, bon ! Il caresse Marijana en tremblant.

MARIJANA : Ah, oui, oui ! Cela va de soi pour vous, oui ! Le pli est déjà depuis quatre dimanches dans le district ! Et moi-même il m'arrive souvent de penser qu'il ne s'agit que de papier et que tout cela est imaginaire et que cela ne peut pas exister ! Et Štiglić lui-même me dit que ce sont d'étranges documents ! Qu'il ne s'agit pas d'un véritable instituteur mais d'une sorte d'étudiant, un philosophe, que sais-je ! Štiglić lui-même ne sait pas ce dont il s'agit ! Il est invalide, dit-il, ses papiers sont là-bas dans son fichier ! Il est malade, un invalide... professeur !

HADROVIĆ : Ce doit être un étudiant qui a échoué au concours, et pas un professeur.

MARIJANA : Je ne sais pas ! Je ne sais absolument rien ! Tout cela m'embrouille ! Et il me semble moi-même qu'il est exclu qu'on me jette dehors ! Mais de nouveau, qui sait ? Tout peut arriver au jour d'aujourd'hui ! Ils disent à la préfecture que je suis tranquille ! Mais ce sont des menteurs ! Que n'ont pas aboyé ceux-ci auprès du ban ? Lojza Frateršekova m'a dit qu'ils avaient remis au ban une lettre m'accusant d'avoir transformé le logement scolaire un débit de tabac ! Qu'il y a ici une auberge ! Que des ivrognes entrent et sortent toutes les nuits, et des soldats déserteurs et les gendarmes, qu'on sert de l'eau-de-vie.

PANTELIJA, avec excitation, colère et énergiquement : Qui est celui qui a dit cela ?

MARIJANA : Et qu'est-ce que j'en sais ? Qu'est-ce que j'en sais ? Tous ! Ils le disent tous ! Je suis la bête noire de tout le monde ! Ils me noieraient tous dans une cuillère d'eau. Et pourquoi ? J'aimerais bien le savoir ! Je ne peux pas vivre d'air pur. Les pleurs s'accroissent. Ce sont des tigres, ce ne sont pas des hommes ! Ce n'est pas une vie, c'est un enfer ! Si j'avais tué un enfant dans mon ventre, je ne me plaindrais pas ! Mais je ne suis coupable de rien, que Dieu m'en soit témoin, voilà, je ne suis coupable d'absolument rien ! Mes peines sont indescriptibles ! Cela devient insupportable, je vais devenir folle ! Croyez-moi, je ne peux pas fermer l'œil de toute la nuit ! Je ne fais que penser et penser et attendre, comme avec un couteau sur la gorge ! Encore une minute, encore deux minutes, et quelque chose d'horrible et noir grandit, grandit. Les sanglots étouffent ses paroles.

JURO s'est levé, s'est avancé vers elle et la réconforte : Bon, bon, tout n'est pas aussi terrible !

PANTELIJA : Eh, à la santé, les gars ! Quel intérêt aux larmes ? Le mieux c'est de vivre comme on le peut ! Ce que Dieu donne... il le donne ! L'homme traîne sa vie comme un bœuf le joug ! Et alors ? À la santé ! Salut !

Eva, qui boit le plus et fume sans cesse des cigarettes britanniques, vide son verre en ne trinquant avec personne, et de nouveau se met à jouer doucement de son harmonica, rejetant d'épaisses fumées. Le vieillard Hadrović boit aussi beaucoup, on voit que le vin cuit lui convient ; il lit son journal au format du « Times » plus comme « pro forma ».

LE GENDARME au grade de caporal qui tout ce temps se tient près de la porte comme s'il attendait le maréchal-des-logis pour partir : Monsieur le chef de poste, je vous demande humblement si nous ne devrions pas nous mettre en route ! Neuf heures sont déjà passées, je vous prie humblement, et la neige, monsieur le chef de poste !

JURO : Et où diable voulez-vous aller maintenant dans la nuit ? Le compère pourrait très bien tranquillement rester chez nous, et on trouverait bien quelque chose pour vous dans la cuisine. Mais, voilà, buvez un coup vous aussi ! À votre santé !

PANTELIJA : Qu'y a-t-il, Mitar, pourquoi te hérisses-tu comme un chat, eh-eh, eh ! Il y a le temps ! Allons-y! Tiens, vois ! Nous partons ! À  l'instant ! À la santé, Mitar ! Tiens, trinque toi aussi, par Dieu, Mitar, ce n'est pas du poison !

LE GENDARME : Merci, monsieur le chef de poste ! Je vous en prie humblement, monsieur le chef de poste, la patrouille nous attend aux Moulins depuis déjà six heures !

PANTELIJA : Eh, oui, oui, tu as raison ! Oui ! Voilà, tu vois ! Ces maudits Moulins! L'homme ainsi près d'un verre de vin oublie tout ! Je vais encore fusiller un déserteur cette nuit aux Moulins ! Et puis demain la commission viendra si la neige le permet ! Et à Jaruga, il y en a un qui est couché depuis déjà deux jours ! Comme s'ils le savaient dans le district, ils n'étaient pas pressés, et maintenant ils s'occupent de celui-ci et de celui-là en passant ! Eh-eh ! Ils gisent comme des chiens dans les fossés ! L'homme devrait se déchirer de sept côtés ! Demain de retour aux Moulins, et l'après-midi dans la Grotte du Crabe ! Ils ont violé deux femmes là-bas, et elle n'a pas encore été fouillée ! Rien n'a été fouillé ! Et il n'y a pas d'hommes ! Nous sommes dorénavant deux garnisons et toujours sur pieds nuit et jour ! Un homme ne peut même pas boire tranquillement un verre de vin ! Tout de suite, Mitar ! Nous partons ! À l'instant ! Tu as raison ! Il faut y aller ! À l'instant ! Mais tu sais quoi ? Tu pourrais tout de même faire un saut dehors, mon Dieu, pour que nous sachions comment cela se passe ? Quoi ? Allez, allez, mon Dieu, pour que nous sachions !

Le gendarme sort avec un geste de désapprobation. Il sort peut-être ainsi pour la énième fois. Une pause. Le choc des verres. Tous boivent.

PANTELIJA : C'est un bon garçon, mon Mitar ! Ponctuel comme une pendule, et fidèle, mon bon monsieur ! Celui-là sait ce qu'est la discipline ! Celui-là ne boirait pas une goutte d'alcool même s'ils le clouaient sur la croix ! Ils lui ont transpercé au front tous les os du flanc à coup de canon de mitrailleuse ! Il n'a pas eu peur du front comme notre ami ici... eh-eh !

JURO : Je pense que j'y suis allé suffisamment ! Dix-sept mois, c'est assez ! Si vous, compère, y étiez allé seulement vingt-quatre heures... vous sauriez ce que c'est !

PANTELIJA, strictement, avec la distance sensible d'un maréchal-des-logis : Assez maintenant de plaisanterie, mon cher ! C'est comme je te l'ai dit ! Je ne suis pas moi non plus le seigneur Dieu dans le district, tu le sais sûrement toi-même ! Il vaudrait mieux que tu disparaisses car il n'est pas bon de tenter longtemps le diable ! C'est bon, mon Dieu, je ne dis rien pour cette fois ! C'est bon ! Qu'il en soit ainsi ! Cette fois, je peux encore annoncer que je t'ai recherché et que tu n'étais pas ici ! Cela, je le peux ! Mais je ne peux pas jeter au feu toutes ces dénonciations ! Si encore il n'y avait des mandats d'arrêt de la division, encore, encore ! Mais ainsi, mon Dieu, dites-moi seulement vous tous ce que je peux faire ? Et je crois encore que certainement Pest est pourtant plus grande que ce maudit Vučjak ! Là-bas, tu as des bataillons de serveurs et, finalement, je sais par expérience : l'homme est en ville comme dans une taupinière avec sept trous ! Il peut toujours sortir par l'un d'entre eux ! Eh-eh ! Eh-eh ! Le maréchal-des-logis rit tout seul. Une pause. Eh, à la santé ! Les gars ! Bon, que t'arrive-t-il ? Pourquoi te tais-tu ? Comme si je t'avais marché sur la queue ? Mais, mon Dieu, tu dois reconnaître toi-même que cela suffit !

JURO, à contrecœur : Eh, oui, c'est vrai ! Ce qui est vrai est vrai ! Depuis la Saint-Martin, compère.

PANTELIJA : Bon, voilà ! C'est facile entre hommes ! Tu sais toi-même comment c'est ! Si encore ce sont des hommes au village et qu'ils savent tenir leur langue ! Mais oui ! Tu t'imagines donc que demain tout le district ne saura pas que je suis venu ici et que nous avons dégusté tout un joli cochon rôti d'un quintal, cent alléluias à eux, je les pendrais tous comme des chiens ! Je leur grillerais la plante des pieds.

JURO : Rien, rien, compère ! Vous avez raison ! Je pense moi-même qu'il vaudrait mieux que je parte ! Eh, à la santé ! Que Dieu vous garde, compère, à la santé ! 

On trinque. Les verres se vident de force. On les remplit.

EVA : Eh ! Toute votre « old country », cela ne vaut pas un demi cent ! Comment est votre vie ici ? C'est une porcherie, une étable, et pas la vie ! Toute votre soldatesque et les patrouilles, et les mandats d'arrêt et le maquis de la désertion, eh-eh, comme tout cela est bête ! Les gendarmes conduisent des automobiles en Amérique. Eh-eh ! Eux, ce sont des gendarmes ! Des messieurs ! Le ban pourrait leur baiser la main ! Le ban ! Ah ! C'est égal ! Dieu ! Elle veut boire, mais le vin la dégoûte. Un geste de répugnance. Fi ! Eh ! J'y ai cuit un demi kilo de sucre, et il est encore aigre ! Tout est boueux ici comme d'une fange indécrottable ! De l'autre côté, c'est ce que j'appelle la vie ! Cela ! Oui ! Tu ouvres un robinet : l'eau chaude ! L'autre robinet : du gaz ! Tu tournes un bouton : l'électricité. Tu t'assois dans l'ascenseur et tu t'envoles vers le ciel ! Ici, c'est un scandale et non la vie ! Maintenant, Chicago, New-York, Pittsburg, San Francisco, l'Ohio, maintenant tout cela est illuminé comme une messe de minuit ! Ces tramways, les musiques, les gramophones ! Cela est la vie ! L'Amérique ! United States of America ! Cela !

JURO : Et que sais-tu, toi, de l'Europe, je te prie ? Tu n'as pas la moindre idée de l'Europe ! Tu t'imagines que toute l'Europe est comme notre quartier : deux auberges et la Sainte Trinité ? Comme si, par exemple, Pest n'était pas la même chose que l'Amérique ? Si tu voyais maintenant « l'Astoria », le « Britania », « l'Hungaria », le « Continental » ! Eh-eh ! Eh, je donnerais une année de prison pour ces endroits, je le ferais, par Dieu, pour me retrouver encore une nuit en smoking sur ce tapis rouge droit comme une règle. Des gestes de serveur. Du Heidsieck, du Törley, du Tokay, du Villány, des huîtres, du cherry brandy, du Cointreau, du Curazo, des excellences, des ministres, des barons, des hussards, des cartes, des cartes militaires, des garde-robes, des salons privés, eh-eh, cela, cela, cela, ma chère, c'est cela !

EVA : Et quelle est cette Europe ! Moi, je suis allée quatre jours à Paris, et qu'est-ce que c'est que Paris ? Elle peut se cacher cent cinquante fois derrière San Francisco ! Rien que des vieilles maisons sales, et des rues étroites, tout est sombre, on ne voit rien même en plein jour ! Et si on y prête attention, c'est aussi une bonne chose que cette guerre ! À présent, cette « old country » pouilleuse va aller au diable ! Elle ne vaut rien de toute façon ! Eh ! Et quoi ! Buvons ! 

Ils trinquent. Boivent.

EVA durement à Marijana : Et toi, que fais-tu, je te prie, assise comme si tous tes navires avaient coulé ? Qu'as-tu ? Pourquoi diable te soucies-tu autant de tout cela ? Comme si on ne pouvait pas vivre en dehors de Vučjak ? Comme si tout ce qui se trouve ici n'était que la seule vie possible ? On vit plus humainement et plus somptueusement de l'autre côté du Pacifique, ma chère ! Laisse tout cela au diable ! Pourquoi t'en occupes-tu ? Nous partons là-bas... là-bas...

MARIJANA : Oui ! C'est facile pour toi, ma chère ! Tu es seule, tu as de l'argent, tu es riche !

EVA : Eh-eh ! Riche ! Si tu savais seulement combien j'ai été riche ! Ma chère, huit cents mètres sous terre dans une compagnie, j'ai lavé le linge des Japonais. Et le Jap pue plus encore qu'un putois. Oui ! C'était là ma richesse ! Mais je ne me suis pas laissée aller ! Je suis sortie, j'ai résisté ! Par Dieu, je n'ai pas perdu la tête comme toi ! Tu as un toit sur la tête et de braves gens et tu désespères ! Pourquoi diable désespères-tu ? Un pli, une espèce de pli dans le district ! Quel satané pli ? Un instituteur arrive ! Eh-eh ! Et bien qu'il vienne ! Tu es veuve, c'est ton droit, tu tiens bon ! Et que le village continue seulement à aboyer ! Que te soucies-tu du village, ma chère ? Tu es jeune, tu es en bonne santé, alors à quoi bon perdre la tête, je te le demande ? Quand cette guerre maudite s'arrêtera, nous embarquerons encore tous deux agréablement sur la Cunard Line : Hambourg-George Washington-Canada-Colombie, eh-eh ! Puis dans le Pacifique, eh-eh, à la santé ! Buvons, grand-père, à la santé.

Tous trinquent et frappent les verres sur la table : Ah-a !

EVA trinque particulièrement avec le vieil Hadrović : Ah-a !

Le gendarme revient couvert de neige ; la musique tranquille du vent.

PANTELIJA : Bon, donc, par Dieu, comment cela se présente-t-il, Mitar ?

LE GENDARME : Bien, monsieur le chef de poste ! Le vent s'est un peu calmé, et à présent il neige doucement. Il doit y en avoir environ trente-cinq centimètres, je vous prie humblement ! Il serait bon assurément que nous nous mettions en route, monsieur le chef de poste !

JURO : Et vous avez une lanterne ?

LE GENDARME : Oui, mais nous l'avons laissée chez ceux des Moulins ! Nous aurions déjà dû être à cinq heures en bas dans la Grotte aux Crabes !

MARIJANA : Donc, alors ? Vous partez ? Juro, s'il te plaît, allez, notre lampe est là derrière le plat ! Je regrette que vous partiez déjà ! Cela m'est si terriblement difficile !

PANTELIJA : Puisqu'il le faut ! Que peut faire un homme contre quelque chose qu'il doit faire ?

JURO près de l'armoire dont la partie haute est vitrée ; il y a là la vaisselle. Il inspecte la lampe : Si seulement les verres ne sont pas cassés ? Vous avez des allumettes ? Je suis sorti de la cabane avec la mienne dimanche et j'ai tapé l'étrésillon de tilleul du sentier qui traverse le ruisseau. Et je n'avais pas d'allumettes, et comme le vent s'est mis à souffler (or la mienne est cassée de tous les côtés), elle s'est éteinte, et je suis resté sur place. La pluie, le vent, je n'ai pas d'allumettes, je ne peux pas allumer, et je vais ainsi de saule en saule le long du ruisseau, et j'avance et j'avance, mais toujours pas de passerelle ! Toute une heure entière j'ai cherché cette traverse là où Perek cet été a cuit des tuiles... eh-eh ! Rire. Juro a allumé la lanterne, et tous rient.

PANTELIJA : Oui, c'est la vérité, l'homme sans lampe est comme un aveugle ! Cela arrive facilement de perdre son chemin et l'orientation ! Moi aussi, cela m'est arrivé pendant l'occupation en soixante-dix-huit ! Nous marchions, mon cher, tout un demi-bataillon en colonne...

LE GENDARME : Monsieur le chef de poste, je vous prie humblement...

PANTELIJA : Eh, oui, oui, oui ! Nous y allons, Mitar, nous y allons ! Il le faut ! Nous y allons ! À la santé ! Encore une fois, que Dieu vous garde tous ensemble, Dieu...

Ils trinquent et boivent.

MARIJANA : Donc, vous partez ! Je ne sais pas ! Je suis toute entière si rompue ! Je bouge à peine ! Comme si j'allais tomber malade ! Tout me fait mal ! Et la tête et les mains et les pieds ! Tout ! Je suis fiévreuse ! Je ne voudrais pas rester ainsi seule ! Ah, je m'en irais plutôt si je pouvais quitter tout cela !

PANTELIJA : Ma chère, pourquoi prenez-vous toute cette affaire avec tant de cœur ? Tout cela n'est rien ! Le décret du ban est clair et net ! Et vous êtes à ce sujet couverte des pieds à la tête ! Et ce « culte et enseignement » peut bien travailler de sa propre initiative ! Cela, oui ! C'est même normal, après tout ! L'école doit être en service ! Elle a besoin d'un corps enseignant normal ! Mais en fait, ce qui est le plus important : votre pension tombe avec certitude, et le toit au-dessus de votre tête vous est garanti ! Et c'est finalement l'essentiel ! Il s'est levé et s'est rendu jusqu'au lit conjugal sur lequel se trouve son imperméable et son équipement. Là il se couvre, se ceint, s'équipe, s'arme et parle. Il s'est alors suspendu et observe les enfants qui dorment sur l'autre lit défait, et dont on aperçoit les têtes dépasser de l'édredon et des couvertures déchirés. Bienheureux enfants ! Ils dorment et ne se préoccupent de rien ! Que Dieu les bénisse ! Il fait un signe de croix au-dessus des enfants ; puis il se retourne brutalement. Il souffle, tu dis, Mitar ? Hein ? Ah-ah ! Eh, il serait bon maintenant d'avoir un traîneau, et ding-dong, ding-dong, ding-dong, eh-eh ! Ah ! Et quoi ? Cela est aussi bien ainsi ! Il vérifie sa cartouchière et le revolver et les courroies et il se frappe la poitrine, sur l'uniforme. Eh ! Et à présent, à la santé, mes chers amis ! Bonne nuit et au revoir alors ! S'il arrive quoi que ce soit, et si quelque chose d'extraordinaire se sait, je l'annoncerai alors ! Si ce n'est avant, je reviens dimanche, si Dieu le permet ! Mitar, en avant, salut, adieu, commère, adieu, bonne nuit !

Poignées de mains. Adieux.

MARIJANA : Allez, donnez de vos nouvelles, compère ! Et prévenez-moi immédiatement si vous apprenez quelque chose !

PANTELIJA : Ne craignez rien ! Quand je dis quelque chose, cela devient alors mon affaire ! Vous pouvez en être sûr ! Et toi, trésor de serveur, tu sais bien ce qu'il en est de toi ! Un mandat d'arrêt de la division est en bas dans mon tiroir ! Que même un chien ne te voie pas dehors, car nous pouvons en pâtir horriblement ! Parbleu, je ne voudrais pas à cause de toi être l'objet d'une enquête et finir en Galicie !

HADROVIĆ, qui est un peu hébété par le vin cuit, et comme enfoncé dans son journal au format du « Times », confus et comme surpris : Ah, vous êtes parti, compère ? Alors, s'il vous plaît, n'oubliez pas de passer chez moi dimanche et n'oubliez pas de m'apporter « Le Journal illustré » ! Bonne nuit et bonne route ! Eh-eh !

PANTELIJA : Salut, directeur ! Bonne nuit ! Bonne chance ! Des coups à la fenêtre. Surprise générale. Oh-o ! quelqu'un frappe ! Qui cela peut-il être ?

EVA va jusqu'à la fenêtre et là elle relève le store de toile : Qu'y a-t-il ? Qui c'est ? 

PANTELIJA : Qui c'est ?

HORVAT de l'extérieur : C'est moi ! Ouvrez ! 

MITAR il est sorti à la porte, dehors, dans le couloir : Qui c'est ?

HORVAT : C'est moi ! Le nouvel instituteur ! J'ai été nommé par le ministère !

PANTELIJA : Quoi ? Le nouvel instituteur ? Mitar, attends, arrête.

HORVAT de l'extérieur : C'est moi ! Horvat Krešimir ! Je suis blessé ! Ouvrez ! J'ai à peine réussi à me traîner jusqu'ici !

PANTELIJA : Quoi ? Comment ? Blessé ? Qui vous a blessé ? Où êtes-vous blessé ? 

Cette conversation s'est passée dès son apparition. Mitar est revenu et a apporté une lanterne allumée.

HORVAT : Je ne peux pas ! Je ne peux pas faire même un pas dans l'escalier ! J'ai mal, j'ai mal, aïe ! Attendez, arrêtez !

Juro est sorti lui aussi. Les voix de Mitar, Pantelija et Juro au dehors. Une pause. Eva est restée tranquille, puis alors s'est levée subitement et est sortie précipitamment. Marijana s'est levée. Elle attend ce qui va arriver dans une pose paniquée et rigide. Elle s'est rendue jusqu'aux images saintes qui pendent au-dessus du lit conjugal et se signe là-bas avec désespoir et agitation. Le vieillard Hadrović regarde sénilement et stupidement ce qui se passe. Sa main s'est affaissée avec le journal.

Juro, Pantelija et Mitar transportent Horvat et l'assoient sur une chaise près de la table tout en lui retirant son manteau.

PANTELIJA : Allez, que nous voyions donc où vous êtes blessé ? Montrez-le !

HORVAT : Ils m'ont transpercé la cuisse ! Je suis tout ensanglanté ! Voilà, tiens ! Il montre sa main ensanglantée.

PANTELIJA : Allez ! Ou non ! Attendez ! Nous allons vous poser par là ! Amenez-le sur le divan ! Et moi, je veux me déshabiller. Nous allons nous en occuper immédiatement ! Par ici, sur le divan ! Là la tête, là les pieds ! Comme cela ! Voilà ! Tout de suite ! Il arrange le blessé transporté sur le divan et en même temps retire son attirail et balance le tout sur une chaise. Horvat gémit de douleur lors du transport. Voilà, comme cela ! Maintenant, tout va aller tout de suite mieux ! Attendez ! Cela vous fait mal ! Et cela ? Hein ? Bon, bon, rien, rien ! Attendez ! Il faut que nous l'enlevions ! Tout cela est de toute façon déchiré ! Mitar ! Le canif ! Par ici ! Comme cela ! Bon, bon ! Juste un moment ! Tout va bien, tiens, voilà, comme cela ! Il fend la jambe du pantalon d'Horvat avec le canif. Horvat gémit. Bon, bon ! Voilà ! C'est fini ! Eh, commère, donnez de l'eau ! Et toi, Mitar, par Dieu, va chercher un seau ou deux ! Vite ! Une cuvette ! Des serviettes ! Vite ! Eva se précipite tandis que Marijana demeure toujours comme paralysée. Une cuvette, commère, une cuvette ! Et du vieux linge ou de la toile ! La toile est encore meilleure !

EVA s'emporte : Marijana ! Tu entends ?

Marijana sursaute comme hébétée par un lourd sommeil ; elle se rend machinalement jusqu'à l'armoire où elle fouille le linge. Pantelija a découvert la plaie et l'examine

HORVAT : Ah-ah-ah ! J'ai mal !

PANTELIJA : Bon, ce n'est rien ! Absolument rien ! C'est dans la chair ! Cela guérira rapidement ! Ne craignez rien ! Je m'y connais en blessures mieux que le chirurgien le plus expérimenté ! J'ai recousu beaucoup de blessures ! Eh-eh ! Cela guérira très vite, mon monsieur ! L'os aussi repousse mieux qu'une branche, mais la chair, ce n'est rien ! C'est une bagatelle ! Mais qui vous a ainsi fracassé, je vous prie ?

HORVAT : Ils m'ont attaqué dans la forêt.

PANTELIJA : Ah, dans la forêt, donc ? C'était certainement des déserteurs !

HORVAT : Je ne sais pas ! Ils étaient trois soldats !

PANTELIJA : Une serviette, commère ! Encore une serviette propre ! Comme cela ! De l'eau ! Versez-la, et encore de l'eau je vous prie ! Comme cela ! C'est bien ! Par ici, cette eau ! Mitar ! L'eau glacée est le meilleur médicament ! Comme cela ! Bien ! Attendez ! Il frissonne ? Hein ? Ce n'est rien ! C'est bon ! Cela sort au-dehors !

Mitar et Juro ont apporté un seau d'eau fraîche et sont ressortis. Une cuvette et quelques écuelles, tout cela est plein d'eau sanglante qu'Eva emporte et vide au dehors. Marijana et le vieux Hadrović considèrent passivement les événements. Horvat gémit.

PANTELIJA panse la plaie : Comme cela ! Étendez-vous agréablement ! Comme cela ! Vous n'avez pas à vous inquiéter, absolument pas ! Tout cela n'est qu'une bagatelle ! C'est bien que vous ne soyez pas resté dans la forêt ! L'homme s'y gèle comme une fiente ! Et alors tout cela est inutile ! Eh-eh ! Et moi, mon cher, je suis Pantelija Crnković, chef de poste de l'armurerie de Sainte Anne ! Que vous retrouviez la santé ! Vous danserez à Pâques !

HORVAT : Excusez-moi ! Enchanté ! Merci beaucoup ! Vraiment ! Je suis Krešimir Horvat !

PANTELIJA : Et vous avez dit, si je ne me trompe pas, que vous êtes ...« celui qui nous est » nouvellement nommé ?

HORVAT : Oui ! Le ministère m'a nommé comme instituteur suppléant à Vučjak ! Si c'est ici Vučjak, et que je ne me suis pas trompé ?

PANTELIJA : Eh-eh ! Oui, oui, vous êtes bien arrivé ! C'est Vučjak ! Le district Sainte-Jeanne, juste à la frontière de la préfecture ! Vous avez dû passer par Mučno pour arriver ici ?

HADROVIĆ, se rapprochant avec beaucoup de doute : Mais ils n'ont pas su vous dire à la préfecture que la route aurait été bien meilleure par Sainte Anne ? Étrange, étrange !

HORVAT : Le ministère m'a nommé à Vučjak immédiatement, et je viens directement du ministère ! Je suis Horvat Krešimir, je vous en prie, voici mes papiers... s'il vous plaît... Il présente les documents qu'il a extraits avec une lourde peine et les pose sur la table. Pantelija abandonne le pansement des blessures et examine les papiers avec l'expérience du gendarme en jetant ceux superflus sur la table.

HADROVIĆ, qui répète machinalement : « Directement du ministère », il lit le décret sous la lampe.

PANTELIJA : Monsieur est donc un étudiant en fin d'études de philosophie ? Hum ! Comment cela ? Mais la philosophie relève de l'université !

HORVAT : Mais oui ! J'ai achevé l'université ! Je suis doctorant !

PANTELIJA : Oui, oui. Oui, oui ! Eh-eh ! Je comprends ! C'est bon ! Tout est en ordre ! C'est écrit ici clair et net ! Par Dieu ! L'université ! Et vous avez travaillé aussi dans les journaux ! Voilà, tiens ! C'est écrit, membre de la société de journalisme ! Hum ! Et il y a là un certificat d'invalidité ! Par Dieu ! Invalide à cent pour cent ! Vous êtes donc aussi allé au front ? Il a recommencé à panser la blessure, à présent avec beaucoup plus de courtoisie et d'attention.

HORVAT : Cela fait vraiment mal, aïe !

PANTELIJA : Ce n'est que le temps de la première minute ! Le temps que vous vous habituiez ! Il faut serrer avec une lanière pour que le sang s'arrête de circuler. Permettez, monsieur, juste une seconde ! Veuillez seulement vous étendre ! Comme cela ! Seulement encore cela ! Nous avons fini immédiatement ! Comme cela ! À présent, nous allons vous installer confortablement et bien vous couvrir ! Comme cela ! Il lui met un oreiller et le recouvre en le débarrassant de ses loques sanglantes.

HADROVIĆ : Directement du ministère ! Directement du ministère ! Un doctorant en philosophie à Vučjak ? Tout cela est dans ma tête comme établi ! Eh-eh!eh, mais permettez, monsieur le collègue, que je me présente à vous : je suis Hadrović Vjekoslav, le directeur de l'école de Sveta Nedjelja. Voici ma commère et chère amie et veuve de votre défunt prédécesseur à ce poste : Margetićka ! Votre défunt prédécesseur, que Dieu lui rende l'âme légère, s'appelait Lazare, et voici sa femme, Marijana! Oui !

Un salut silencieux, embarrassé. Eva pousse Marijana pour qu'elle s'approche du blessé afin de lui serrer la main, et tout se déroule confusément. Elle s'est pétrifiée et ne peut bouger.

HADROVIĆ sauve la situation : Eh, oui, oui ! Donc, vous n'êtes pas un maître diplômé mais un philosophe ? Qui l'aurait cru ? Nous nous attendions à un instituteur confirmé. Nous voyons qu'est nommé un « suppléant provisoire » ! Nous étions déjà au courant de votre arrivée ! Vos documents sont déjà à la mairie depuis deux-trois dimanches. Oui ! Eh-eh ! Et si vous étiez passé par la mairie, ils vous auraient retenu là-bas !

HORVAT : Je suis arrivé à Marof avec la voiture du matin puis à pieds jusqu'à Mučno ! On m'a dit en ville que la route était bonne !

PANTELIJA : Et ils vous ont attaqué immédiatement après Mučno, n'est-ce pas, au canal ? 

HORVAT : Non ! Non ! Là, pas très loin du village, en haut où se trouvent les cabanes !

HADROVIĆ : C'est égal ! Cela ne me rentre pas dans la tête qu'ils vous aient laisser partir de Mučno à la nuit tombée ! Cela, je ne le comprends pas ! Cela je ne peux pas le comprendre ! Non, cela, d'aucune façon !

HORVAT : J'ai décidé moi-même de partir ! Ils voulaient m'en empêcher, et je suis le seul responsable ! Moi, et personne d'autre ! Ils m'en ont empêché, mais c'est moi qui ai voulu !

PANTELIJA : Et oui ! C'est naturel ! C'était les déserteurs ! C'est leur méthode ! Ils s'en prennent à tous ceux qu'ils rencontrent ! Maudits voleurs ! Eh, tu vois, Mitar, que j'avais raison ce matin ? Ces canailles étaient ce matin à Črnoglavac ! Tu vois, Mitar, que j'avais raison ce matin ? Il ne voulait pas me croire ! Lorsque ce matin nous étions en route pour venir à Vučjak, il m'a semblé d'un coup distinguer deux d'entre eux ! Mais Mitar disait que c'était des chevreuils ! Le diable plutôt que des chevreuils ! Les voilà à présent ces chevreuils ! Qui cela pourrait-il être sinon eux ! Et ils vous ont dévalisé ?

HORVAT : Et oui ! Ils ont pris tout ce que j'avais sur moi ! Environ trois cent cinquante couronnes, à peu près ! Un fort vent s'était levé et la neige commençait à tourbillonner dans les guenilles trempées ; j'ai commencé à perdre mon orientation et la fatigue s'est emparée de moi. J'avais avancé profondément dans la forêt depuis Mučno en me dirigeant par ici et à chaque instant je pensais à rechercher les cabanes dans les vignobles, car l'instituteur de Mučno m'avait ainsi dit quand je verrais les cabanes, qu'il ne resterait alors pas même dix minutes jusqu'à la grotte en bas, et je serai arrivé au village. Et là, une espèce de pré est apparu, et la route se séparait en deux : à gauche et à droite.

JURO : C'est près de la Vierge !

HORVAT : Oui ! Juste sous le hêtre, avec une sorte d'image sainte ! Je n'avais probablement pas fait cinq pas depuis ce hêtre quand à droite du fourré devant moi se tenaient trois soldats ! Je connais bien ces capotes vertes et ces fusils mannlicher et les baïonnettes et je ne me suis pas effrayé ! Je suis allé au front, pourquoi aurais-je peur de soldats ? Les mains en l'air, a ordonné l'un des trois, et j'ai levé les mains et attendu calmement. Qui suis-je et ou vais-je ? J'ai dit que j'étais enseignant, et que j'étais invalide et que j'étais malade ! Que je n'étais pas invalide, que je mentais et que je donne mon argent ! J'ai sorti mon porte-monnaie, ma montre en argent et mon canif. C'était tout ce que j'avais. Alors j'ai baissé les mains. Les mains en l'air, a hurlé sur moi l'un d'eux et a juré sur ma mère qu'il allait m'abattre comme un chien. Que je n'avais pas donné tout ce que j'avais, que j'en avais encore ! Et ainsi ils m'ont forcé et retourné mes poches, puis alors l'un d'eux m'a frappé de sa baïonnette. J'ai saigné très fortement et je ne pouvais pas arrêter le sang de couler et je pensais que j'allais y rester ! Mais non ! J'ai arraché une branche et je me suis ainsi traîné et traîné et je ne sais pas moi-même combien de temps. Il y avait là de la lumière, j'ai cru que c'était une auberge… Il s'affaisse épuisé.

PANTELIJA : Eh, à présent, ce qui est fait… est fait ! Cela aurait pu même être pire ! Je vais écrire un rapport dès que nous serons rentrés ! Vous n'avez pas à vous soucier de cela ! C'est une chose assurée ! Il n'est pas utile que nous rédigions même le procès-verbal ici, à quoi bon vous tracasser ? Mais signez-moi simplement ce formulaire, voilà ici, s'il vous plaît ! Commère ! De l'encre, si vous en avez… que nous signions ! Je vais alors bien m'occuper de tout cela, ne vous souciez de rien !

Eva et Marijana se sont précipitées après de l'encre et une plume. Elles délayent nerveusement une vieille encre desséchée ; elles cherchent une plume derrière une armoire poussiéreuse et un coffre.

PANTELIJA : Eh, vous voyez, comme cela ! Et vous auriez pu même y rester ! Et cela dure ainsi depuis déjà deux ans, et nous n'y pouvons rien. Voilà ! Rédiger le procès-verbal ! Hou ! Mon très saint Seigneur ! Il faudrait ici deux bataillons avec des mitrailleuses pour nettoyer la région de ces canailles. Et pas ainsi ! Ce sont ces voleurs des bois qui commandent au jour d'aujourd'hui, et pas nous ! Comme cela ! Veuillez signer ici, je vous prie ! Comme cela ! Merci beaucoup ! Il se lève de nouveau pour se préparer. Maintenant, nous partons au front, Mitar, quoi ? Eh-eh ! Dieu porte chance aux héros ! Je n'ai peur de personne tant qu'est à mes côtés mon vieux compagnon. Il tapote son pistolet. Il sait aboyer ! Et vous, restez tranquille ! Le sang s'arrêtera de couler de lui-même ! Ce n'est rien ! C'est une bagatelle ! Et demain ou après-demain, gentiment en traîneau jusqu'à la mairie, et le docteur vous bandera de nouveau. Nous, excusez, nous devons partir. Nous nous apprêtions justement à partir. Quant au rapport, c'est mon affaire ! Ne vous en occupez pas, je vais m'en charger ! Eh ! Alors au revoir ! Bonne nuit ! Salut ! Adieu ! Bonne nuit, commère !

Mitar et Pantelija prennent congé et sortent. Marijana les suit. Horvat s'est allongé. Une pause. Eva est assise près du poêle et fume une cigarette. Elle s'est levée et s'est rendue vers la porte. On entend au dehors les voix du gendarme et de Marijana.

JURO : Chut ! Silence ! Il s'est endormi !

HORVAT se redresse, souriant gentiment : Je ne me suis pas du tout endormi ! Juste comme cela ! Un petit vertige ! C'est dû à la perte de sang !

HADROVIĆ : Cher collègue, et peut-être désireriez-vous grignoter quelque chose ? Vous êtes certainement affamé ?

HORVAT : Non, merci pour tout ! Je ne pourrais pas ! J'ai juste soif ! Je vous demanderais un verre de lait froid ou d'eau. Rien d'autre !

HADROVIĆ à Eva : Allons, s'il te plaît, demande s'il y a du lait ! Vous allez en avoir immédiatement, cher collègue, si vous le demandez ! À l'instant même ! Eh, oui, oui ! Voilà ! Qui aurait pu s'imaginer que vous échoueriez ainsi ici ! Sanglant et blessé comme le premier martyr. Mais c'est bon, Dieu merci ! Ils auraient pu vous tuer, si on y réfléchit ! Une semaine plus tôt, ils ont massacré le meunier et sa femme et son serviteur ! Seul un petit enfant s'en est sorti parce qu'il s'était caché sous le lit ; et celui-la a raconté que leurs visages étaient couverts de suie.

HORVAT : J'ai entendu parler dans les casernes et les hôpitaux des maquis de la désertion. On parle beaucoup d'eux là-bas. Mais je ne pensais vraiment pas que la chose avait pris une telle ampleur. Et que font les autorités ?

HADROVIĆ : Eh, les autorités ! Vous avez entendu les autorités tout à l'heure ! Les autorités, semble-t-il, ne peuvent ici pas vraiment grand-chose ! Que peuvent les autorités ? Voilà, elles envoient des patrouilles de gendarmes ! Mais les gendarmes aussi ne sont que des hommes. Eux aussi ont peur d'y perdre leur tête ! Il y a déjà eu de véritables batailles cet automne dans les forêts, cela tirait comme dans une vraie guerre ! Les soldats sont venus aussi ! Des patrouilles entières de hauts officiers. Il y a eu onze morts en tout, et sept ont été capturés. Mais quel est le bénéfice de tout cela, je vous le demande, quand d'autres surgissent encore comme des rats ! On ne peut pas exterminer cette maudite canaille ! Vous voyez, moi, je ne peux pas comprendre comment ils parviennent à vivre par ce temps dans les bois ! Cela est-il honnête ? Est-ce humain ? 

HORVAT : Eh, oui, humain ! Humain ! Oui ! Mais ce qu'ils ont vécu sur le front n'était pas non plus humain ! Sur le front, l'averse et la tempête survenaient bien pire que celles-ci aujourd'hui. Et rien ! On vivait ! Il le fallait !

HADROVIĆ : Oui ! C'est la vérité, si on y pense. Oui ! Mais c'était le front ! Il le fallait vraiment ! Mais chez nous, ce n'est pas le front ! Il n'y a aucun front par ici ! On n'est pas obligé ! Ce sont des bêtes, et non des hommes ! Que leur importe la vie humaine ?

HORVAT : Mais on ne sait pas vraiment, mon cher monsieur, où le front commence et où il s'achève ! Cela ne se sait pas ! Et je vous demande qui a donné à ces hommes un couteau nu dans les mains ? Ils ont labouré et bêché et ils étaient des hommes bons, et ils ont fait d'eux des tueurs, les ont précipités dans le crime… oui ! Quand j'ai reçu la première fois une baïonnette nue en mains, j'étais pétrifié de peur ! Mais nous sommes pour ainsi dire comme des hommes vermoulus de l'intellect ! Nous ne sommes pas la pigra massa.

HADROVIĆ : Vous dites que ces hommes ont été des hommes bons ! Et qui vous a dit cela ? Rousseau ? Eh-eh ! N'est-ce pas ? Rousseau ? J'ai lu votre Rousseau, cher collègue ! Notre conseil pédagogique croate l'a édité en quatre-vint-trois ou quatre-vingt-treize ! Pardieu, je ne m'en souviens plus ! Eh-eh ! Mais je vous dis que ce Rousseau ne connaissait pas l'homme de chez nous ! Car s'il l'avait connu, comme tout ce qui m'est cher dans ce monde, il n'aurait pas écrit que l'homme est bon ! Regardez ce que font ces diables de déserteurs, regardez seulement, je vous en prie ! Ils réduisent en esclavage, incendient, violentent, volent, massacrent à droite et à gauche jusqu'à ce qu'ils parviennent à leurs fins. Il y a cinq jours, ils ont brûlé en bas dans la station un entrepôt rempli de blé, et cette nuit la ferme du chapitre a brûlé, et tout le bétail a crevé. Des millions et des millions… pschitt ! Il y en a toute une troupe, et ils se préparent comme une vraie soldatesque et attaquent un village en plein jour, et réquisitionnent, mon bon monsieur, ce dont ils ont besoin : le moût, les porcs, le bétail, le blé, le linge, tout. Absolument tout ! Toutes les provisions. Une véritable réquisition. Et les gens doivent encore fournir aussi le transport de leurs propres richesses !

HORVAT : Et vous n'avez jamais été sous les armes ?

HADROVIĆ : J'ai participé en soixante-dix-huit à l'occupation. Mais seulement comme sentinelle. Un soi-disant insurgé populaire. Nous gardions un train. Mais nous avons nous aussi souffert. Les Turcs et les Bosniaques avaient empoisonné les puits !

HORVAT : Et donc alors la pensée ne vous est jamais venue de jeter le fusil et de vous enfuir ?

HADROVIĆ : Non ! Comment le pourrais-je ! Nous, les soldats croates, nous espérions alors beaucoup de cette maudite occupation ! Et voilà ! Tout a échoué ! Tous nos espoirs nationaux croates s'effondrent les uns après les autres ! Tous nos espoirs croates ! Et je vous le dis : tôt ou tard, nous échouerons sûrement ! 

MARIJANA entre, elle est troublée et sa voix tremble visiblement de peur : Si monsieur le demande, il y a aussi du jambon et des œufs, comme monsieur le désire… il peut immédiatement…

HORVAT : Merci, madame ! Mes meilleurs remerciements, vraiment ! Je ne peux rien avaler ! Je désirerais juste un verre d'eau ou de lait froid, j'ai très soif… Marijana sort confusément. Et cette dame qui se trouvait ici avant, est-ce la sœur de madame ?

HADROVIĆ : Non, non, non ! C'est Eva ! De la maison voisine de l'autre côté de la route, sous le grand tilleul, si vous vous souvenez ! Mais oui, il faisait déjà nuit, oui, oui ! C'est une femme diabolique, cette Eva ! À savoir, elle est américaine ! Juste avant la guerre ou au début de la guerre, pardieu, je ne me souviens plus précisément…

JURO : Il y avait alors déjà la guerre, monsieur le directeur ! J'ai alors été blessé la première fois ! C'était autour de Pâques mille neuf cent quinze.

HADROVIĆ : Bon, oui, c'est égal ! En fait, son mari est mort trois ans plus tôt ici sur ses terres, et elle est revenue voir sa famille ; et c'est alors peu de temps immédiatement après que l'Amérique aussi est entrée en guerre, et c'est ainsi qu'elle est restée coincée ici et n'a plus pu rentrer. Ses parents sont des gens riches. Plus de vingt arpents! Et elle est enfant unique, et son mari l'avait épousée dans la même situation, et ainsi à présent elle flemmarde.

HORVAT : Elle est donc américaine ? Une paysanne ! Et moi qui regarde ses souliers vernis…

HADROVIĆ : Eh, c'est une petite tête diabolique, notre Eva ! Je l'avais à l'école ! (J'ai en effet exercé jusqu'à l'année mille neuf cent un ici dans cette même école élémentaire à Vučjak ! Et alors ils m'ont muté à l'école secondaire de Sveta Nedjelja, à sept kilomètres et demi d'ici.) Eva était la première de la classe. Elle a lu « ex privata » plusieurs fois toute la bibliothèque : Šenoa, Tomić, Kumičić, Kozarac. Comment saurais-je tout ce qu'elle a lu ? Je cherchais alors de ses parents qu'ils lui permettent de poursuivre des études. Mais oui ! L'homme de chez nous ! Enfonce cela dans la tête de notre homme. Une fille unique, et à l'école ! Et elle est ainsi restée au foyer et s'est mariée à dix-huit ans ; deux années ne s'étaient pas écoulées, elle a abandonné le foyer et les parents, et le mari et les terres, et s'est enfuie de l'autre côté de l'océan ! Et elle dit qu'elle y retournera, le premier jour quand la guerre s'arrêtera.

On entend des tirs lointains.

HORVAT, tendant l'oreille : Oh-o ! De quoi s'agit-il ?

JURO : C'est le signal. C'est le compère Panta qui descend dans le ravin, et il s'annonce. Maintenant, une mauvaise route l'attend !

Une pause. Horvat est visiblement épuisé. Il se fatigue évidemment.

HADROVIĆ, dans ses réflexions : Eh, oui, oui, l'Amérique ! Cette maudite Amérique a dévoré maintes et maintes de nos âmes! Mon fils unique est aussi en Amérique, Dieu ne lui a pas donné la fortune ! Il a déshonoré la face de ses parents ! Il a volé une banque, détourné des milliers, puis sur un bateau et de l'autre côté. Et cela va pour lui, là-bas. Des Baptistes m'ont rapporté qu'ils l'avaient vu et avaient parlé avec lui. Il a un grand magasin de tissu ! Le voleur ! Le fraudeur ! Mon fils ! Et là-bas, il commerce du tissu, quelque part à la frontière mexicaine ! Et il m'écrit, mais moi, je lui retourne toutes ses lettres. Une croix au crayon rouge sur tout cela, et retour, à Mexico !

Marijana et Eva reviennent. Marijana apporte une tasse de lait bouillant que l'on voit fumer.

MARIJANA : Voilà, tenez, je vous en prie, si cela vous est suffisamment chaud.

HORVAT : Je suis assoiffé, madame ! Je pensais que cela serait mieux froid… mais à présent, c'est égal !

MARIJANA : Mais notre eau n'est pas bonne, je vous prie ! Mais je peux apporter du lait froid… si… quand… parce que… Elle s'est troublée complètement et lorsqu'elle donne la tasse à Horvat, on voit comme elle tremble et renverse le lait.

HORVAT : C'est égal ! C'est bon ! Cela ira aussi comme cela ! Merci beaucoup ! C'est égal ! Non, non, merci, c'est bon !

Une pause. Horvat souffle sur le lait et le buvote lentement. Le vieux Hadrović farfouille de nouveau dans sa pipe qui ne veut absolument pas tirer, tandis que Marijana et Eva chuchotent quelque chose à voix basse. Eva est visiblement plus audacieuse et énergique. Elle a quelque chose en tête.

EVA : Excusez-moi, monsieur, mais nous devrions certainement vous relever afin de défaire la divan. Vous ne pouvez pas rester comme cela !

HORVAT, timidement : Excusez-moi, mais je n'ai vraiment pas l'intention de vous incommoder en quoi que ce soit ! Cela me convient parfaitement ainsi ! Merci beaucoup !

EVA : Non, non, d'aucune façon ! Tout cela n'est qu'une broutille !

MARIJANA : Ah, vous n'allez quand même pas rester comme cela ! C'est impossible ainsi ! Nous avons immédiatement fini ! Naturellement ! Allez, Juro, aide-nous, s'il te plaît !

HORVAT : Mes meilleurs remerciements ! C'est vraiment inutile !

Ils portent Horvat qui marmonne quelque chose entre ses dents jusqu'au fauteuil en lambeaux ; Juro lui place une chaise sous sa jambe et lui donne le verre de lait, tout cela avec des gestes de serveur et à la hâte.

JURO : Excusez-moi, s'il vous plaît ! Tenez, je vous prie ! Excusez-moi, s'il vous plaît, mais permettez que je me présente ! Je suis Juraj Kučić, serveur.

HORVAT : Merci à vous, merci ! Je suis Horvat Krešimir ! Enchanté ! Pardonnez-moi de ne pas m'être présenté à chacun en particulier, vraiment, ainsi à la volée, eh-eh…

JURO : Eh-eh ! Ce n'est rien, rien, eh-eh !

HADROVIĆ, qui s'est aussi immiscé autour de ce transfert : Oui, oui, c'est notre ami Juro ! Il est notre tambura du palais ! Eh-eh ! Il est aussi antimilitariste que vous ! Vous vous entendrez bien avec lui ! Il s'est accoutumé à Pest de chaque diable et quelques grimaces ! Eh-eh ! Où étais-tu donc déjà allé ? Chez « Königin von England » ou chez « Jägerhorna » ?

JURO : Je suis allé en Hongrie, monsieur le directeur ! En Hongrie.

HADROVIĆ : Ah, oui, oui ! En Hongrie. Tout s'embrouille déjà chez moi, je ne me souviens plus de rien ! Du temps est passé depuis que je suis allé à Pest ! Cette malheureuse Pest est une belle ville ! Nous autres, enseignants, avons voyagé là-haut pour le millénaire sur le compte de l'État, aller-retour en seconde classe ! Oui ! Eh, mon Dieu, comme le temps passe ! J'enseignais déjà alors à Vučjak, en mille neuf cent un. Il y avait alors encore cette vieille école en bois que le comte avait déjà ouverte en quarante-huit du temps du gouvernement national. Eh-eh, où est donc tout cela ? Mon cher et jeune monsieur le collègue ! Cela fait quarante-quatre ans que je suis assis dans ces trous perdus et je ne sais pas quel démon m'a planté ici ? Quarante-quatre ans, mon jeune ami ! Vous n'étiez pas encore né quand j'ai célébré ici à Vučjak avec ma défunte femme nos noces d'argent. C'était en quatre-vingt-douze à la sainte Catherine. Et où est tout cela, je vous le demande ? Où est-ce ? J'ai célébré mes noces d'argent et j'étais alors déjà vieux, et depuis, et voilà jusqu'au jour d'aujourd'hui, je bûche toujours de la même façon ! Quarante-quatre ans, nos quatre-vingt-huit printemps, que la gloire et l'honneur leur soient rendus ! Et aujourd'hui, quand je regarde en arrière à travers tout ce temps, aujourd'hui je vois combien toute mon existence ici a été vaine. Pour quoi ai-je vécu ici dans cet abominable désert ? Pour quoi ? Je vous le demande, mon cher ! Ma femme est morte il y a précisément dix-neuf ans. Elle a pris froid à la messe de minuit, et s'est alitée à Pâques. Cinq de mes enfants sont étendus aussi dans le cimetière de l'autre côté ! Voilà ! Leurs tombes sont là ! Vous les verrez demain quand le jour se lèvera, tout de suite à travers la fenêtre en face dans la cour sous le clocher. Cinq enfants ! C'est ce qui m'attire ici, je suis souvent invité ici chez la commère ! Mes tristes tombeaux ! Il se verse du vin de la dame-jeanne sous le lit.

EVA : Monsieur ! Excusez, mais vous pourriez maintenant reprendre votre place ! Nous avons terminé ! Permettez !

HADROVIĆ : Peut-être voudriez-vous un petit verre de vin ? Il a bien rendu cet automne, qu'il en soit remercié et honoré !

HORVAT : Mes meilleurs remerciements, vraiment ! Merci ! Je ne bois pas ! Voilà ! J'ai bu le lait ! Ce n'était vraiment pas utile ! Merci ! Juste, s'il vous plaît, faites attention ! 

Ils le ramènent, l'allongent sur le divan et le recouvrent du plaid. Marijana après cela se rend jusqu'au lit conjugal. Elle prépare là un édredon, met des couvertures et pose le tout sur des planches qu'elle a disposées sur le grand coffre noir près du coffre à chaussures. Elle improvise là-bas dans le coin près de l'armoire une sorte de lit. Eva s'est assise à la table et fume beaucoup. À côté du poêle, Juro entame quelques airs à la tambura. Une pause.

HADROVIĆ, somnolent, il baille, arrangeant sa pipe : Eh, eh, voilà un diable et demi ! Un jeune homme vient par ici avec des idéaux, et eux lui donnent des coups de couteau ! Le jeune homme était couvert de sang, mon cher monsieur ! (Mais quel diable a saisi cette maudite pipe ce soir?) Dans quoi sommes-nous tombés ? En quel enfer ? C'est Sodome et Gomorrhe, ce n'est plus la vie ! C'est cela peut-être la vie ? (Hou, cette pipe ! Elle m'a pompé tout mon sang!) Oui, vous savez, cela n'a jamais été le paradis sur terre dans notre village ! Ce sont des bêtes, nos hommes ! Des animaux ! J'ai vécu quarante ans avec eux comme chien et chat. Nous nous sommes mordus et battus que cela n'en est ni beau ni honnête ! Si je plante un jardin, les cochons des voisins le farfouillent et le retournent entièrement. Je bâtis une clôture cent fois, et eux s'attaquent la nuit à la clôture à coups de hache ! Et je sais très bien de qui il s'agit, mais je ne peux rien ! « Prouvez que c'est lui » dit le tribunal. Mais qui peut le prouver ? Ils viennent et tirent sur votre propre chien par vengeance, mon monsieur ! Ils tuent votre chien ! Vous me croyez ? Ils troublent l'eau de votre puits et le vident jusqu'au fond ! Leurs bœufs boivent votre eau sous votre nez, et vous savez, mon cher, ce qu'il va vous arriver ? Ils vont boire l'eau de votre puits, et quand vous chercherez à boire dans le village avec une cruche en mains, ils ne vous donneront pas même une goutte ! Ils vous éloigneront de l'eau, ces canailles ! Oui ! Voilà ce qu'il va vous arriver ! Vous savez ! J'ai voulu chasser un clou par l'autre et je me suis replié longtemps sur les tribunaux ! Mais j'ai alors tout envoyé au diable ! Cela n'a pas de sens ni de résultats ! Et j'ai déjà voulu m'enfuir ailleurs, d'abandonner tout cela, et de fuir tout ce qui existe ici, quelque part plus loin ! Mais où irais-je plus loin ? Ici se trouvent les tombes de ma femme et mes enfants, et le mieux est encore que je repose moi aussi ici. Que je repose ici ! Oui !

La pendule au-dessus du divan sonne tristement les dix heures.

EVA, baillant : Eh, il est tard, pardieu ! Monsieur veut dormir ! Cela suffit pour aujourd'hui. Allons-y, Juro ! Voilà les dix heures, pardieu !

Hadrović se verse du vin de la dame-jeanne et invite Eva du doigt. Alors, il boit seul.

EVA : Merci à vous ! Je n'en veux plus ! Bonne nuit, Marijana ! Bonne nuit !

HORVAT : Vous n'êtes pas obligée à cause de moi, madame ! Cela me serait très désagréable... si…

EVA : Et rien, rien ! Nous nous verrons encore demain ! Et il faut que vous dormiez bien ! Bonne nuit ! 

Eva et Juro serrent la main de tout le monde et sortent. Marijana les suit. Les voix au dehors.

HADROVIĆ ne parvient pas à allumer sa pipe et la tape contre la table : Qu'elle soit maudite ! Elle a ses caprices comme si elle était vivante ! Quand elle ne veut pas, alors elle ne veut pas ! Mais c'est égal ! C'est assez pour ce soir ! Il a commencé à se dévêtir de son châle et de ses haillons et s'est dirigé vers la couche improvisée sur le coffre ; là il arrange la literie. Il baille de fatigue. Il est tard. Tard ! C'est l'heure ! Une toux convulsive l'a saisi. Près du poêle, il réchauffe des sortes de pansements de laine et s'en enveloppe le dos en croix.

HORVAT, avec beaucoup de délicate courtoisie : Je vous ai certainement pris maintenant votre couche, monsieur ! Je le regrette beaucoup, je…

HADROVIĆ, tout en toussant convulsivement : Eh, eh, ce n'est rien, rien ! Rien, je vous en prie ! Ne vous inquiétez pas pour moi ! Cela me convient aussi ici ! C'est bon, bon ! Oh-oh ! Je me suis déjà reposé profondément dans la vie, mon cher domine et amice ! Profondément, pardieu ! Et si je vous aidais à dénouer votre cravate et vous enlever votre manteau ? Quoi ? Eh-eh ! Tout comme si vous étiez chez vous ! Comme cela ! Il aide Horvat à retirer ses vêtements. Oui, oui, mon jeune ami ! C'est ainsi ! C'est ainsi ! Ces messieurs des hautes autorités nationales sur la place Saint-Marc qui là-bas dans ces palais dorés, dans cette splendeur, font la pluie et le beau temps, ces messieurs ne savent pas ce qu'est un village. Ces messieurs de la place Saint-Marc pensent avec des papiers. Ils gribouillent des ordonnances et des paragraphes, mais nous, leurs papiers, excusez-moi, oui ! Eh, oui, oui ! C'est ainsi ! Précisément ainsi ! Et que pourrait faire un homme avec ces papiers vigoureux ? Je vous demande quel profit y a-t-il à ces circulaires gouvernementales, ces statistiques et avertissements, et ces paragraphes et ces statuts ? La vie est une chose, mon cher et jeune ami, et le papier une autre ! Nos villages ! Qu'est-ce que je suis moi-même, que signifient mes mots dans ce village ? Personne ne sait ce que signifie s'asseoir quarante-quatre ans dans cette vacuité et regarder la pluie tomber ! Quarante-quatre ans ! Mon cher ! Quarante-quatre ans ! Et rien ! Absolument rien ! 

MARIJANA entre, elle secoue la neige dont elle est recouverte : Il y aura un mètre d'ici demain si cela continue toute la nuit ! Une vraie tempête ! Le compère aura des problèmes sur la route !

HADROVIĆ : Ce n'est pour lui ni la première ni la dernière fois qu'il fait le chemin de Vučjak à Sainte Anne. 

MARIJANA : Oui, c'est exact ! Mais quand même ! Ces déserteurs, puis les loups ! Ah, voilà, tiens ! La pendule s'est arrêtée ! Elle a sonné les dix heures, et s'est arrêtée ! Étrange ! J'oublie toujours de remonter cette malheureuse pendule. Depuis qu'elle est allée chez l'horloger, elle ne vaut plus rien. Or c'était une bonne pendule. Mon défunt mari avait donné dix-huit florins pour elle ! Elle prend une chaise et remonte la pendule au-dessus du divan. Elle fait cela, semble-t-il, presque naturellement, mais en fait, cette activité sur la pendule est la coquetterie complètement maladive et dérangée d'une femme hystérique qui a flairé un homme. Une pause. Voilà ! Maintenant, cela aussi est en ordre ! Et comment allez-vous, monsieur ? Si vous n'avez pas pris froid, cette blessure ne vous laissera aucune séquelle ! Le sang s'est certainement arrêté de couler ! Juste que vous ne vous enrhumiez pas, peut-être ? Faut-il peut-être que je vous chauffe une brique pour les pieds ?

HORVAT : Vous êtes très aimable, chère madame, mais je n'ai vraiment besoin de rien ! Je me sens bien ! Merci à vous !

Marijana met du bois dans le poêle, nettoie et arrange la table et la vaisselle. Elle sort et entre deux ou trois fois. Elle contrôle les fenêtres et prépare la maison pour la nuit, alors elle sort.

HADROVIĆ s'est mis en caleçon et chemise : Oui, oui, mon aimable collègue ! Vous êtes encore jeune ! Vous êtes encore plein d'idéalisme et, pour ainsi dire, vous voyez encore tout en rose ! Oui ! En rose ! Mais croyez-moi ! Je suis resté assis quarante ans ici à la chaire comme un chien enchaîné et j'ai aboyé après cette nuit ! Et tout cela n'avait absolument aucun sens ! Si on y pense, j'ai aboyé des bêtises dans le vide ! « Le petit Radojica se vante à sa mère : mon adorable maman, tu as remarqué, comment un peu avant… j'ai grimpé dans l'arbre ? » Un haricot balancé contre un mur ! Je vous le demande ! Un haricot contre un mur ! Eh-eh ! Le petit Radojica ! Où un homme seul, plus pauvre que son plus pauvre enfant, où peut-il bouger vigoureusement et infiniment une masse de boue ? Est-ce étonnant qu'ici un homme se vende pour un sac de maïs ? Qu'il devienne une putain ? Le gouvernement se préoccupe du moindre greffon dans ses statistiques, mais il ne se préoccupe pas des enseignants. Il faudrait nous financer ! Il faudrait investir des millions, alors tout cela aurait peut-être un sens. Mais ainsi ? Ainsi, tout cela est un luxe ! Toute notre « instruction et scolarité » ! À quoi bon tout cela ? Oui, à quoi bon tout cela ? Et mon dieu, « L'Union nationale » a bien fait d'écrire un jour que tout est pourri chez nous et que tout mériterait de s'effondrer. Cette « Union nationale » a bien fait de l'écrire !

HORVAT : Et vous lisez « L'Union nationale » régulièrement ? 

HADROVIĆ : Si je lis « L'Union nationale » ? Il recherche nerveusement un journal parmi ses affaires ! Naturellement que je la lis ! C'est notre unique et véritable journal national d'opposition ! J'y suis abonné depuis le premier jour de sa parution ! Ils ont écrit magnifiquement, en fait de manière précisément classique sur notre problème national ! Attendez seulement ! Ah ! Le voilà ! Permettez ! Lisez ici, je vous prie, oui ici, voilà, « Notre question nationale ». « Ruine ou Renaissance ? » Il avait trouvé le journal froissé au format du « Times » et ainsi en caleçon et chemise s'est rendu comme un fantôme avec « L'Union nationale » en mains en direction d'Horvat sur le divan

HORVAT : Merci à vous, cher monsieur ! Notre presse ne m'intéresse pas beaucoup ! Je n'accorde aucun crédit à notre presse ! J'ai moi-même travaillé dans des rédactions. Et j'ai écrit aussi dans « L'Union nationale » ! J'étais alors encore un enfant !

HADROVIĆ : Vous, vous avez écrit dans « L'Union nationale ?

HORVAT : Oui ! J'ai écrit ! Et alors ? Et si vous saviez à quoi ressemblent ces hommes qui écrivent dans votre « Union », vous ne la liriez plus vous non plus ! Eh-eh ! Et vous soulignez en plus au crayon rouge ces articles, tout cela vous est important, ces idées et ces programmes sur ce papier ! Ah-ah ! Attendez ! Arrêtez ! Juste un moment ! Rien ! Plus rien ! C'est bon ! C'est déjà bon ! Il a fixé les yeux en visionnaire sur le vieillard comme s'il hallucinait.

HADROVIĆ : Qu'y a-t-il, que vous arrive-t-il ?

HORVAT : Rien ! Il m'a semblé que je rêvais ! Comme si tout cela n'est pas vrai, et que je rêve ! Comme si tout cela n'est pas réel, mais arrangé, imaginé, monté, affreux ! Mon monsieur, aimable, bon et vieux monsieur ! Je pourrais être peut-être votre petit-fils ! Croyez-moi, ma parole d'honneur, c'est affreux ! Comment vous vivez ici, comment vous vous tenez devant moi, tout, tout cela est indescriptible ! Oh, et vous, vous lisez aussi « L'Union nationale » et vous croyez ce qui est écrit, et vous soulignez ces articles depuis déjà vingt-trois ans ! Déjà quarante ans ! Mais croyez-moi ! Tout cela n'a aucun sens ! Là-bas, dans la rédaction sont assis des idiots, des crétins, des coquins, des vauriens, des paranoïaques ! Je me suis moi-même assis là-bas, et tout cela m'a dégoûté… tout cela n'est que du mensonge, cela n'a pas de sens !

HADROVIĆ il n'a pas saisi le moindre mot de tout cela. Il est fatigué : Oui, oui ! Peut-être ! Vous avez une instruction académique ! Vous avez achevé nos études universitaires ! Vous n'êtes pas un formateur ordinaire ! Peut-être que cela est vrai ! Et moi aussi, tout est souvent embrouillé dans ma tête ! Tout cela m'est confus ! Comment quelqu'un peut-il achever ses études universitaires et partir dans un village ?

HORVAT : Je suis invalide ! Je me suis traîné longtemps sur les fronts ! Tous mes nerfs sont déchirés ! J'en ai par-dessus la tête de la ville ! J'ai cru que je pourrais ici me reconstruire, reprendre haleine, trouver un peu de paix… 

Marijana rentre définitivement. Elle ferme la porte à clef, termine quelques dernières taches.

HADROVIĆ : Vous êtes un idéaliste ! Vous êtes un romantique ! Vous voyez tout en rose ! Ici, chez nous, il n'y a aucune paix ! Ici, c'est l'enfer, mon cher amice ! Cela fait trente-neuf ans que l'équarrisseur du village rase mon visage avec les mêmes mains qui écorchent les vaches et les porcs crevés ! Vous croyez que vous allez avec votre idéalisme rousseauiste pouvoir faire quelque chose dans cette boue ? Moi, si j'avais achevé l'université, je serais resté en ville ! Je l'aurais fait ! C'est ce que j'aurais fait ! Bienheureux les gens qui peuvent vivre en ville. Le courrier trois fois par jour ! Mais quoi trois fois ! Cent fois ! La gare, l'asphalte, les théâtres, les églises, les concerts… et pas comme ici : la boue, la boue et la boue ! Le vieux s'en est retourné, s'est allongé sur la couche sur le coffre et se recouvre là d'une centaine de couvertures. Voila ! Vous êtes à peine arrivé, ils vous ont déjà percé à coup de couteau jusqu'aux os ! Le premier jour, et vous êtes déjà ensanglanté ! Comment se fait-il qu'il ne vous aient pas retenu à Mučno ? Ce sont ceux de Mučno les responsables ! C'était leur devoir de vous dire comment c'est chez nous. Qui va par la forêt porte sa tête dans un sac ! Et pas ainsi jeter un homme à la mort…

HORVAT : Ils m'ont empêché ! Je suis seul responsable ! Je suis parti de ma propre responsabilité !

HADROVIĆ : Oui, oui ! Je connais ce vaurien ! Je le connais dans l'âme ! Cela lui faisait mal de tuer une poule pour la soupe ! Que l'homme soit saigné ! Qu'il meure ! Juste qu'il conserve sa poule ! Fi ! Est-ce là un cœur ? Est-ce un homme ? Attendez, vous allez apprendre à le connaître, mon jeune amice ! Vous le connaîtrez ! Sa femme lavait le linge dans une buanderie, et elle voulait jouer à la directrice bienveillante ! Une domestique, et non une dame ! Vieille et odieuse unioniste magyare ! Notre question nationale ne lui a jamais tenu à cœur. Aux dernières élections, le peuple a voulu se soulever derrière une liste, mais chez lui il a bu à la santé du gouvernement… ah ! Mon Dieu ! L'homme est assis sur une route maçonnée, il a une partie de tarot quand il le veut, à la mairie, il n'est pas assis seul comme une chouette sur une ruine, comme moi à Nedjelja, et, voilà pourtant, il n'a pas de cœur. Eh-eh, les hommes n'ont pas de cœur ! Tuer un homme, le saigner aussi malhonnêtement, eh, mon cher monsieur, l'homme, où est l'homme ? Transition dans le sommeil. Une respiration sénile, lourde et asthmatique qui se transforme en ronflement.

MARIJANA : Monsieur, s'il vous plaît, avez-vous encore besoin de la lampe ? 

HORVAT : Non, merci ! Je n'en ai pas besoin !

MARIJANA : Vous devez excuser le fait que nous nous serrions tous ici ! Mais là-bas dans l'autre pièce, c'est le magasin ! Je tiens là-bas un petit commerce ! Comme cela : du cirage, et des allumettes, et des tubes pour les lampes. Les cylindres, eh-eh, se cassent beaucoup ! Le matériel ne vaut rien ! C'est la guerre ! C'est la guerre, oui, vous savez, et l'homme doit se serrer pour survivre ! Depuis que je me suis retrouvée seule avec un enfant, sans mon défunt mari, il le faut bien, vous savez, oui, eh-eh !

HORVAT : Merci à vous, chère madame ! Tout est en ordre et tout est très bien ! Je n'ai besoin de rien, je suis heureux ! L'important pour un homme est d'avoir un toit !

MARIJANA : Eh, alors je vais éteindre ! Je vous souhaite de bien vous reposer ! Bonne nuit !

HORVAT : Bonne nuit ! 

Marijana souffle la lampe. Elle se déshabille dans le noir et se couche dans le lit, et alors elle allume sur la table de chevet près de son lit une lampe de nuit. Cette lampe à huile éclaire toute la pièce d'une désagréable lumière verdâtre. Une longue pause. Le vent dans la cheminée. Puis les rats dans le grenier. Ce raclement sur les murs dure jusqu'à la fin de la scène

HORVAT, il se redresse sur le divan. Il regarde dans la pièce et ne peut dormir. Silence. D'une intonation paniquée : Trois enfants ! Trois têtes d'enfant ! Et qui cela pourrait-il être ? Véronèse ? Del Sarto ! Et cela est selon toute apparence la photographie du défunt ? C'est lui ! Un faux-col provincial rigide et haut et une cravate de manufacture ! Tout cela est stupidement raffiné, en vérité. Il est mort, et moi je suis venu ici ! Ces cuvettes sanglantes, ces horribles visages barbares dans la forêt, les gros pouces du gendarme sur la plaie, sur la chair, sur le cerveau ! Et maintenant il n'y a plus de douleurs, comme si rien n'était arrivé. Je peux remuer la jambe, complètement ! Le vin dans la bouteille ! Comme la lumière rouge se réfracte bien dans le vin. Et cette faible et malheureuse femme ! Quand elle a remonté la pendule, j'ai vu sous ses chausses un triangle de chair blanche ! Pourquoi est-elle en fait allée remonter la pendule ? Cela devait lui être évident que quelqu'un qui est allongé sur le divan en-dessous voit… Après tout ! L'esprit féminin ! Qui peut le connaître ? Qui peut savoir quelque chose des femmes ! Trois enfants, trois bonnes têtes de la renaissance ! Tout cela est beau. « Précisément classique », comme l'a dit le vieux ! Eh-eh ! « Précisément classique ». Le style des années quatre-vingts ! La femme dans tout cela est en vérité la seule chose qui est et qui existe. Que ces maisons dans lesquelles les rats grattent et l'eau qui suinte sur les murs, que ces visions demeurent sans les femmes, que se passerait-il ? Combien il y avait seulement de grâce dans son geste pour retirer sa jupe ! La cuisse d'une femme, les mollets ! Un superbe corps de femme dans des haillons ! Et ses tresses lui ont encore ajouté du vernis ! Dans cet enfer putréfié, sur le fond quelque part, une harmonie !

MARIJANA, se redressant sur son lit : Vous avez besoin de quelque chose ? Il m'a semblé que vous aviez dit quelque chose ?

HORVAT : Merci ! Je n'ai rien dit ! Je regarde cette humidité sur le mur. L'eau coule dans votre maison. Pourquoi n'avez-vous pas fait réparer ?

MARIJANA, elle rit maladivement, diaboliquement : Eh-eh ! Cela fait déjà trois années complètes que cela ruisselle ainsi, mon cher monsieur ! Et que dis-je trois ? Cinq ans, pas trois ! J'ai déjà expédié tout un dossier de lettres à la mairie. Mon défunt mari était encore vivant quand il a obtenu qu'ils envoient une commission, et la commission a découvert qu'il fallait changer les poutres du plafond parce qu'elles étaient totalement pourries. Mais alors tout cela a été délaissé à cause de la guerre, et c'est ainsi maintenant !

HORVAT : Permettez juste encore une chose. Est-ce là-haut la photographie du défunt ?

MARIJANA : Oui ! C'est lui ! Notre première fille venait justement de naître quand nous sommes allés nous photographier ! Ma photographie est accrochée là-bas dans l'autre pièce ! Et alors sont venus des sortes d'agents, des colporteurs, des Juifs hongrois, et nous voilà plus nombreux ! Oui, oui ! C'est lui ! Mon malheureux défunt ! Comme s'il avait pressenti qu'il ne reviendrait plus ! Quand il est parti, aux premiers jours de la mobilisation (on coupait précisément le blé au village), je l'ai accompagné jusqu'à la gare. Et il avait ainsi fermé à clef la maison et s'était avancé avec moi jusqu'à la voiture, et tout à coup il se retourne, lève le bras et jette la clef par-dessus la clôture dans le cimetière. (À savoir, le cimetière est juste en face de chez nous !) Que t'arrive-t-il ? Quelle plaisanterie est-ce là, je lui demande, et vous pouvez imaginez combien cela m'était désagréable ! « Ce n'est absolument pas une plaisanterie, ma chère ! C'est la vérité ! » (Il s'est ainsi écrié contre moi puis a grimpé sur le siège.) Je le vois encore maintenant le pauvre sur ce siège !

HORVAT : Et il est tombé immédiatement dès le début ?

MARIJANA : Immédiatement en septembre quatorze. Il était un enfant illégitime et rattaché par sa mère quelque part en Carniole, et il a donc servi en Autriche ! Ils l'ont tout de suite envoyé en Galicie, et il s'est ainsi fait écraser lors des grandes retraites ! Tout de suite après le Nouvel An, j'ai reçu de la chancellerie du roi d'Espagne tous ses papiers et documents. La Croix-Rouge aussi m'a écrit et cette chancellerie espagnole. J'ai tout reçu en ordre. Seulement, je ne sais pas comment le roi d'Espagne s'est procuré tout cela !

HORVAT : L'Espagne est neutre ! C'est pour cela ! Les rats au grenier, comme si quelque chose s'était écroulé. Une pause. Il me semble que quelque chose est tombé !

MARIJANA : Ah, ce n'est rien ! Ce sont les rats ! La maison en est pleine ! C'est pour quoi je dois allumer la lampe toute la nuit ! Sinon, ils se rabattraient sur le lit ! Nous ne pouvons absolument pas nous débarrasser de ces vermines ! Une pause. Horvat se retourne sur le divan qui est vieux et déchiré, et du coup, tous les ressorts couinent. Vous n'êtes vraisemblablement pas bien couché ? J'aurais dû vous donner encore un édredon ? 

HORVAT : Merci ! Je suis très bien couché ! Je vous remercie ! J'ai maintenant jeté le vieux hors de sa couche.

MARIJANA : Cela ne lui fait rien, le pauvre vieux ! Il est habitué à tout !

HORVAT : Nous allons le réveiller !

MARIJANA : Il dort déjà comme un mort ! Il a bu un verre de vin cuit, et voilà ! Il n'est pas habitué au vin cuit, et cela lui a tapé la tête ! Il était notre témoin de mariage à mon défunt mari et moi ! Et à présent, il est resté seul au monde comme un pouce ! Tous les siens sont décédés, et un fils lui est en Amérique mais ne se manifeste pas. Il aurait dû déjà longtemps avant la guerre prendre sa retraite, mais ils ne l'ont pas laissé partir à  la préfecture, tout s'est compliqué, et là-dessus la guerre éclate, et tout est resté comme cela ! Et où irait-il à présent ? À présent, il ne peut aller nulle part. Ni à gauche ni à droite ! À présent, tout est fermé ! Oh, si vous saviez comme tout est maudit ! Comme tout est difficile ! Comme c'est dur pour moi de vivre dans cet enfer avec de tels diables ! Je suis maintenant abandonnée, nulle part je n'ai quelqu'un de proche. Je suis totalement seule ! Voilà, le toit me ruisselle sur la tête, et ces trois orphelins veulent chaque jour quelque chose à se mettre sous la dent. Maman, à manger ! Maman, à manger ! Pauvres enfants ! Ils ne sont coupables de rien ! Mais ils ne leur donnent pas de quoi vivre ! Croyez-moi ! Ils ne leur donnent pas de quoi vivre ! Ils préféreraient donner le coup de grâce à cette gueusaille et à moi avec eux ! Une longue pause. Les premières larmes. Les rats. Le vent dans la cheminée. L'homme ne pourrait pas croire combien ce monde est perverti et méchant ! Ils ne me donnent pas de paille pour que je remplisse la paillasse ! Ils ne me permettent pas de réparer le toit ! Ils ont provoqué contre moi un soulèvement général ! Je suis leur bête noire ! Si je n'étais pas là, tout irait tout de suite mieux dans le village, mais comme cela, je suis le mal et le scandale pour chacun, tout est toujours de ma seule faute ! C'est de ma faute si les femmes trompent leur mari ! C'est de ma faute si ce sont des ivrognes ! Tout est de ma faute ! Ce ne sont pas des hommes ! Ce sont des chiens ! Vous le verrez tout de suite demain ! Dès qu'ils sauront que vous êtes arrivé, comment ils vont aboyer ! Et ce n'est rien qu'il vous aient en signe de bienvenue un peu massacré et dévalisé ! Cela n'est rien ! Croyez-vous qu'ils ignoraient que vous étiez parti de Mučno ? Et que vous passeriez par la forêt ?

HORVAT : C'étaient des soldats !

MARIJANA : Oui ! Des soldats ! Des déserteurs ! Ici, de Vučjak ! Ils ont leur télégraphe sans fil, ne craignez rien ! Ils savent tout ce qu'il faut savoir ! Je les connais comme ma vieille godasse. Ce sont de grands diplomates ! Demain, ils voudront immédiatement vous dresser contre moi. Mais ne les croyez pas, tout cela n'est que du mensonge ! Tout cela n'est que par concurrence ! Seulement par concurrence ! Je dois vivre de quelque chose ! De ces trente-deux florins, je ne le peux pas ! Alors j'ai ouvert ce petit débit de tabac. Et voilà ! Une petite boutique par la force des choses ! Mais oui ! Il s'agit de la concurrence du président de la commission scolaire, un homme abject, Lukač ! Vous le verrez tout de suite demain ! Il sera le premier ici ! Il a un bureau de tabac et une auberge, et il a entrepris contre moi une guerre pour m'écarter. Ils m'ont attaquée et porté plainte sans cesse, et au district, et à la commune, et à la préfecture, que j'avais fait de l'école un débit de tabac, que je n'éduquais pas les enfants, mais que je leur vends des cigarettes. Et comme cela ne suffisait pas, que chez moi alors les villageoises rencontrent des copistes de la commune, que c'est ici une auberge et un lieu de rendez-vous, que je courtise des déserteurs ! Ils ont imaginé que ce serveur avec sa tambura était mon amant ! Je vous prie ! Un serveur ! Et moi, ainsi seule et abandonnée, que puis-je contre cela ? Le sanglot est étouffé, mais si bien placé qu'il est efficace. Une pause. Une femme pleure dans la pièce à la lumière verdâtre. Horvat, neurasthénique et affaibli, ressent combien tout cela est difficile, et soupire profondément. Une pause. Et y a-t-il encore quelqu'un avec vous ? Êtes-vous marié ? Avez-vous de la famille ? 

HORVAT : Que voulez-vous dire ?

MARIJANA : Mais comme cela ! Quelqu'un va-t-il venir ici avec vous ? Votre femme, votre mère, votre tante ?  Quelqu'un peut toujours venir !

HORVAT : Non ! Je suis seul ! Je n'ai personne ! 

MARIJANA : Si vous saviez seulement combien ils m'ont tourmentée à votre sujet ! Ils ont si longtemps creusé et creusé et fouillé jusqu'à ce qu'ils me retiennent ! (Les gens de la préfecture ont pris ma situation en considération et m'ont nommée remplaçante.) Mais oui ! Ils ont entrepris un boycott de l'école et n'ont pas envoyé les enfants et ils ont déclaré au ministère que je ne savais même pas écrire. (Et que je ne saurais pas écrire ! Ridicule ! Toujours autant qu'eux !) et finalement, ils ont réussi ! On m'a relevée ! Les larmes jaillissent. Et depuis qu'en bas dans la commune sont arrivés vos documents annonçant votre nomination, alors a commencé la battue. Que je finirai à la rue. Que mon temps est compté ! Que c'est terminé ! Et je ne sais pas moi-même ce qu'il va se passer ! Ces deux semaines depuis que ces documents sont en bas me rendent folle ! Ils disent qu'un décret me protège, que je suis la veuve d'un soldat tombé au front, que je peux être tranquille ! Mais voilà ! Vous êtes arrivé ! Vous avez votre droit, mais où vais-je aller ? Que vais-je devenir ? Que vont devenir mes malheureux enfants ? Je ne sais pas ce que je vais faire ! Je vais devoir me tuer, trancher la gorge des enfants, et terminé… La crise. Les larmes. Des pleurs bruyants.

HORVAT : Madame, s'il vous plaît ! Calmez-vous ! Tout cela n'a aucun sens maintenant ! Vous n'êtes pas la seule à être malheureuse au monde ! Nous traînons tous quelque chose avec nous ! La chose finira bien par s'arranger ! Il n'est pas question à ce sujet que je vous jette à la rue !

MARIJANA : Vous êtes bon ! J'ai tellement eu peur de vous ! Croyez-moi sur tout ce qui m'est sacré que depuis une semaine je n'ai pas fermé l'œil, tout cela par peur de ce qui allait se passer quand vous viendriez ! Mais quand vous êtes arrivé, tout de suite, au premier moment quand vous avez passé ce seuil, j'ai compris tout de suite que vous étiez bon ! Monsieur, je vous en prie ! Je suis une mère ! Je vous prie comme Dieu de ne rien croire de ces canailles ! Ils ont tout inventé, tout est mensonge ! Ils me haïssent par concurrence ! Ils disent que je suis une sorcière, que je pratique la magie, que j'assèche les vaches, que je tue les enfants... Monsieur ! Si vous avez eu un jour une mère, souvenez-vous d'elle, je vous prie comme Dieu de ne pas les croire, ayez pitié ! Elle s'est précipitée au sol dans un geste exalté et jetée à genoux et elle rampe, s'incline, pleure, supplie, se rabaisse

HORVAT, embarrassé : Chut ! Paix ! Calmez-vous ! Vous allez réveiller les enfants ! Madame ! Ne vous emportez pas ! Tout va bien se passer ! Nous verrons ce qu'on peut faire ! Soyez tranquille ! Tout se passera bien ! Calmez-vous seulement ! Je vous en prie !

MARIJANA : Je suis si malheureuse ! Je suis si malheureuse ! Pardonnez-moi ! Aidez-moi ! Vous le pouvez ! Je suis une mère ! Je suis malheureuse ! 

HORVAT : Je vous demande quel sens a tout cela ? Les enfants vont se réveiller, et cela finira en scandale ! Soyez bien bonne et donnez-moi plutôt un verre d'eau ! J'ai soif ! Ma gorge est complètement sèche !

MARIJANA, revenant complètement à elle : Mais oui, vous avez raison ! Tout est entre les mains de Dieu ! Excusez-moi ! Je suis faible, tout s'est déjà embrouillé dans ma tête, je ne sais plus où j'en suis ! Vous demandez de l'eau ? Tout de suite ! Tout cela est horrible ! On perd la tête, or tout cela n'a pas de sens ! Elle s'est couverte d'une sorte de châle ; s'est habillée, a allumé la lampe et est sortie. Les rats. Le vent. Le vieux ronfle. Horvat soupire. Une pause. On entend à l'extérieur le tapage d'une cuvette en fer-blanc. Marijana revient avec de l'eau et donne un verre à Horvat. Il boit un verre et un deuxième. D'un trait.

MARIJANA : Nous n'avons pas de bonnes eaux ! Elles ont toutes un goût de phosphore ! Que de phosphore !

HORVAT : J'ai terriblement soif. Il boit un troisième verre. Marijana le regarde et arrange ses couvertures et le couvre-pieds, puis alors elle s'est assise près de ses jambes.

MARIJANA : Vous êtes bon ! Oh, vous êtes merveilleusement bon ! Instant béni quand je vous ai vu ! Mon cœur s'est soulagé d'un poids ! J'avais un oncle du côté de ma mère qui était meunier, et j'ai grandi chez ce meunier, dans le moulin, sur l'eau. Vers la sainte Thérèse (l'eau était haute), ils ont sorti une nuit un garçon qui s'était noyé ! Un ouvrier meunier, il s'appelait Franjo (il est mort ensuite, que Dieu lui accorde une âme légère), et il était alors amoureux de moi, m'a donné un cœur en or qu'il avait trouvé sur le cadavre ! Un noyé porte chance ! Ce cœur en or, je le porte encore au jour d'aujourd'hui autour de mon cou, voilà, ici, et je suis convaincue qu'il me protège du mal ! Et dès que vous avez posé le pied dans la pièce, vous m'avez rappelé ce noyé ! Vous avez quelque chose de lui ! La tête, les cheveux, la barbe, tout, tout pareil ! Eh-eh ! Et ce noyé m'a apporté la chance ! Je porte son cœur ! Tout va bien ! Je n'ai pas peur de vous ! Vous êtes bon ! Vous êtes très bon ! Elle lui embrasse la main, puis pleure désespérément et bruyamment. Il lui caresse les cheveux, et puis suite à cela la serre contre lui.

 

Rideau