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ACTE DEUXIÈME

 

 

 

La scène : l'espace est limité par des rideaux noirs présentant un petit café. Un billard au milieu, trois lampes pendant au-dessus. Dans trois coins, des tables avec des chaises, une table sans chaises dans le coin devant à droite. Une petite lampe sur chaque table. Un comptoir sur le côté gauche, mais on ne le voit pas. Les entrées sont cachées par les rideaux.

 

 

SCÈNE UN

 

Dans le coin de gauche sont assis à la table le boucher, le cordonnier et le contrebandier ; à la table dans le coin de droite, sont assis Matić et Ivić ; derrière le bar, le serveur Petar.

 

LE CONTREBANDIER : Petar ! Un demi litre de rouge et encore un verre !

PETAR (paresseusement) : Pour qui le verre ?

LE CONTREBANDIER : Pour toi ! C'est moi qui offre !

PETAR : Et tu as de quoi, par Dieu ! (Il se rend derrière le bar)

LE CONTREBANDIER (faisant allusion au boucher et au cordonnier) : Je paye puisque de meilleurs que moi ne le veulent pas !

LE BOUCHER : Je suis toujours pour la communauté !...

LE CONTREBANDIER : Il n'y a que ce que j'ai dépensé qui m'appartient...

LE CORDONNIER (ironique) : Et aussi bu...

LE CONTREBANDIER : … et vous, vous mourrez misérables comme des parapluies...

LE CORDONNIER : Il me semble, mon cher Rade, que l'averse s'est abattue sur toi aussi avant-hier soir...

PETAR (il amène les boissons)

LE CONTREBANDIER (versant dans les verres de chacun) : Encore vous avec cette soirée d'avant-hier... à présent, on n'est plus avant-hier au soir... à quoi bon toujours ressasser cette soirée d'avant-hier ? Allez ! (Ils trinquent, boivent. Petar boit puis se rend derrière le comptoir. Silence)

(De l'autre table)

MATIĆ (qui jusque-là chuchotait quelque chose à Ivić) : Que pensez-vous de ce projet, monsieur Ivić ? Moi, je crois qu'il est généreux. Les citoyens espèrent que vous allez contribuer aussi de votre côté... selon vos possibilités... pour que ce projet généreux se transforme en réalité... Monsieur Ivić ?

IVIĆ (comme s'il s'était éveillé en sursaut) : Pardon ? Vous disiez ?

MATIĆ : Je dis, à propos de cette plaque commémorative... une contribution pour la plaque commémorative que les citoyens envisagent de poser pour les victimes innocentes... ?

IVIĆ : Maintenant ?... Ces jours-ci ?

MATIĆ : Non. Pardieu ! Après la guerre, naturellement... Vous ne m'avez pas bien compris, monsieur Ivić, tout cela est secret, évidemment... (il se penche vers lui et murmure)

(De la première table)

LE CORDONNIER : La main sur le cœur, messieurs, aucun d'entre nous n'avait espéré qu'il tremperait de nouveau sa langue.

LE BOUCHER (il soupire et abaisse lentement la tête) : Ce n'était pas rien, non...

LE CORDONNIER : Il y en a eu suffisamment pour tous... suffisamment pour tous... et même trop... et pour lui le plus ! (Il boit)

LE BOUCHER (il boit) : Paix à son âme !

LE CORDONNIER : Que Dieu lui donne la repos !

LE CONTREBANDIER (il sert et boit) : … paix !

LE BOUCHER : Et mon frère, pour toi, il se serait enlevé, comme on dit, même le pain de la bouche, aurait prêté de l'argent, rendu service. Et il n'aurait pas ensuite sonné la charge, il aurait secoué la main, « vous le rendrez quand vous pourrez, on verra ça... »

LE CONTREBANDIER : Tu es débiteur d'un homme tant que tu ne lui as pas rendu...

LE BOUCHER : C'est ainsi que je lui ai donné moi aussi de la viande, sans un mot. Comme il me faisait, je lui faisais pareil. Nous ne nous sommes jamais causé des problèmes l'un l'autre, non, mon frère, jamais, non... et voilà...

LE CONTREBANDIER : Sur ce point, cela valait la peine de travailler avec lui, oui. Il comprenait les affaires. Il était intelligent sur certaines choses. Et il avait du nez. Où il sentait une affaire, tu pouvais t'y risquer librement, tu étais sûr qu'ensuite tu n'empesterais pas. Vous ne vous seriez pas régalé de parmesan italien si nous n'avions pas été là, lui et moi, non, par Dieu, cela, non... (il boit)

LE CORDONNIER : J'avais chez lui un compte mensuel. En haut, sa signature sur la première page : Ivan Lukić, numéro 34, mon nom en-dessous. Et en règle. Et quand je dépassais, disons, mon gain, il m'avançait, oui, il avançait. Je dois dire, tout comme Luka, qu'en retour, je recousais les souliers comme il fallait pour lui et madame Ruža, et bien et en temps voulu. Oui, c'est ce que je voulais dire. Et chaque premier de l'an, tiens, comme le petit Jésus, il me remplissait tout un sac entier de bonbons et de chocolats... avant, je veux dire, avant la guerre. « Pour les enfants », disait-il... « qu'ils se réjouissent un peu »... Oui. Tous mes respects, c'était un homme.

LE BOUCHER : C'était un homme, mon frère, il n'a jamais oublié qu'il était un homme, à chaque occasion.

LE CONTREBANDIER : Il était... puis il n'est plus ! Aujourd'hui, tu es vivant, demain tu ne l'es plus, alors bois, ne pense pas et bois ! (Il boit, le regard perdu, le silence)

(De l'autre table)

IVIĆ (pensif) : Je ne sais pas ce qui m'est arrivé depuis avant-hier soir... Je ne peux pas me calmer, je ne peux pas penser, et qu'est-ce que cela serait encore si j'avais été là-bas ! (Il tousse, frissonne, regarde pensivement les coins de la pièce) Je n'entends bien personne, la tête me tourne légèrement, une sorte de nuage... S'il y avait du café, peut-être que cela m'éclaircirait les idées... N'auriez-vous pas un peu de café par hasard à m'offrir ?

MATIĆ : Et où le trouverais-je, mon bon monsieur Ivić ?

IVIĆ : Je ne sais pas, je ne sais pas, et cela ne m'était jamais arrivé auparavant, plus rien ne m'intéresse plus, je suis dans le passé, je voyage sur des événements connus. Et je ne dors plus, je ne dors plus, je revis sans cesse ce que j'ai traversé avec le défunt Lukić... saviez-vous que nous avions été des camarades d'école ?

MATIĆ : Je sais, comment ne le saurais-je pas, nous le savons tous, c'est justement pourquoi nous avons pensé que vous pourriez être le premier sur la plaque commémorative...

IVIĆ : C'est comme si je le voyais à présent : en bonne santé, le rouge au visage, oui, rouge comme un poivron... (il se souvient) Et lui me taquinait que j'étais jaune. Mon cher, je disais, les jaunes restent jaunes, mais les rouges s'en vont... (il tousse) et voilà, le pauvre. Avant moi. Je n'ai pas voulu être prophète, que Dieu m'en soit témoin. (Il tousse) Mon Dieu, comme si je le voyais encore... Nous avons souvent chanté ensemble sous la fenêtre de Ruža, sa future femme. Vous souvenez-vous son balcon dans la maison de son père avec des campanules et des lierres ? Nos vieux balcons. Nous étions tous un peu amoureux de Ruža. Une fois, je me suis même étripé avec Lukić à cause d'elle. Elle m'avait invité devant tout le monde (il tousse), peut-être en dépit de lui, et il était complètement furieux contre moi plutôt que contre elle. Il s'enflammait facilement, mais retrouvait aussi son calme... facilement (il tousse). Qu'en pensez-vous, est-il possible de trouver quelque part de la valériane... ou quelque chose de semblable ? (Il tousse)

MATIĆ (nerveusement) : Et où, où...

IVIĆ (de nouveau comme pour lui-même) : Et tout ce qui a un rapport avec lui... avec notre défunt Lukić, avec mon meilleur ami... Cela ne me rentre pas dans la tête, comme si tout cela était arrivé hier, et il y avait aussi de belles choses... (il tousse)

MATIĆ (il se retourne de lui sur sa chaise et regarde la première table)

(De la première table)

PETAR (il apporte les verres, verse du vin rouge à tous) : Eh, les gars, il m'a toujours conseillé, pour les rhumatismes, pour les refroidissements, et aussi quand j'avais attrapé un furoncle, il m'a donné une sorte de pommade noire, miraculeuse, elle a emporté la maladie comme la prenant par la main. Et les gars, je me suis rendu plusieurs fois dans son appartement, il a une pharmacie à demeure plus importante que celle de la municipalité...

LE CORDONNIER : À quoi lui sert-elle à présent... à présent il n'a plus besoin de rien !

PETAR : Eh, les gars ! Et avant-hier, il était là, joyeux, plein de vie. Je lui disais justement comme il avait bonne mine, comme un jeune homme, et lui me fait un clin d'œil : il dit, toi et moi, Petar, c'est comme si nous étions dans une nouvelle jeunesse !

LE CORDONNIER : La foudre vient du ciel bleu et tue dans le grand troupeau un seul et unique mouton. 

LE CONTREBANDIER (nerveusement) : Allez, à la santé, à la santé ! (Il boit) L'homme est mort, nous le savons, il est mort innocemment, il a été enlevé, volé... tout cela est ainsi, mais qu'y pouvons-nous, nous autres ? Nous ne pouvons pas revenir en arrière et c'est pourquoi, santé... allez... à la santé... (il veut trinquer les verres)

LE CORDONNIER : On parle en quoi, mon pauvre ami, cela a justement frappé Ivan Lukić !

LE CONTREBANDIER : Cela pouvait frapper chacun d'entre nous. On ne parlerait pas autant de moi...

LE CORDONNIER : « Cela pouvait frapper chacun d'entre nous », c'est vrai, seulement : pourquoi le juge l'a-t-il précisément désigné lui ?

LE CONTREBANDIER : Pourquoi, pourquoi ?... c'est le premier qui lui est venu à l'esprit...

LE BOUCHER : C'est ainsi, il pouvait désigner chacun d'entre nous, nous ne lui sommes pas des parents ni Dieu sait quoi !

LE CORDONNIER : Mais pourquoi précisément lui, Ivan Lukić ? Et même Lukić s'en est étonné, j'ai encore dans les oreilles son « pourquoi moi, pourquoi moi ? »

LE BOUCHER : N'y a-t-il pas une raison politique ?...

LE CONTREBANDIER : Ils étaient du même bord politique, Lukić a toujours voté pour le pouvoir, et le juge y était contraint.

LE BOUCHER : C'est ce à quoi j'ai pensé moi aussi, pourquoi précisément lui : pan ! Dans le cœur ! Ces deux-là devaient avoir des comptes à régler...

LE CORDONNIER : Je ne sais pas, mais c'est étrange...

LE CONTREBANDIER : Personne ne peut le savoir à présent, et qui sait ce qui traverse la tête d'un homme dans une telle situation. Si moi, j'avais été à la place du juge, j'aurais désigné ce paysan, et baste ! Un de plus, un de moins, on ne s'en apercevrait même pas, quelle importance, et les hommes seraient saufs.

LE BOUCHER : Pourquoi le paysan ? En quoi est-il coupable ? Toi aussi, tu viens d'un village, et ton père aussi...

LE CONTREBANDIER : Alors propose quelque chose de mieux !

LE BOUCHER : Moi ? (Avec haine) Moi, j'aurais... celui-là, là-bas... (il fait un signe de la tête en direction de Matić et Ivić)

LE CONTREBANDIER : Lequel ?

LE BOUCHER : Celui-là, là-bas ! Tu sais qui était avec nous... ce voleur du bureau des impôts...

LE CONTREBANDIER : Jakov Matić ?

LE BOUCHER (il grince des dents) : Lui, lui...

LE CONTREBANDIER : Pourquoi lui ?

LE BOUCHER : Moi, je sais pourquoi. Ma fenêtre donne sur la sienne. Nous nous connaissons bien. Je ne veux rien dire aujourd'hui, mais demain... si Dieu le veut.

LE CORDONNIER : La main sur le cœur, tous la main sur le cœur, mais le mieux aurait été que soit prononcé le nom du vieux retraité Franić. Le vieux a plus de quatre-vingts ans, je ne sais pas comment il a encore du plaisir à vivre... et quelle vieillesse dans la maladie et la misère...

 

 

SCÈNE DEUX

 

 

LE BALAYEUR (il est entré dans le café, souffle dans ses mains, secoue les épaules, s'est approché timidement du billard, puis s'est mis à jouer avec les boules)

LE CORDONNIER : Moi, je vous dis que ma vie ne me plaît pas même à mon âge, alors encore moins à l'âge du vieux... J'ai dit à mon fils : fiston, quand j'atteindrai les soixante ans, donne-moi un coup de hache dans la tête et amen, je ne veux pas être une charge pour moi ou les autres...

LE BALAYEUR : Moi, je n'ai rien contre si je trouve quelqu'un... puisque toute la vie, vous me traitez comme un chien... alors vous pouvez bien aussi me frapper comme un chien !

LE CORDONNIER : Mais nous ne parlons pas de toi, « Lola »...

LE BALAYEUR : Et de qui parles-tu... je ne suis pas sourd...

LE BOUCHER : Sérieusement. Lola, il ne parle pas de toi...

LE BALAYEUR : Je sais très bien de qui il parle...

PETAR : Laisse les boules, Lola, ce n'est pas pour tes mains...

LE CORDONNIER : Je ne parle pas de toi, imbécile !... Je parle de Franić, du vieux Franić... tu entends ?! Je dis qu'il aurait mieux valu que le juge le désigne... Le vieux Franić s'est lui même proposé, honnêtement. Cela aurait été mieux pour lui et pour l'État et sa famille... il ne s'étranglerait plus avec ses pilules, l'État économiserait une retraite, et la famille aurait soulagé son âme...

LE CONTREBANDIER : Viens ici, Lola ! Bois ! (Il lui donne un verre)

LE BALAYEUR (il l'accepte, sa main tremble)

LE CONTREBANDIER : Et Lola qui croyait que nous parlions de lui... ah ah ah... Ne crains rien, Lola, personne ne pense à toi. En cela, tu pourrais vivre mille ans. Allez, Lola, bois encore, tu l'as mérité, par Dieu ! Tu m'as fait rire !

LE BALAYEUR (il marmonne) : Mérité... mérité... un os pour un chien !

LE CORDONNIER : Dites-le franchement vous aussi, ce ne serait pas dommage pour le vieux Franić... non... or le défunt Lukić était un homme dans la force de l'âge, puissant, en bonne santé...

LE CONTREBANDIER : Allez, les gars, suffit avec le mort. Pensons un peu aussi à nous autres les vivants, n'est-ce pas, Lola ! (Espièglement) Pensons un peu aussi aussi à madame Ruža ! Ce n'est pas facile pour elle, par Dieu ! (Il verse à boire à tout le monde) Un lit froid, et l'hiver de plus en plus intense... ce n'est pas facile pour elle, non...

LE BOUCHER : Par Dieu, mon frère, non. Un tel morceau de viande !

LE CONTREBANDIER : Tu te lécherais les doigts sur elle, Lola ? Tu le ferais, Lola ?

LE CORDONNIER : Ce n'est correct de parler de cela maintenant !

LE CONTREBANDIER : Pourquoi non ?

LE CORDONNIER : Je dis que ce n'est pas correct. Je sais ce que je dis.

LE CONTREBANDIER : Et je le sais aussi. J'ai rêvé d'elle de nombreuses fois, comme cela, dans un rêve éveillé, mais je faisais croire que j'avais un cil dans l'œil, oh !...

LE CORDONNIER (sérieusement) : Ruža est à présent à la kommandantur. Elle réclame le corps du défunt. (Silence)

LE BOUCHER : Moi, j'ai entendu dire qu'elle y était allée hier ?!

LE CORDONNIER : Elle y est allée aussi hier et il lui ont dit de revenir aujourd'hui. Ma femme est avec elle.

LE BOUCHER : Moi, je crois que c'est en vain...

PETAR : Ils l'enterrent immédiatement... sans cérémonial. 

LE BALAYEUR : Et on ne sait pas non plus où ils l'enterrent.

LE BOUCHER : Peut-être n'est-il même pas enterré ?

LE CORDONNIER : Dans tous les cas, je dis que ce n'est pas correct... ce n'est pas le moment de parler d'elle...

LE CONTREBANDIER : Ah ! (Il agite la main et boit) (Il verse en silence, ils boivent et restent le regard dans le vide)

 

 

SCÈNE TROIS

 

(Trois jeunes entrent)

 

PETAR (il s'avance vers eux) : Ces jeunes gens désirent ?

LE PREMIER JEUNE HOMME : Le billard.

PETAR : Vous devez encore de l'argent de la dernière fois...

LE PREMIER JEUNE HOMME (il montre de l'argent froissé dans son poing) : Aujourd'hui, nous payons, pour la dernière fois aussi !

PETAR (satisfait) : Vous savez comment c'est... il n'y a pas beaucoup de gens honnêtes (Il va chercher les queues de billard) (Les jeunes commencent à jouer avec les boules)

(De l'autre table)

IVIĆ : Et voilà, lui, lui... cela ne me sort pas du crâne... cela ne me sort pas de la tête, il était comme mon frère...

MATIĆ (il s'est levé) : Excusez-moi, monsieur Ivić...

IVIĆ (comme s'il ne faisait pas attention à lui) : Oh, mon camarade d'école... mon meilleur ami... (il sort un mouchoir, s'essuie le coin des yeux)

MATIĆ (il s'est rendu vers la première table) : On peut s'asseoir avec vous ?

LE CONTREBANDIER : Permettez, monsieur Matić.

LE BOUCHER (avec condescendance) : Pourquoi ne le pourrait-on pas... nous sommes tous entre nous...

MATIĆ : Et plus qu'entre nous... depuis avant-hier soir...

LE CORDONNIER : Nous avons échappé ensemble à la mort, et c'est comme si nous étions venus au monde de nouveau...

MATIĆ (il aperçoit le balayeur) : Et Lola aussi est ici. Excuse-moi, Lola, je ne t'avais même pas vu.

LE BALAYEUR : Moi aussi, j'en regarde certains, et je n'en vois pas d'autres !

LE BOUCHER (avec reproche) : Lola !

LE BALAYEUR : … je dis seulement que je le reconnais... et c'est pourquoi on me pardonne.

LE CONTREBANDIER (il rit) : Tu es bon, Lola, tu n'as pas la langue dans ta poche ! Buvez-en un avec nous, monsieur Matić ! (Il sert immédiatement un verre)

MATIĆ : Très volontiers !

LE CONTREBANDIER : Santé ! (Ils trinquent, boivent)

(Du billard)

PETAR (il apporte les queues de billard, oriente la lumière sur la table) : Faites juste attention au tapis ! En aucun cas des massés ! C'est ainsi, aucun coup porté en tête de boule, verstehen Sie, au sommet de la boule, d'en haut, nous sommes-nous compris ?

LE PREMIER JEUNE HOMME (il choisit une queue avec importance) : Et avec le gros bout de la queue ?

PETAR : Quoi le gros bout de la queue ?

LE PREMIER JEUNE HOMME : Un coup sur la tête...

PETAR : Si vous êtes venus vous moquer... (il ramasse les boules) je ne vous laisse pas jouer, genug !

LE PREMIER JEUNE HOMME (il lui saisit la main avec les boules sur le billard) : Tu n'as pas besoin de savoir pourquoi nous sommes venus ! Dans tous les cas, nous ne sommes pas venus pour que tu nous apprennes l'allemand ! (Il le regarde calmement, puis lui jette les billets froissés)

PETAR (il ramasse les billets et s'éloigne sans un mot. Les jeunes gens se mettent à jouer au billard)

(De la première table)

MATIĆ : Lola, s'il te plaît, achète-moi des cigarettes, n'importe lesquelles... garde la monnaie, d'accord ? Et n'en profite pas pour ne pas revenir maintenant, comme d'habitude !

LE BALAYEUR : Même Matić veut que je ne revienne pas, je pue !

LE BOUCHER (avec reproche) : Lola !

LE BALAYEUR : Quoi, Lola ?

LE BOUCHER : Ne fais pas l'animal !

LE BALAYEUR : C'est cela, les hommes discutent, moi je fais l'animal.

LE BOUCHER (outré) : Comment peux-tu ainsi... devant monsieur Matić... ?!

LE CONTREBANDIER : Lola, Lola... ce ne sont pas des façons !...

PETAR (il s'est approché, il a immédiatement compris de quoi il s'agissait) : Lola : tiens, tiens, rapporte ! Allez, allez... (il l'incite comme un chien, se rend jusqu'à la sortie, comme s'il tenait un os dans la main, écarte le rideau) Bon... tiens... Lola ! (Comme s'il jetait un os dans la rue)

LE BALAYEUR (il se met brusquement à aboyer comme un chien) : Ahouahouahouahoua ! (Il montre les dents, pousse un grognement. Tous sursautent, le regardent, certains y prennent du plaisir, les jeunes gens cessent de jouer au billard) (Il est redevenu sérieux tout à coup) Vous savez tous bien que mon nom est Bojan Antić... Bojan Antić de feu Marko... et que je ne suis pas un chien. (Silence, il sort calmement)

 

 

SCÈNE QUATRE

 

 

(Dans un certain malaise, mais la joie revient rapidement)

 

(De la première table)

LE CONTREBANDIER : Ah ah ah, Lola est immense...

PETAR (tournant autour de la table) : Pour moi, il est le meilleur quand il aboie.

LE BOUCHER : Il a vieilli, il perd ses nerfs...

LE CORDONNIER : Qui ne les perd pas ! J'aimerais le voir celui-là ! Que je le voie !

MATIĆ : Peut-être l'ai-je vraiment offensé ?... 

LE BOUCHER : Pas le moins du monde, Lola aime plaisanter, c'est sa façon à lui...

LE CONTREBANDIER : Petar, que restes-tu à ne rien faire, tu vois que le verre est vide !

PETAR (il se précipite) : Tout de suite, tout de suite...

(De la deuxième table)

IVIĆ (il parle avec difficulté) : Moi, j'ai connu Lola... déjà quand il était jeune, oui, quand il était jeune... mais, il a soudain vieilli...

MATIĆ (à voix basse) : Il recommence... il va nous arracher tous les poils !

IVIĆ : Lola marchait la tête haute... notre Lola... dans un manteau avec un œillet rouge à la boutonnière... les cheveux gominés le dimanche... ses cheveux étaient frisés... et vas-y qu'il chante... (il tousse) oui, oui... que l'on chante. Je sais cela. Et je sais aussi de qui il était amoureux... de madame Ruža... Mon Dieu, nous étions tous amoureux de Ruža... je l'ai dit, vous les jeunes, vous ignorez cela... (il se met à tousser fortement) (il baisse la tête, tousse dans son mouchoir) C'est mieux... mieux...

MATIĆ (il s'est penché sur la table, à voix basse) : Lui non plus ne durera pas longtemps !

(Ils se taisent)

(Du billard)

LE PREMIER JEUNE HOMME (tout en jouant, il désigne de la tête la table sans chaises) : Cela est sa table, d'ordinaire c'est toujours là qu'il s'assoit...

LE DEUXIÈME JEUNE HOMME (frissonnant) : Jouez... toi, tu as vingt-et-un, et toi dix-sept ! (Ils continuent à jouer)

(De la première table)

PETAR (il amène une bouteille pleine et la dépose sur la table, s'éloigne un peu, écoute et observe le jeu au billard)

MATIĆ (au début à voix basse, puis de plus en plus fort) : Les gars, vous savez ce qui s'est passé... (Silence) Vous savez que l'un des nôtres a été tué, tué en toute innocence. Un homme avec lequel nous nous retrouvions souvent, dans ce café précisément, un des nôtres, un de nos concitoyens, de vieille souche, un homme qui est né dans cette ville et dont les aïeux sont nés dans cette ville... ! Vous savez que c'était un homme bien et un citoyen honnête et vous savez qu'il n'y a pas une personne dans cette ville qui pourrait le contester. (Silence, on entend seulement les coups sur le billard) Mais je ne voulais pas maintenant parler de cela. Je voulais dire autre chose, en rapport avec cela, et je suis convaincu que vous serez d'accord avec moi. Il s'agit de l'homme qui a envoyé Ivan Lukić à la mort. Vous connaissez aussi très bien cet homme. Vous savez que cet homme a été accueilli comme un frère, que la meilleure hospitalité lui a été témoignée, que chacun l'a bien reçu et s'est bien comporté avec lui, du plus haut au plus bas membre de notre communauté... Et malheureusement, vous savez, tout aussi bien que moi, ce qu'il s'est passé avant-hier soir, vous savez de quelle manière cet homme a répondu à toute la générosité de notre ville. Nous savons, il s'agissait d'une situation difficile, de circonstances difficiles, on peut maintenant l'expliquer de telle ou telle façon, mais personne ne pourra plus l'expliquer à Ivan Lukić. Ni à sa veuve ! Et à sa famille !... (silence, on entend les boules du billard) C'est difficile à dire, je le répète, c'est difficile de l'expliquer, chacun sait le mieux ce qu'il se passe dans son cœur, mais moi, je ne peux plus regarder cet homme en face ! Tuez-moi, mais je ne le peux pas, absolument pas, à aucun prix. Avez-vous remarqué ? Notre docteur n'est pas venu ici ni hier ni aujourd'hui, pas plus que monsieur Franić. Et pourquoi ? Savez-vous pourquoi ? Moi, je sais pourquoi. Ils ne peuvent et ne veulent pas s'asseoir en compagnie de l'homme qui aurait pu les envoyer à la mort, qui aurait pu les condamner à mort alors qu'ils étaient innocents et irréprochables et qui finalement a aussi condamné à mort l'un de leurs amis, l'un de nos amis ! 

PETAR : Mais, messieurs... monsieur Matić... ce n'est pas de ma faute... j'ai fait tout ce que.. je vous en prie... je vous en prie, regardez ! (Il désigne la table sans chaises) J'ai enlevé sa chaise, j'enlèverai la table aussi... C'était toujours ici son coin, il doit comprendre de quoi il s'agit. S'il ne comprend pas, je lui dirai, directement... « Monsieur le juge, je vous prie, vous n'êtes pas...comment dire.. le bienvenu ici. »

MATIĆ : S'il continue à venir ici... moi, tu ne me verras plus !

PETAR : Mais, messieurs, je ne veux pas cela... ce n'est pas de ma faute... qu'y puis-je, ceci est un lieu public, chacun peut entrer ici, d'après la loi... et je suis obligé...

MATIĆ : Nous savons, nous savons, nous savons par avance tout ce que tu vas dire, mais ne va pas croire que les hommes ici n'ont pas de cœur, qu'ils ne ressentent rien pour leur ville !

LE CORDONNIER : C'est vrai..

LE BOUCHER : Par Dieu, pour leur ville... tout, même le sang sous leur gorge !

LE CONTREBANDIER : Oui, c'est dur.. dur...

MATIĆ : Respect, d'accord, peut-être a-t-il quelque justification, je ne sais pas, je ne voudrais rien dire sans savoir, mais je ne veux plus me retrouver en sa compagnie.

LE BOUCHER (à Petar) : Il nous a quasiment traînés devant les mitrailleuses, l'ami !

LE CONTREBANDIER : Ce sont les Allemands qui nous y ont traînés...

LE BOUCHER : Mais s'il avait nommé immédiatement le véritable coupable... l'affaire se serait passée tout à fait différemment.

PETAR : Écoutez, pour l'amour du ciel... S'il a quelques relations avec les Allemands ? (Silence) Réfléchissez bien, mettez-vous à sa place ! S'il m'était arrivé... ou à toi, c'est pareil, ce qui lui est arrivé ? Qu'est-ce que j'aurais fait, hein ? J'aurais dû choisir mon camp... ou... ou ? J'ai rompu avec la ville, et donc... que me reste-t-il ? Uniquement de passer de leur côté. Hein ? (Une pause, ils réfléchissent) Et alors, messieurs, si c'est ainsi, les Allemands peuvent non seulement fermer mon affaire mais aussi me faire sauter la tête ! Hein ?

 

 

SCÈNE CINQ

 

Le rideau s'écarte, dans le café entre...

LE BALAYEUR (secrètement) : Le juge ! Le juge vient ! Mon juge ! (Il écarte le rideau pour le laisser passer, il se courbe comme s'il s'inclinait)

LES JEUNES GENS (excités, ils cessent de jouer)

MATIĆ (il se lève) : Allons-y, messieurs !

LE BOUCHER (il se lève immédiatement après lui) : Allons-y !

LE CORDONNIER (il se lève)

LE CONTREBANDIER (assis) : Petar, tu vas perdre ta meilleure clientèle !

PETAR : Messieurs, ne faites pas cela... attendez, je vais le faire sortir, attendez...

 

 

SCÈNE SIX

 

BLAŽ (il est apparu entre les rideaux, la tête nue, les cheveux désordonnés, le manteau déboutonné, sans cravate. Le silence qui l'accueille le paralyse, il survole des yeux tristement et peureusement l'assemblée des hommes qui détournent la tête dans une gêne épouvantée. Il baisse la tête comme un coupable, il hésite entre repartir ou rester)

LE BALAYEUR : Entrez seulement, juge Blaž Bogdan, entrez, nous sommes entre nous, des gens d'ici... entrez seulement...

BLAŽ (il tente de se maîtriser, se rend lentement jusqu'à sa table)

PETAR (il s'est agité, il ne sait pas ce qu'il doit faire, finalement il fait un pas, sa voix est faussement sévère) : Monsieur le juge...

BLAŽ (à voix basse) : Comme d'habitude. Avec un double cognac ! (Il prend une chaise de la table d'Ivić et la porte jusqu'à sa table, mais ne s'assoit pas)

(Tous se taisent)

LE TROISIÈME JEUNE HOMME (il fait un pas en avant, effrayé, regardant ses camarades qui serrent nerveusement leurs queues de billard dans leurs poings)

PETAR (il regarde avec embarras les hommes autour de la première table, ne sachant pas quoi faire)

MATIĆ (à voix basse) : Celui-là a du courage !

LE BOUCHER : Et du cœur !

LE CORDONNIER : Sans salut, sans honte...

PETAR (il s'est  résolu, il s'est approché de Blaž, décidé) : Monsieur le juge... (plus doucement) Je crois qu'il vaudrait mieux... au moins pendant quelque temps...

BLAŽ : Je sais... (une pause, le regard perdu un instant, puis alors) Je sais, Petar, je sais. Je vais sortir tout de suite, juste le temps de boire...

PETAR (résolu) : Il n'y a pas de thé... ni de cognac !

BLAŽ : Autre chose... c'est égal...

PETAR : Il n'y a... rien !

BLAŽ (il le regarde) : Tu n'as pas le droit...

PETAR (il a baissé la tête, se tait)

BLAŽ : Tu sais que tu n'as pas le droit... de m'expulser...

MATIĆ : Il parle de droit !

LE BOUCHER : Et il a démontré qu'il savait ce qu'était le droit !

LE CORDONNIER : À sa place, je me cacherais dans un trou de souris !

MATIĆ : Dans la poubelle ! 

LE BALAYEUR (à voix basse) : On trouve des choses intéressantes dans les poubelles... on trouve !

MATIĆ (brutalement) : La ferme, toi !

LE BALAYEUR (il sort les cigarettes) : Voilà les cigarettes ! Et la monnaie... (il jette la monnaie sur la table) Je n'en voudrais pas même pour l'enfer !

BLAŽ (abattu) : Je ne pouvais plus rester seul... je ne pouvais plus...

MATIĆ (l'interrompant) : Les morts sont seuls... Ivan Lukić est seul !

LES JEUNES GENS (ils serrent les queues de billard dans leurs poings, la tension monte de plus en plus)

BLAŽ (il a fermé un moment les yeux, il les ouvre) : Je vous comprends... peut-être que moi aussi à votre place je réagirais de même... mais que pouvais-je faire d'autre ? Je vous demande ce que je pouvais faire d'autre ? (Silence)

IVIĆ (doucement) : Vraiment rien d'autre ?

BLAŽ (à Ivić) : Vous, Ivić, vous n'étiez pas là-bas... Vous ne pouvez pas savoir. Demandez-leur ! (Il désigne la première table)

LE CONTREBANDIER : Vous auriez pu faire autrement... moi, j'aurais fait autrement...

BLAŽ : Autrement ? Oui, j'aurais pu, « autrement », j'aurais pu en prendre un autre. Mais l'un d'entre vous... l'un d'entre vous... Et rien d'autre... rien d'autre... pour autant que je ne voulais pas être criminel et ne prononcer aucun nom...

MATIĆ : La ville connaît les criminels aussi bien que les traîtres !

BLAŽ : Un traître ? Vous n'auriez pas dû dire cela, Matić ! Un traître ? La main sur le cœur, Matić, si je suis un traître... vous y avez aussi contribué. Vous m'avez poussé à cela, vous tous, tous vous m'avez forcé à dénoncer l'un d'entre vous... pour sauver les autres... Et je vous ai sauvés, vous... les autres... Dieu seul sait ce que je ressens, mais je vous ai sauvés... (silence) Mais qu'y ai-je gagné ? La femme qui faisait le ménage chez moi m'a abandonné... l'huissier au tribunal ne me regarde plus dans les yeux, les collègues me tournent le dos, me crachent dessus, je suis déclaré traître ! Pourquoi ? Pourquoi, je demande ? Pourquoi ? J'ai neuf témoins de mon innocence, neuf témoins que j'ai sauvés... et eux... ce sont eux justement qui portent contre moi l'accusation la plus grave... Pourquoi ? Pourquoi ?

LES JEUNES GENS (ils tremblent, écoutent, regardent la première table, attendent la réponse, stupéfaits, indécis, ils cherchent une réponse)

LE CORDONNIER : Pourquoi n'avez-vous pas désigné le véritable coupable si vous le connaissiez ?

LE BOUCHER : Pourquoi des hommes innocents... à la mort ?

MATIĆ : Pourquoi précisément lui... notre bon Ivan Lukić ?

BLAŽ (il sursaute à ces questions) : Pourquoi... ? Pourquoi... ? Pourquoi... ?

(Il s'enfonce dans sa peine)

LE BALAYEUR : S'il avait prononcé mon nom, personne n'aurait même bougé la queue !

IVIĆ (doucement) : Ivan Lukić était mon camarade d'école. Je l'ai aimé, aimé comme mon propre frère. Il était bon dans la vie... je me souviens, la dernière fois... la dernière... nous nous promenions sur les vieilles ruines... Et tout à coup, une pierre a dégringolé. Là-bas, les pierres se détachent souvent, je n'ai rien vu de spécial en cela, aucun signe... Mais Ivan a dit que depuis ce moment quelque chose s'était glacé dans son cœur... (il tousse) Comme s'il avait pressenti, mon pauvre... mon pauvre...

LE PREMIER JEUNE HOMME (frémissant, il serre la queue de billard)

LE DEUXIÈME JEUNE HOMME (de même)

LE TROISIÈME JEUNE HOMME (il recule vers la porte)

PETAR (il se place rapidement entre les jeunes gens et Blaž, agité) : Monsieur le juge... Sortez... je ne peux garantir... Il vaudrait mieux que vous sortiez.

BLAŽ (il se tient debout, tremble, fièrement) : Non !... Non !...

(Un moment de frisson, la tension de l'attente, l'hésitation)

 

 

SCÈNE SEPT

 

(Du dehors, on entend l'agitation des femmes, leur conversation et leurs murmures excités)

 

LA PREMIÈRE FEMME (elle a surgi dans le café) : Un peu d'eau, Petar ! Ruža s'est sentie mal ! PETAR : Ruža ? Ruža Lukić ?

LA PREMIÈRE FEMME : Plus vite, je t'en prie !

LE CORDONNIER : Dépêche-toi, Petar, plus vite ! (Il s'est levé)

PETAR (il s'agite derrière le comptoir) : Tout de suite, tout de suite...

LE BALAYEUR (il est sorti très rapidement du café)

LE CORDONNIER (à sa femme) : Que s'est-il passé ?

LA PREMIÈRE FEMME (un signe de silence)

PETAR (il se précipite vers le rideau avec un verre d'eau, mais...)

 

 

SCÈNE HUIT

 

Le rideau s'ouvre déjà ; Ruža pénètre dans le café, toute en deuil, couverte d'un voile noir, deux femmes et le balayeur la soutiennent, le balayeur apporte le plus vite possible une chaise.

 

RUŽA (elle s'assoit sur la chaise au fond du café, elle est pâle et anéantie)

MATIĆ (il s'est levé, a courbé la tête pathétiquement)

LE BOUCHER (il s'est levé)

LE CONTREBANDIER (il s'est un peu soulevé de table, puis s'est rassis)

IVIĆ (il s'est levé avec peine) : Ruža, ma chère Ruža...

PETAR (il apporte un verre d'eau)

LE BALAYEUR (il lui prend rapidement le verre et le donne à Ruža, tendrement, pour qu'elle boive) : Ce n'est rien... ce n'est rien... un petit malaise... buvez, buvez, buvez un peu, cela va passer...

RUŽA (elle boit une gorgée d'eau)

LA DEUXIÈME FEMME : Bois encore, Ruža, bois !

RUŽA (elle boit encore une gorgée, revient lentement à elle)

LE BALAYEUR : Voilà, comme cela... cela va déjà mieux... Tu voudrais une goutte d'eau-de-vie ?

RUŽA (elle secoue la tête négativement) : Non...

LE CORDONNIER (à la femme de gauche) : Qu'est-il arrivé là-bas... ?

LA PREMIÈRE FEMME : Il vaut mieux ne pas demander !

LE CORDONNIER : Toujours rien ? Il ne cède rien ?

LA PREMIÈRE FEMME : Ruža était auprès de lui pendant toute une heure...nous avons entendu les sanglots... et toute sorte de choses... finalement, il a compati... il a dit que nous venions ce soir chercher le corps... Deux, trois femmes, et personne d'autre... et nous devons l'emporter secrètement dans le tombeau familial...

LE CORDONNIER : Sans cérémonie ?

LE BALAYEUR (ironiquement) : Et sans musique...

LA PREMIÈRE FEMME (elle lève les mains à son visage) : Et elle nous a dit maintenant sur le chemin... elle attend un enfant, elle n'a même pas pu lui dire, le malheureux... (elle baisse la tête, s'éloigne doucement vers Ruža)

IVIĆ : Ruža, ma chère Ruža...

RUŽA (elle se lève lentement, parcourt du regard le café, aperçoit le juge, tremble, puis dans une profonde mélopée) : Il n'a jamais fait de mal à personne... Toujours aidé chacun. Pour cela, ils l'ont même payé... Les hommes sombres des ténèbres !

IVIĆ : Ruža, ma chère Ruža...

RUŽA (d'une voix calme au juge) : Saurais-je un jour ce que mon défunt mari vous a fait pour que vous l'envoyiez dans les ténèbres ?

BLAŽ (dans un cri) : Madame...

TOUS (ils tressaillent, ils sont stupéfiés par son audace, se dressent contre lui)

BLAŽ (il se tait, baisse la tête)

RUŽA (repartant, accompagnée des deux femmes) : Ils l'ont même payé pour cela, les hommes abjects, des ténèbres froides... (Elle sort en compagnie des femmes, ses lamentations douloureuses sont de plus en plus inaudibles, jusqu'à ce qu'elles s'éteignent complètement) (L'instant est muet et immobile, puis)

LE PREMIER JEUNE HOMME (il retient sa colère, ses mâchoires tremblent, il brise la queue de billard sur son genou, empoigne un bout, s'avance vers Blaž)

LE DEUXIÈME JEUNE HOMME (il s'apprête à s'en prendre à Blaž)

PETAR (il le retient) : Es-tu fou ? Arrête ! Pas chez moi ! Non... !

LE PREMIER JEUNE HOMME : Écarte-toi, car sinon tu vas en prendre toi aussi plein la tête !

PETAR : Non, jeunes gens, pour l'amour du Dieu, non... ! Ils me mettront contre le mur... Moi et tous ces hommes...

LE PREMIER JEUNE HOMME : Dégage, tout de suite ! Tu n'as rien vu ni entendu !

PETAR (il hésite, regarde tous les gens présents)

MATIĆ : Nos jeunes ont du cœur !

IVIĆ : Moi, je ne peux pas regarder cela... je ne peux pas... (il tousse, trébuche, chancelle)

LE BOUCHER (il boit son verre rapidement, se déplace légèrement vers l'issue de secours)

PETAR (il s'écarte épouvanté et libère le passage pour les jeunes gens)

LE PREMIER JEUNE HOMME : Traître ! (Il se rapproche de Blaž)

LE DEUXIÈME JEUNE HOMME : Canaille ! (s'approchant de lui)

LE PREMIER JEUNE HOMME : Scélérat !

BLAŽ (il recule vers le rideau, à voix basse) : Pourquoi ? Pourquoi ?...

LE BALAYEUR (il a bondi devant les jeunes gens, a empoigné une chaise) : Non ! Je ne le permets pas !

LE PREMIER JEUNE HOMME : Lola !? Que t'arrive-t-il ? Lola ?

BALAYEUR : Pas un pas de plus ! Si j'en frappe un, il n'en réchappera pas ! Je ne le permets pas !

IVIĆ (au juge) : Voyez... à quoi vous avez conduit... voyez...

LE BALAYEUR : Toi, Ivić, tu étais une femme dans le ventre de ta mère... et alors le mal s'est produit. 

LE PREMIER JEUNE HOMME : Lola, qui défends-tu, qui défends-tu ?... Un traître, une canaille... ?!

LE BALAYEUR : J'ai besoin du juge... Quand vient mon heure. Je ne sais pas lire, et le juge lira la loi pour moi ! Seulement deux paragraphes : la mort et la liberté... À mort ou tu es libre, dans la fosse ou rentre chez toi. Peu resteront vivants, peu... ! (la main prête à l'attaque et à la défense) Arrière ! Je ne le permets pas...

BLAŽ (il s'est approché du balayeur) : Poussez-vous, laissez-les !

LE BALAYEUR (il ne bouge pas)

BLAŽ : Laissez-les... s'ils pensent que je suis un traître... (à voix basse) Mes peines s'achèveraient...

LES JEUNES GENS (indécis)

BLAŽ : Je ne suis pas un traître... Je ne l'ai jamais été... et je ne le serai jamais ! (Silence) Croyez-moi ce soir... juste ce soir... À neuf heures ce soir... je vous présenterai une preuve irréfutable : je suis invité chez le commandant allemand. Je le tuerai. (Silence, consternation) Mais... je vais tous vous placer dans ma situation. Vous avez lu ce matin l'affiche pénale : cinquante pour un ! Vous l'avez lu... Cinquante hommes pour un officier allemand, toute la ville recouverte de noir... ce n'est pas ce que je veux, tout comme je ne veux pas vivre comme un traître. C'est pourquoi j'espère que se trouvera l'un d'entre vous... hommes courageux et libres... L'un qui devra me dénoncer pour sauver quarante-neuf hommes, pour sauver sa famille, pour sauver cette ville qui est devenue et qui restera ma chère vieille ville... (Il les regarde) L'un d'entre vous devra le faire... Peut-être rêvera-t-il de mon cadavre lui serrant la main avec fierté... et peut-être verra-t-il dans mes yeux morts un mépris éternel... Mais il devra le faire... L'un d'entre vous qui pourrait avoir du cœur... Et pour la réalité et pour les rêves... Un qui devra avoir du cœur... Jusqu'à ce soir... jusqu'à ce soir... (Il sort devant les jeunes gens comme un dément, tous sont étonnés, la queue de billard tombe des mains de l'un des jeunes gens)

 

 

FIN DU DEUXIÈME ACTE