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MIRKO BOŽIĆ

 

 

 

L'HOMME JUSTE

 

ou

 

        La ronde autour de la vieille fontaine

 

      (PRAVEDNIK ili Kolo oko stare fontane)

 

 

          Drame en trois actes

 

 

 

PERSONNAGES

 

BLAŽ BOGDAN, le juge

KESSEL, ortskomandant

BOJAN ANTIĆ, « Lola », balayeur

LE MÉDECIN

IVAN MATIĆ, fonctionnaire

STJEPAN IVIĆ

LE BOUCHER

LE CORDONNIER

LE CONTREBANDIER

PETAR, serveur

FRANIĆ, retraité

IVAN LUKIĆ

RUŽA, sa femme

ANA

LE PREMIER JEUNE HOMME

LE DEUXIÈME JEUNE HOMME

LE TROISIÈME JEUNE HOMME

L'EMPLOYÉ DU JUGE

LA FEMME DU CORDONNIER

UNE FEMME

UN ÉTUDIANT

UN PAYSAN

L'ADJUDANT de l'ortskomandant

LE SERGENT

 

La pièce se déroule dans une petite ville pendant la seconde guerre mondiale.

 

 

 

ACTE PREMIER

 

La scène : l'espace est irréel, de grands rideaux noirs sur les côtés, un banc d'école jeté dans un coin, une estrade dans l'autre, une chaire, un tableau d'école, un guéridon, de la craie (c'était auparavant une salle de classe élémentaire, aujourd'hui la pièce sert de poste de commandement allemand). Sur le tableau est dessinée une grande cible, le tableau est criblé de balles. Des entrées d'un côté et de l'autre du tableau, de même qu'au fond et sur les côtés. Des projecteurs entre la chaire et le banc, éteints au début, six ou sept projecteurs dont on peut augmenter la luminosité au maximum, comme des sortes d'engins de torture. Des lanternes au début fournissent de la lumière ainsi qu'une petite lampe avec un abat-jour sur la chaire.

 

 

 

SCÈNE UN

 

L'adjudant du orstkomandant entre en hâte, une lanterne à la main, deux soldats allemands se précipitant à sa suite, il leur donne des ordres en silence, les soldats s'avancent et dirigent les projecteurs vers les bancs. L'adjudant leur fait signe de partir, ils saluent, sortent. L'adjudant allume la lampe sur la chaire, arrange son manteau, sort des documents et les pose sur la chaire, dispose le siège, arrange de nouveau le manteau, arrange le dispositif pour allumer les projecteurs. 

On entend le piétinement des sabots dans le couloir, l'adjudant se raidit.

L'ortskomandant Kessel entre. Il est vêtu d'une longue tunique d'intérieur, avec un foulard blanc autour du cou, un pantalon d'officier sous la tunique, des bottes, un revolver. Kessel s'arrête, jette un regard dans la pièce, s'assoit lentement à la chaire, s'installe confortablement, puis saisit le dispositif pour allumer les projecteurs, les essaie, les projecteurs soudainement illuminent le côté opposé, il les éteint et ils s'affaiblissent lentement avant de mourir totalement. Le commandant donne un signe muet de la tête à l'adjudant qui sort un sifflet et siffle vigoureusement.

Dans le fond de la pièce, les rideaux s'écartent. Kessel appuie lentement sur le bouton et un projecteur de faible puissance éclaire Blaž Bogdan, un détenu entre deux soldats allemands.

Les soldats poussent brutalement Blaž, ils le poussent en avant tandis qu'il s'avance aveuglément vers la lumière du projecteur.

Les soldats le conduisent devant le projecteur, devant la chaire et se tiennent dans une position de repos.

 

KESSEL : Sortez ! (en allemand)

LES SOLDATS (saluent et sortent, ils disparaissent derrière le rideau)

KESSEL (il augmente lentement le projecteur, il le pousse jusqu'au maximum)

BLAŽ (il se protège des mains de la vive lumière)

KESSEL (il abaisse la lumière à la mesure médiane)

BLAŽ (il s'apaise, frotte doucement ses yeux de ses mains, s'habitue à la lumière)

KESSEL (il sort un paquet de cigarettes, en allume une calmement tout en observant sans cesse Blaž, il aspire profondément la fumée, puis l'expire, et alors soudain) : Voyons donc (Il se met à feuilleter les documents sur la table) Blaž Bogdan ?

BLAŽ : Oui…

KESSEL : Juge ?

BLAŽ : Oui.

KESSEL : Juge dans cette ville ?

BLAŽ : Juge du tribunal de district, pour le district, pas seulement pour cette ville… Juge du tribunal de district (cette dernière phrase en allemand).

KESSEL (il s'arrête un peu, puis) : Marié ?

BLAŽ : Non.

KESSEL : Des enfants ?

BLAŽ : Non.

KESSEL : De la famille ? Des parents ? Vous en avez ?

BLAŽ : Je n'ai plus de parents, seulement quelques cousins éloignés…

KESSEL : C'est mieux, que d'avoir derrière soi… des boulets.

BLAŽ (amèrement) : Oui… maintenant c'est mieux que cela soit ainsi…

KESSEL : Pourquoi maintenant, pourquoi pas toujours aussi ?

BLAŽ : Bah… je pressens mon proche avenir…

KESSEL : Pourquoi ? Ce n'est pas vous qui avez tiré, n'est-ce pas ?

BLAŽ : Non.

KESSEL : Vous n'êtes pas non plus mêlé à… cela ce soir, n'est-ce pas ?

BLAŽ : Non.

KESSEL : Vous n'avez été que témoin ?

BLAŽ : Malheureusement…

KESSEL : Pourquoi malheureusement ? Mais vous êtes le citoyen d'un pays que nous avons occupé, non ? Et la mort d'un officier occupant vous réjouit certainement ? Donc, pourquoi malheureusement ? Non ? 

BLAŽ : Pourtant, croyez-moi, je le regrette…

KESSEL : Vous regrettez de vous être retrouvé là-bas, sur cette place, d'avoir été tellement malchanceux de vous trouver là-bas et maintenant d'être conduit ici, au commandement, c'est vous que vous plaignez !

BLAŽ (il se tait)

KESSEL : Vous êtes plus sincère lorsque vous vous taisez.

BLAŽ : Et que puis-je dire ? Je ne sais pas quoi dire. Vous avez le droit de m'interroger, de ne pas me croire, de m'écarter… de me… je ne sais pas ce que je pourrais dire… (une pause) S'il vous plaît, voulez-vous baisser la lumière de ce projecteur, j'ai mal aux yeux… Je vous dirai tout ce que je sais, sans torture, et après vous pouvez faire ce que vous voulez de moi…

KESSEL (il aspire une goulée, recrache, et alors abaisse lentement la lumière du projecteur, puis brusquement à l'adjudant) : Le banc ! (en allemand)

L'ADJUDANT (il bondit promptement et du tas de bancs en tire un derrière Blaž)

KESSEL (à l'adjudant) : Offrez-lui une cigarette ! (en allemand)

L'ADJUDANT (Il sort un paquet de cigarettes, en offre une en silence à Blaž)

BLAŽ (il hésite)

L'ADJUDANT (il lui fait un geste signifiant qu'il doit la prendre)

BLAŽ (il prend la cigarette)

L'ADJUDANT (il allume le briquet et allume la cigarette de Blaž)

BLAŽ : Merci !…

L'ADJUDANT (il le regarde de  haut, se rend derrière le projecteur, près du commandant)

KESSEL (à Blaž) : Asseyez-vous !

BLAŽ (indécis)

KESSEL : Asseyez-vous ! Oui ! Vous ! Sur le banc ! Nous n'avons pas de chaise !

BLAŽ (il s'assoit en silence, tremblant)

KESSEL : C'était une école, une école élémentaire, n'est-ce pas ?

BLAŽ : Oui…

KESSEL : Peut-être vous êtes-vous aussi déjà auparavant assis sur ces bancs comme élève ?

BLAŽ : Non… Je fréquentais une école dans une autre ville…

KESSEL : C'est égal, l'homme est toujours dans quelque école, sur certains bancs, en tant qu'élève ou professeur, mais toujours dans quelque école. Élève ou professeur, en fait subordonné ou supérieur. L'essentiel, c'est que l'homme doive vivre, malgré son fort désir de ne pas vivre ainsi. Qu'en pensez-vous ?

BLAŽ (il se tait)

KESSEL : Nous avons tous traversé cela, nous vivons tous comme cela, n'est-ce pas ?

BLAŽ : Oui.

KESSEL : Je sépare les hommes entre ceux qui aiment cela et ceux qui y résistent. À quel groupe appartenez-vous ?

BLAŽ (il se tait) : Je ne sais pas… Qu'en pensez-vous ?

KESSEL : Aimiez-vous l'école ?

BLAŽ (dans un geste) : L'école ? Vous voulez dire la scolarité ? Bah… parfois… 

KESSEL : Moi, jamais ! Et les professeurs ?

BLAŽ : Il y avait beaucoup de gens merveilleux parmi les professeurs… (avec prudence)

KESSEL : Moi, je les haïssais, je haïssais tout en eux, j'ai haï particulièrement leur loquacité, leur vigoureuse mouture verbale que certains bons élèves qualifiaient de disposition à vous aider… tandis que vous, en tant qu'élève, vous balbutiez et par-ci par-là vous prononcez quelque mot… principalement, vous vous taisez, répétez ou approuvez. L'écholalie. Je crois que l'on dit comme cela. Écholalie. Mais ne vous êtes-vous jamais imaginé que ce professeur vous rendait tout à fait inférieur et qu'il vous façonne peu à peu, vous mordille… qu'il vous rend fou peu à peu ? L'avez-vous ressenti ?

BLAŽ (il se tait, le regarde, ignore où mène cette conversation) : Je ne sais pas… j'ai l'impression que les uns rendent toujours fous les autres… et inversement, naturellement… (il tremble)

KESSEL (il sursaute, il l'observe) : Fumez ! Votre cigarette va s'éteindre !

BLAŽ (il aspire visiblement avec peine de la fumée)

KESSEL : Oui. Peut-être ne l'avez-vous pas ressenti ainsi. Vous étiez un bon élève, n'est-ce pas ?

BLAŽ : Moyen. 

KESSEL : Vous n'avez pas redoublé une seule fois ?

BLAŽ : Non…

KESSEL : Magnifique ! Vous en étiez certainement très fier ?

BLAŽ : Je devais étudier, mes parents étaient pauvres, je n'avais pas d'autre choix…

KESSEL : Magnifique. Vous avez donc réussi à décoller des difficultés sociales. Parfait. Cela confirme la théorie que j'ai souvent soutenue à mon père. Il n'a jamais pu comprendre cela et vous voyez ce qu'il a fait de moi. (Ironiquement) L'armée. Mais, malgré tout cela, je n'ai jamais haï les gens qui ont réussi, ils m'étaient un peu ennuyeux, c'est tout…

BLAŽ (il tressaille)

KESSEL : Que vous avais-je dit : votre cigarette s'est éteinte ! Une autre ? (Il ouvre son étui à cigarettes, le tend à Blaž)

BLAŽ : Non, merci… je ne peux pas…

KESSEL (il referme l'étui) : Comme vous voulez ! Peut-être avez-vous soif… ou faim ?

BLAŽ : Non.

(Quelque agitation au dehors et des cris étouffés)

KESSEK (d'un signe, il appelle l'adjudant et lui chuchote quelque chose à l'oreille)

L'ADJUDANT (il écoute, salue et s'en va).

 

 

 

SCÈNE DEUX

 

KESSEL : Vous vous demandez certainement à quoi bon cette introduction ?

BLAŽ (il sursaute) : Je dois avouer que oui…

KESSEL : La cause est simple, une raison tout à fait simple. Je désire discuter, un peu de discussion ordinaire avec quelqu'un capable de discuter, avec un citadin, civilisé, un habitant des pays occupés, qui pourrait me dire bonjour et adieu avec des mots et non des balles ! Naturellement, ce serait mieux, vous nous comprendrez nous autres, soldats, qu'au lieu de vous cela soit une jolie bourgeoise, il y a beaucoup de jolies femmes ici, mais même comme cela c'est bien, je ne me plains pas, vous me convenez. (Il l'observe) J'aime que ce soit vous, une personnalité importante dans cette ville et non pas quelque miséreux, on va pouvoir parler avec vous et vous comprenez la situation. J'espère que vous comprendrez aussi son développement. Je ne dis pas que c'est agréable pour vous et que nous parlerons agréablement, mais nous discuterons, n'est-ce pas ?

BLAŽ : Je dois dire… que cela m'est… en de telles circonstances… incommode, et même très incommode… je peux dire qu'en fait cela me fait peur…

KESSEL : Je vous en prie, veuillez ne pas trembler. Je n'aime pas cela. Ou si vous préférez, tremblez, même si je n'aime pas cela. D'ailleurs, vous avez raison, il est logique aussi que vous trembliez un peu, vous êtes sur le banc, tout élève est suspect, chacun est aussi un peu coupable, c'est la vérité.

BLAŽ (doucement) : Je suis donc suspect ? 

KESSEL : Un élève peut être tout à fait satisfait s'il n'est pas l'objet de la haine du professeur.

BLAŽ : Merci…

KESSEL : Vous en tant que juge, homme sur la chaire, haïssez-vous l'homme sur le banc ?

BLAŽ (doucement) : Je m'efforce de ne pas haïr…

KESSEL : C'est pour être franc humainement incertain, banal…

BLAŽ : Monsieur, je vous prierais très fort de convenir que je ne suis pas coupable… cela, vos hommes peuvent en témoigner aussi, et après…

KESSEL : Disons que je ne fais pas totalement confiance en mes hommes… mon premier credo est de ne pas les croire. Cela d'après votre profession devrait aussi être votre credo ?

BLAŽ : Mais dans mon cas, monsieur, vous pouvez être sûr, vous pouvez très facilement confirmer les faits matériels…

KESSEL : En plus du vôtre, il y a aussi mon cas. Vous n'en tenez pas compte ?

BLAŽ : Je ne comprends pas…

KESSEL : Dit simplement : nous ne pouvons pas sortir de notre peau !

BLAŽ (il se tait)

KESSEL : Très facile de confirmer un fait matériel ? Comment ? Aidez-moi ! Comment ?

BLAŽ : Interrogez-moi, interrogez vos subordonnés, les témoins.

KESSEL (il rit) : Je savais votre réponse. Un moule, la routine. Interrogez… interrogez le coupable, les témoins, l'accusation, la défense, la sentence… une signature, un tampon, la procédure, le temps… Oh, l'interrogatoire ? Les interrogations, puis les réponses, les interrogations, puis les réponses, dès l'enfance, toujours la même chose. J'ai justement haï physiquement les interrogations, cela aurait pu vous être évident à partir de mon explication précédente. J'ai haï l'homme qui m'interrogeait, je me suis haï moi-même de me trouver dans la situation d'être interrogé… et alors je me suis retrouvé moi-même subitement, d'un jour à l'autre, contraint d'interroger. Qu'est-ce qui avait changé là ? Rien. Auparavant, je me haïssais moi-même en tant qu'élève et lui comme professeur, et plus tard moi-même comme professeur et lui en tant qu'élève. Dans l'élève, la peur devient avec le temps de l'apathie, de l'ennui, de l'échec. Et comment se sent l'homme qui interroge ? Comment doit se sentir cet homme ? Vous devriez le savoir mieux que quiconque, vous vous êtes trouvé x fois dans le rôle de l'homme qui interroge. Comment se sent un tel homme ? Gêné ? Supérieur ? Réjoui ? 

BLAŽ (il ne sait pas quoi répondre)

KESSEL : Dès le début, il peut être et l'un et le deuxième et le troisième. Mais ensuite, il devient insensible, n'est-ce pas ? Oui, ensuite, il devient insensible. Quoi ? Oui, insensible. Et cela est le pire qui puisse arriver à un homme. Et cela s'appelle alors… ? Comment cela s'appelle-t-il ? Comment dit-on cela chez vous ? Cela se dit alors : « remplir son devoir ». Oui, cela s'appelle ainsi. Cela se dit ainsi chez vous aussi, non ?

BLAŽ (silencieusement) : Oui… remplir son devoir…

KESSEL : Oui, c'est ainsi, la torpeur, l'ennui, les bâillements… Une énorme énergie dépensée en vain, une énergie qui n'est jamais même approximativement adéquate au résultat obtenu. Moi, personnellement, je ne me suis jamais contenté de l'état des choses et les faits, mais j'ai dû « remplir mon devoir ». J'ai recherché une solution, naturellement, une solution pour moi, il est impossible d'en trouver pour le monde. Remplir son devoir, oui, il le faut, mais remplir le devoir brièvement et sans dégoût, économiser l'énergie et le temps, toujours trouver la meilleure et la plus efficace manière pour supprimer l'ennui dans la vie. (Il regarde Blaž)

BLAŽ (il baisse la tête, puis) : Il me semble que vous avez dit un peu plus tôt… que je vous suis un peu ennuyeux…

KESSEL : La solution seulement en soi n'est pas originale, mais j'ai toujours de nouvelles idées dans la découverte de la meilleure et plus efficace manière… Peut-être aurais-je dû être un artiste. (Il reste un instant le regard dans le vague)

BLAŽ (il se tait, et hoche lentement la tête)

KESSEL (il appuie sur un bouton sur la table, on entend le grésillement d'un disque) : Écoutez ! (premières mesures de la Cinquième de Beethoven) Beethoven ! Vous ressentez peut-être dans ces mesures les coups d'une liberté intemporelle et loin des hommes. J'interprète ces mesures comme la sonnerie des idées en l'homme et des idées tout à fait personnelles, passionnées, qui à la fin l'absorbent totalement. Écoutez, tout d'abord sa recherche acharnée, sa conquête suprême de la pensée et des sentiments, son cri victorieux !… (il interrompt soudain la musique, dans le silence qui s'est imposé il répète silencieusement, terrifiant)… sa recherche acharnée… la conquête, le cri victorieux… (il se tourne vers Blaž, calme, souriant) Oui, la victoire n'est que la sienne. (Il le regarde, puis officiellement) Qu'attendez-vous de moi ? Parlez ?

BLAŽ : Excusez-moi, je suis confus… tous ces…

KESSEL : Que feriez-vous à ma place ?

BLAŽ (avec embarras) : Ce que je ferais… à votre place… ?

KESSEL : Mon capitaine a été tué, et moi, je dois remplir mon devoir. Je peux vous avouer entre quatre yeux que ce capitaine ne m'était pas le moins du monde sympathique, mais c'est égal, je dois remplir mon devoir. Sinon, cela serait comme un suicide… À part cela, il y a là la conscience que la vengeance doit être exécutée… une espèce de misérable et, même si vous voulez, de pathologique réparation pour quelque chose qui pourrait bien m'arriver à moi aussi à chaque instant. Et alors, finalement, c'est la guerre, le seul moment victorieux est la mort de l'ennemi. Dois-je prouver que c'est aussi la logique de l'ennemi ? Ainsi, que feriez-vous à ma place ? Ce n'est pas difficile de le dire pour vous. Que feriez-vous en tant que juge dans un tel cas ? 

BLAŽ (après réflexion) : Je mènerais une enquête…

KESSEL (il crie) : Vous êtes ennuyeux ! Routinier, fonctionnaire ! (Il se contrôle) Vous mèneriez une enquête ? Et alors ? Alors ? Répondez !

BLAŽ (il se tait)

KESSEL : Quels résultats obtiendriez-vous de votre enquête ? 

BLAŽ : On ne sait jamais… au début…

KESSEL : Combien de tels cas se sont produits jusque-là dans cette ville ?

BLAŽ : Plusieurs…

KESSEL : Plusieurs ? Vous devriez en tant que juge être plus précis. Il y en a eu six. Celui-ci est le septième. Nous avons conduit jusque-là des enquêtes, dépensé beaucoup d'énergie et de temps, et qu'avons-nous obtenu ? Résultat… ?

BLAŽ (il baisse la tête) : Beaucoup de victimes innocentes…

KESSEL (il le regarde furieusement) : Et pourquoi y a-t-il eu des victimes ?

BLAŽ (il se tait)

KESSEL : Parce qu'il n'y avait eu aucun résultat des enquêtes. (On entend de nouveau des cris sourds, une certaine agitation) Alors ?

BLAŽ (il sursaute, il écoutait les bruits du dehors) : Pardon ?

KESSEL : Cela a-t-il du sens de mener un enquête ? 

BLAŽ : Je pense… que oui… Il vaut mieux que soient frappés les coupables que les hommes justes…

KESSEL : Ce n'est plus le temps des justes. Tous vos justes en ont beaucoup sur la conscience qui ne s'est pas encore exprimé. Qu'ils s'écorchent un peu la peau et ils s'indigneront d'eux-mêmes. Ceux qui ont découvert cela en eux-mêmes, sont à présent de joyeux diables, tout comme moi. Les anges sont toujours tristes et cela me remplit de dégoût envers leur hypocrisie.

BLAŽ : Monsieur, vous m'avez demandé ce que je ferais à votre place ? Je ferais comme je l'ai dit. C'est seulement ainsi que je ferais. Je ne sais pas ce que les hommes pensent et comment ils sont, pour moi ce qu'ils ont fait est révélateur. Je suis trop vieux pour nier la sagesse des lois… qui me sont peut-être conventionnelles et routinières, mais qui sont ma conscience… et (il tressaille) ma vie…

KESSEL : Votre conscience… et votre vie ? En tant que juge, vous êtes encore plus que les autres hypocrites habitué à dire des mots superflus, vous abriter derrière ces mots, et même cela ne vous suffit pas, pour cette mascarade stupide il vous faut encore des toges, des perruques, des cloches, des croix, des salles, des jurys, un public…

BLAŽ (dans une révolte muette) : L'homme ressent le besoin de s'élever lorsqu'il juge les hommes… afin de susciter aussi en soi et autour de soi le sentiment de la justice… afin qu'à la face du monde il se justifie de ses erreurs…

KESSEL : L'homme faible ! 

BLAŽ : Moi, je ne suis pas fort, monsieur, je pense ainsi. Vous m'avez demandé ce que je ferais si j'étais à votre place, dans cette situation… et… je pense qu'un homme fort… s'il se trompe… n'est plus fort…

KESSEL : Dans cette affaire, je ne ferai pas d'erreur, soyez en sûr !

BLAŽ : Je l'espère, monsieur…

KESSEL (une pause. Kessel se met à jouer avec les projecteurs, y prenant plaisir. Les projecteurs illuminent différents endroits sur les rideaux. On entend une sorte de marche, qui augmente brusquement et brusquement se dissipe, jusqu'à ce que tout s'apaise, les projecteurs meurent lentement sauf un qui est pointé au plafond, Kessel s'approche de Blaž) : J'ouvre une enquête ! Je veux contrôler notre conscience. La mienne et la vôtre ! Vous êtes témoin, le seul témoin du meurtre. Vous avez dit que vous diriez tout ce que vous savez ? (Tout ce temps de court interrogatoire, il questionne et réagit avec nonchalance, pour ainsi dire incidemment, comme si cela ne l'intéressait en rien)

BLAŽ (il se tait)

KESSEL : L'avez-vous dit ?

BLAŽ : Oui…

KESSEL : Vous avez dit que vous aviez été témoin ?

BLAŽ : Pour être plus précis… j'étais présent pendant les faits… par hasard… sur la place…

KESSEL : Quelle heure était-il ?

BLAŽ : … environ sept heures… d'après l'heure de la police…

KESSEL : On pouvait voir ?

BLAŽ : Pas totalement…

KESSEL : Les lampadaires étaient-ils allumés ?

BLAŽ : Oui… mais il faisait sombre…

KESSEL : La place était déserte ?

BLAŽ : Pas complètement déserte…

KESSEL : À part vous et le capitaine ?

BLAŽ : Oui… oui… à part moi et un… officier…

KESSEL : À quelle distance vous teniez-vous du capitaine ?

BLAŽ : Trente, quarante pas…

KESSEL : Vous avez vu le capitaine vivant à cette distance ?

BLAŽ : Oui… par hasard… un instant… en passant. Je sortais du café et traversais la place…

KESSEL : Vous êtes-vous approché du capitaine ou éloigné de lui ?

BLAŽ : Je ne sais pas… j'ai coupé par la place…

KESSEL : Regardiez-vous en direction du capitaine ?

BLAŽ (rapidement) : Non, je ne regardais pas…

KESSEL : Vous ne regardiez pas ?

BLAŽ : Non, je me pressais de rentrer à la maison…

KESSEL : Splendide. Vous avez entendu les coups de feu ?

BLAŽ : Oui… il m'a semblé…

KESSEL : Trois coups de feu, à votre proximité immédiate ?

BLAŽ : Oui… il me semble…

KESSEL : Et vous vous êtes immédiatement retourné, naturellement ? Instinctivement ?

BLAŽ : Non…

KESSEL : Pas même au troisième coup de feu ?

BLAŽ : Non…

KESSEL : Vous ne vous êtes pas retourné du tout ?

BLAŽ : … lorsque je me suis retourné, je n'ai vu personne… tout est arrivé si brusquement… je ne sais pas du tout pourquoi j'ai été conduit ici…

KESSEL : Combien de temps s'est écoulé entre les tirs et votre arrestation ?

BLAŽ : Je ne sais pas, je ne pouvais plus bouger… comme si mes jambes étaient coupées… j'étais consterné…

KESSEL : Par le meurtre ?

BLAŽ : La peur… après j'ai appris qu'un meurtre avait eu lieu…

KESSEL : De qui l'avez-vous appris ?

BLAŽ : J'ai vu le cadavre…

KESSEL : D'après votre opinion : de quelle distance a été tué le capitaine ?

BLAŽ : Je pense… d'une grande proximité…

KESSEL : Comment le savez-vous ?

BLAŽ : Les soldats m'ont conduit jusqu'au mort… j'ai vu une grande blessure noire au visage… une telle blessure vient d'un projectile tiré d'une grande proximité…

KESSEL : En tant qu'expert, pouvez-vous dire avec quelle arme a été tué le capitaine ?

BLAŽ : Je ne sais pas, vraisemblablement un revolver… de gros calibre…

KESSEL : L'arme n'a pas été retrouvée, le meurtrier l'a emportée avec lui, il s'en servira encore, n'est-ce pas ?

BLAŽ (il se tait, hausse lentement les épaules)

KESSEL : Vous n'avez pas de témoin de votre comportement ?

BLAŽ : Non…

KESSEL : Avez-vous quelque chose à ajouter en rapport avec le crime ?

BLAŽ : Non…

KESSEL : Splendide. (Il le regarde, tourne autour de lui) Et alors, après votre riche contribution en tant que témoin oculaire, de quel côté dois-je commencer l'enquête ? (Silence) De la fumée, de l'obscurité, du vent ! (Silence) Devons-nous chercher des empreintes de pas ? Nous demandons à tous les citoyens de se déchausser et nous nous mettons à mesurer leurs chaussures ? On dirait une sorte de conte oriental !

BLAŽ (confusément) : En vérité… des circonstances malheureuses... et moi vraiment… je ne sais pas. 

KESSEL : Cela n'a aucun sens de mener une enquête ! Vous le savez très bien ! De la même manière, je suis convaincu que vous aussi à ma place vous procéderiez sans enquête !

BLAŽ : Monsieur… je sais que c'est la guerre… mais ne permettez pas de nouveau… un carnage… 

KESSEL : Vous vouliez dire : un carnage criminel ? 

BLAŽ : J'ai voulu dire… inutile… ipso facto inutile… inutile… Je sais que c'est la guerre, mais il y a des hommes aussi dans la guerre… qui le restent jusqu'au bout… Je crois que vous êtes un tel homme, intelligent, mesuré… avec le sentiment des réalités, avec le sentiment de la justice humaine…

KESSEL : Ne balbutiez pas ! J'ai moi-même longtemps balbutié et je ne veux pas m'en souvenir !

BLAŽ (il se tait, baisse la tête)

KESSEL (Il le regarde froidement, puis) : Il y a chez vous des vengeances de sang, n'est-ce pas ?

BLAŽ (vite, avec espoir) : Il n'y en a plus, monsieur…

KESSEL : Mais l'instinct des vengeances de sang existe ?

BLAŽ : Rarement, monsieur… les gens sont devenus…

KESSEL : Que sont-ils devenus ?

BLAŽ : Je voulais dire qu'ils respectent la loi… et les sanctions de la loi…

KESSEL : C'est mieux ainsi ! Ils me comprendront mieux ! Moi aussi, je respecterai la loi ! La loi de la guerre !

BLAŽ (il se tait)

KESSEL : Sans aucun instinct de vengeance ! Comme nous avons dit : sans supériorité, ni désagrément, sans réjouissance ! De façon obtuse, remplissant notre devoir, objectivement, réalistes…

BLAŽ (il se tait)

KESSEL : Et vous procéderiez aussi ainsi dans cette affaire ?

BLAŽ (il se tait)

KESSEL : Vous savez que vous devriez procéder ainsi, sans enquête… selon la loi de la guerre ?

BLAŽ (il se tait)

KESSEL : Répondez !

BLAŽ (lentement) : Pourquoi me demandez-vous cela, que gagneriez-vous à ce que je réponde à cela ?

KESSEL : Vous nous considérez comme des criminels ? J'aimerais entendre de vous, un juge, un homme intelligent, un homme avec le sens de la mesure et le sens des réalités… pour des manières humaines… j'aimerais entendre de vous, êtes-vous capable de vous placer dans la situation d'un autre ? Si vous ne le pouvez pas, vous ne pouvez pas être un homme bien, et alors vous ne pouvez pas nous juger non plus, nous les criminels. Répondez donc !

BLAŽ : Monsieur… je ne voudrais pas… monsieur, que vous trouviez dans ma réponse… une justification pour votre manière d'agir…

KESSEL (enragé) : Vous vous êtes trompé, je ne souffre pas du moindre complexe de culpabilité ! Je veux juste entendre de votre part… que vous devriez vous aussi être dans des circonstances particulières… ce que je suis moi-même ! Répondez !

BLAŽ (il se tait)

KESSEL (entre ses dents) : Je voulais juste entendre cela de votre part. Le silence, la peur, la partialité, le mensonge, la confirmation de ce que j'ai affirmé que vous nous imputiez ! (Calmement) D'accord, juge ! Et voici ma réponse… (il se lève brusquement, se tient dans une attitude calme)… le silence, une minute de silence pour le défunt et une minute de silence pour ceux que nous allons bientôt fusiller !

BLAŽ (il se lève en tremblant) : Monsieur…

KESSEL (il le regarde interrogatif, raide)

BLAŽ (doucement) : … ils sont innocents…

KESSEL : Juge, je suis plus juste que vous ! (Il se raidit de nouveau) J'ai dit : une minute de silence pour le défunt et pour ceux que nous allons fusiller !

BLAŽ (il se tait, inclinant la tête avec impuissance)

Une longue pause, puis alors…

KESSEL (il a relâché son corps, s'est assis à table, a sorti son sifflet et a sifflé énergiquement)

 

 

 

SCÈNE TROIS

 

Les rideaux au fond de la scène s'écartent lentement, l'adjudant s'avance, puis deux soldats allemands avec des mitraillettes se tiennent sur les côtés du rideau, et dix otages entrent par la porte de la pièce, des citadins, ramassés à la hâte dans les maisons, certains n'ayant même pas eu le temps de s'habiller, dix hommes effrayés, tranquilles, hébétés, nerveux, affolés, apathiques… tandis que tous les projecteurs, braqués sur eux, s'allument l'un après l'autre, et Kessel augmente la lumière au maximum, les hommes se recouvrant les yeux, tournant la tête, regardant vers le haut ou le bas, s'avançant pas à pas dans la pièce. 

 

BLAŽ (il se retourne sur le banc, les regarde avec peur et tristesse, puis se tourne vers Kessel) : Monsieur… ! Monsieur le commandant.. !

KESSEL (lentement, il compte du doigt les otages) : Un, deux, trois, quatre, cinq, six…

BLAŽ (il tremble) : Monsieur, je vous en prie, écoutez-moi !

KESSEL (comme s'il ne l'entendait pas, il continue de compter les otages) : sept, huit, neuf, dix ! Dix de vos concitoyens !

BLAŽ : Monsieur, ce sont tous des gens tranquilles, honnêtes, des pères de famille, des parents, des maris, j'en appelle à vous comme à un homme, comme le membre d'une famille…

KESSEL : Nous avons très peu de temps, juge, nous ne pouvons écouter le moindre plaidoyer !

BLAŽ : Mais, il s'agit, pour l'amour de Dieu, de dix vies, dix hommes innocents…

KESSEL : En vérité, je ne veux pas entendre votre défense formelle, habituelle, qui ne pourrait, j'en suis convaincu, aucunement m'émouvoir ! Vous avez déjà formulé votre défense réelle au profit de ces hommes !

BLAŽ : Je ne comprends pas… !

KESSEL : La loi me donne la liberté d'agir le plus sévèrement !

BLAŽ : Monsieur !

KESSEL : Mais grâce à vous, juge, je ne procéderai pas ce soir de cette manière !

BLAŽ (dans une attente tendue) : Monsieur…

KESSEL : Vous m'avez ému, comme un élève ! Je serai franc : je me suis vu en vous. J'ai eu de la peine pour moi dans ces rôles innombrables d'élèves dans lesquels j'ai balbutié confusément et répété comme un perroquet les paroles du professeur. Cela était votre meilleure défense. Et ces hommes ici vous doivent la vie !

BLAŽ : Merci à vous, merci, monsieur…

KESSEL : Je veux être donc clément dans la plus grande mesure possible, car… (il regarde Blaž)

BLAŽ (il tremble, attend)

KESSEL : … car pourtant, il reste un compte à régler entre vous et moi !

BLAŽ : …. un compte… entre vous et moi ?

KESSEL : Vous n'avez pas voulu me comprendre, or vous êtes juge de profession, donc, un homme qui peut le mieux me comprendre !

BLAŽ : Monsieur, je n'ai pas dit que je ne vous comprenais pas, j'ai seulement cherché à vous expliquer la situation selon mon point de vue…

KESSEL : Votre point de vue reposait sur le silence, un silence significatif avec lequel vous m'avez offensé !

BLAŽ : Monsieur, j'ai l'habitude de me taire lorsque je ne sais quoi dire… Par là, je n'ai pas voulu vous offenser, ma parole d'honneur ! Tous ces hommes me connaissent – qu'ils disent si j'ai jamais offensé quelqu'un dans ma vie…

KESSEL (il se tourne vers les otages) : Cet homme est-il un homme bon ?

LES OTAGES (ils hochent affirmativement la tête, certains oralement) : Oui… oui…

KESSEL (à Blaž) : Le rôle que je vais vous donner pour régler notre compte… restera dans la ligne d'un homme bien…

BLAŽ : Je vous suis reconnaissant…

KESSEL : … et d'un criminel !

BLAŽ : Monsieur ?!!

KESSEL : Vous allez remplir votre devoir !

BLAŽ : Moi ?

KESSEL : Oui… Vous !

BLAŽ : Mais… quel devoir ?

KESSEL : Votre devoir de juge ! Avec moi !

BLAŽ (effrayé) : Avec vous ?

KESSEL : Vous allez devenir une partie de moi, de même que je suis moi-même déjà devenu une partie de vous !

BLAŽ : Je vous en prie, je ne sais quoi penser… je ne sais pas ce que vous voulez ?

KESSEL : Vous et moi, juge, nous serons les mêmes, des hommes bons et coupables ! Je vous prouverai que vous n'êtes en rien différent de moi, je vais vous le prouver !

BLAŽ (il balbutie) : Peut-être suis-je… monsieur… vraiment incapable de comprendre… je ne sais pas… je ne peux pas comprendre…

KESSEL (tandis que ses yeux scintillent follement) : Vous allez vous forcer, et il faudra que vous vous décidiez, vous chercherez vainement à faire entendre vos raisons, un mur de silence accueillera vos points de vue, vous serez un criminel aux yeux des hommes, même les raisons communes ne vous justifieront pas, et vous ne pourrez plus jamais non plus vous justifier face à vous-même, pas même dans vos pensées les plus égoïstes et les plus secrètes, et finalement, vous vous accommoderez de tout, vous continuerez à remplir votre devoir demain !

(On entend quelques lents sons funèbres d'un clocher lointain)

KESSEL (à l'adjudant) : Alignez-les ! De front !

L'ADJUDANT (il s'approche et fait signe aux soldats sur les côtés de placer les otages en rang)

LES SOLDATS (ils poussent les otages sur un rang dans une agitation silencieuse, puis les soldats se tiennent sur les côtés et derrière les otages, et claquent leurs talons)

KESSEL (à Blaž) : Depuis quand êtes-vous dans cette petite ville ?

BLAŽ : Depuis le premier jour de ma nomination…

KESSEL : Combien d'années ?

BLAŽ : Trente et un an !

KESSEL : Magnifique ! Cela veut dire : vous connaissez bien tous ces hommes ?

BLAŽ (il tremble) : Monsieur… ? (Sa gorge est sèche, il avale de l'air)

KESSEL (durement) : Répondez à ma question ! Connaissez-vous bien tous ces hommes ?

BLAŽ (doucement) : Oui…

KESSEL : Juge, vous avez été l'unique témoin du meurtre ce soir. Regardez bien ces hommes que vous connaissez. Écoutez-moi bien à présent ! Lequel d'entre eux a tué mon capitaine ?

BLAŽ (rapidement) : Aucun d'entre eux… personne d'entre eux !…

KESSEL : Vous en êtes sûr ?

BLAŽ : Sûr… !

KESSEL : Comment ? N'avez-vous donc pas dit que vous n'aviez vu personne ?

BLAŽ (tremblant, balbutiant) : Ces hommes ne sont pas… je les connais tous bien… cela fait un siècle entier que je vis avec eux… j'ai vieilli avec eux… avec eux, j'ai… (il s'arrête) Il faut trouver le véritable meurtrier… ce ne sont pas ces hommes… aucun d'entre eux…

KESSEL (il le regarde soupçonneux) : Je ne mène pas une enquête. Les véritables meurtriers ne m'intéressent pas, moi. Tous sont des meurtriers dans une guerre. Des meurtriers potentiels ! Donc, lequel de ces hommes a tué mon capitaine ?

(Silence)

KESSEL : Juge, vous et moi devons remplir notre devoir. Imposé ou accepté, c'est égal. Je veux que vous remplissiez votre devoir. (Silence) Lequel de ces citoyens a tué le capitaine ? (Silence) L'un d'entre eux a tué le capitaine, quelqu'un que vous allez désigner, sinon… sinon tous les dix seront fusillés ! (Consternation) Un ou… tous les dix !

BLAŽ (il pousse un cri) : Ce n'est pas juste… c'est horrible… c'est un crime !

KESSEL (calmement) : C'est juste, œil pour œil, la loi du Talion. Ce n'est pas horrible : un contre un, dix pour un seul serait peut-être horrible. Et ce n'est pas un crime : nous procédons selon la loi, au plus proche de la loi de la guerre. (Silence) Donc ? Regardez-les bien, jugez, considérez toutes les raisons : pour et contre, pour et contre, pro et contra, évaluez, vous les connaissez bien, vous avez vécu avec eux pendant trente et un an…

BLAŽ (tremblant) : Monsieur… si je vous dis tout…

KESSEL : Comment… tout ?

BLAŽ : Tout ce que je sais… ce que j'ai vu…

KESSEL : Tout… ce que vous avez vu ?!!!

BLAŽ (balbutiant) : Ce n'était pas un homme… c'était une femme…

KESSEL : Une femme ? Intéressant !

BLAŽ : … c'était une femme… une vieille femme…

KESSEL : Vous savez seulement que c'était une vieille femme ?

BLAŽ : …. oui… car il faisait sombre…

KESSEL : En quoi cela est-il un fait nouveau ? Nova causa superveniens ? Je crois que l'on dit comme cela.

BLAŽ : Ces hommes ne sont pas…

KESSEL : Bon… amenez dix femmes et reprenons où nous en étions restés !

LE CORDONNIER : Non !

LE BOUCHER : Non, non…

LE RETRAITÉ : Pour l'amour du ciel, Blaž…

LE BALAYEUR : Il ne faut pas…

L'ÉTUDIANT : Non !

LE MÉDECIN : Tu n'es pas fou, Blaž !!

LE FONCTIONNAIRE : Non !

KESSEL (à Blaž) : Eux sont généreux, soyez-le vous aussi !

BLAŽ : Monsieur, je vais vous dire… le coupable !

KESSEL : Cela est déjà une banalité !

BLAŽ : C'est moi… c'est moi le coupable… moi… il vaut mieux que soit frappé le coupable qu'un innocent. (Silence, tous les yeux se fixent sur Blaž)

KESSEL (il tourne autour de Blaž) : Cela me fait le plus grand plaisir que ce soit vous, juge, et non quelque misérable, sans âme, sans conscience, sans une parole soutenue (puis brusquement avec violence) Mensonge ! Vous avez menti déjà avant, vous mentez aussi maintenant ! J'ai su tout de suite que vous mentiez ! Je vous ai demandé : avez-vous été témoin ? Et vous avez répondu que vous étiez présent lors des faits ! Vous avez voulu dès le début de votre déposition me faire croire que vous n'aviez rien vu ! Au cours de mon court interrogatoire, j'ai insisté dans ce sens. On pouvait voir sur la place, mais vous avez dit que la visibilité était nulle, que les lampadaires étaient éteints. Les lampadaires n'étaient pas éteints, mais à demie puissance, à cause des avions. Vous avez entendu les coups de feu, mais vous n'avez pas regardé le capitaine, vous ne vous êtes pas retourné sur les trois tirs, et quand vous vous êtes retourné, vous n'avez rien vu. Vous êtes sorti du café qui se trouve au fond de la place, au moment du meurtre vous vous trouviez à quatorze mètres du capitaine, c'est-à-dire au beau milieu de la place, la place mesure 185 sur 120 mètres et était déserte, donc, le meurtrier n'a pas pu échapper à votre attention ! Vous êtes un homme faible, un lâche, juge de profession, un tel homme a toujours naturellement et habituellement les yeux ouverts ! Et vous les aviez ouverts ! Vous les aviez ouverts aussi quand mes soldats vous ont mené à proximité du cadavre. Mais là, vous avez commis encore une erreur ! Votre expertise frivole vous a trahi ! Arrêté à trois mètres du cadavre, angoissé pour sa propre vie, sur la place obscure, vous avez dit que vous aviez vu une grande blessure noire sur le visage du capitaine, et que vous avez conclu d'après cette blessure qu'il avait été tué de très près (froidement) : il y avait de la boue sur le visage du capitaine, mais il est exact qu'il a été tué de très près, car vous avez été témoin, vous avez vu le meurtrier de vos propres yeux, vous avez vu quand il a tiré d'une distance très proche, vous l'avez même reconnu et c'est pourquoi vous avez été consterné ! Avouez !

BLAŽ (il tremble, se tait, puis silencieusement) : Oui... je suis coupable… je mérite ma peine… j'ai vu le meurtrier… et pris le temps de l'avouer… pour favoriser sa fuite…

KESSEL (triomphant) : Bien. Je ne vous le reproche pas. Vous êtes conséquent, sur votre lancée, car dans ce que vous avez fait, il y a aussi du bon et du mauvais ! Vous avez sauvé un être humain, mais vous avez commis un crime en ne dénonçant pas le meurtrier.

BLAŽ : Je suis coupable… et jugez-moi !

KESSEL (sur un ton nouveau) : Vous ignorez tous mes principes, toute ma logique ! Vous voulez gâcher mon jeu ! Vous n'êtes pas dans votre tribunal en temps de paix et vous ne vous ne sortirez pas avec quelque échappatoire judiciaire.

BLAŽ : Je vous prie de me punir… mais ces hommes…

KESSEL : Pas un de vos cheveux ne tombera de votre tête !

BLAŽ : Mais, monsieur…

KESSEL : Vous allez être puni dans la même mesure qui me punit moi-même ! Vous allez juger les hommes !

BLAŽ : Mais je veux que vous me punissiez… je suis le seul coupable !…

KESSEL : Suffit ! Voilà un tableau, un tableau d'école, sur lequel à présent je m'entraîne à tirer. Une craie se trouve sur cette chaise. Vous allez prendre cette craie et dans ce cercle sur le tableau, qui représente une cible, vous allez écrire un nom, le nom de l'un de ces citoyens ! Et cela dans le temps de… (il sort une montre, silence général, tout est muet)… dix minutes !

(Un silence terrifiant, de la peur)

BLAŽ (il pousse un cri) : Mais le véritable coupable ! Le vrai coupable ??!!

KESSEL : Il a pris la fuite, vous l'avez dit vous-même ! Vous écrirez le nom de l'un de ces hommes présents… ou vous chargerez votre conscience de dix vies.

BLAŽ (il vacille vers Kessel, le saisit de ses poignes serrées à la gorge) : Criminel, bête sauvage, pire qu'une bête sauvage, bête fauve… ??

L'ADJUDANT (il bondit sur Blaž, le frappe à la tête, l'arrache avec difficulté de Kessel)

KESSEL (il respire difficilement, aspire de larges goulées, arrange lentement son foulard blanc, se reprend, avec effort doucement) : Dites le nom du coupable !

BLAŽ : Jamais !

KESSEL (doucement, avec lassitude) : Ainsi, c'est mieux. J'ai déjà commencé à perdre ma bonne opinion à votre sujet. Et même cela ne vous libérerait pas de votre rôle !

BLAŽ (hébété, il s'est laissé choir sur le banc, il fixe follement son regard devant lui) : Des bêtes sauvages… des bêtes sauvages…

KESSEL (il regarde sa montre, las) : Vous avez perdu quatre minutes, le temps ne s'arrête pas ! (Silence, l'agitation grandit de plus en plus parmi les otages) Vous devez… je répète… vous devez nommer l'un d'entre eux, écrire son nom sur le tableau… un, pour sauver les neuf autres, comme moi qui en en tuant un en sauve neuf… (silence) (comme s'il pensait à quelque chose) Et pas de combine ! N'écrivez pas votre nom. Je ne reconnais pas votre nom, tout comme je ne reconnaîtrais pas votre suicide. Cela aussi ne réglerait pas la question de la vie de ces citoyens (La tension est de plus en plus grande parmi les otages. On perçoit de silencieux appels, des gémissements. Kessel considère tranquillement les otages, regarde la montre) Encore cinq minutes !

BLAŽ (il fixe de yeux les otages qui s'approchent de lui, l'encerclent. Le découragement, l'hébétude, les tremblements, la peur, les cris, la panique)

LE MÉDECIN : Blaž !… Blaž !…

LE CORDONNIER : Monsieur le juge !…

LE CONTREBANDIER : Regardez-nous, monsieur Bogdan !

LE BOUCHER : Je vous en prie, monsieur…

L'ÉTUDIANT : Juge ! (Un instant de silence)

LE FONCTIONNAIRE : Pour l'amour de Dieu, il n'écoute absolument pas !

LE MÉDECIN : Blaž, Blaž ! Tu dois nous écouter… tu dois te concentrer…

L'ÉTUDIANT : Il le doit !

LE CONTREBANDIER : Remuez-le !

LE CORDONNIER : Secouez-le… qu'il ne perde pas la raison !

LE MÉDECIN : Paix, messieurs, paix ! (Un instant de silence) Blaž, Blaž ! Tu m'entends ? Tu sais ce qui t'a été ordonné ? Tu le sais, Blaž ? Tu m'entends ?

BLAŽ (terrifié, le regard fixe dans le vide, il se tait)

LE CORDONNIER : Monsieur le juge… l'un de nous… vous devez.

LE CONTREBANDIER : Il en faut un…

LE FONCTIONNAIRE : … afin que ce ne soit tous… pour la mère de Dieu ! Tous ! (Un moment de terreur)

LE NÉGOCIANT (Ivan Lukić) : Monsieur Bogdan… vous savez que j'ai… que j'ai toujours tout fait pour vous… que je vous ai… tout ce que vous commandiez…

LE BALAYEUR : Les autres aussi ont fait… tout ce qu'ils pouvaient…

LE BOUCHER : Monsieur Bogdan, pensez à ma famille… à ma famille nombreuse.

LE BALAYEUR (cyniquement, les dents serrées) : Les autres aussi ont une famille.

LE PAYSAN (se repliant derrière le dos des otages, pour qu'on ne le voit pas, à voix basse comme pour lui-même) : Il va donner mon nom… car il ne me connaît pas… car je suis un animal… et je pourrais déjà être à la maison…

LE RETRAITÉ (il approche de Blaž en frissonnant, sa main tremble tandis qu'il la pose sur l'épaule de Blaž) : Je sais… je sais que cela t'est difficile… Blaž, mais tu le dois… tu dois sauver neuf hommes… je suis vieux, Blaž, et malade, tu le sais… et alors quand je regarde tout cela… cela a assez duré… librement, Blaž, librement… moi… mon nom… (l'asthme l'étouffe)

BLAŽ (il plonge son visage dans ses mains, tremble, gémit) : Non… non ! Ma mère ! (Il se retourne, tombe à genoux devant le commandant) : Tuez-moi… moi… je vous en prie… moi !

KESSEL (après un silence) : Encore deux minutes !

LE RETRAITÉ (s'étouffant) : Ne te tourmente pas, Blaž… je t'ai dit… je te pardonne tout…

BLAŽ (il a le regard perdu dans le vide, il secoue lentement la tête, comme s'il balbutiait sans cesse) : Non, non !

LE MÉDECIN : Décide-toi, Blaž !

LE CORDONNIER : Mais vite, pour l'amour de Dieu !

LE FONCTIONNAIRE : Le temps peut être écoulé…

LE CORDONNIER (il a fermé les yeux) : Encore une minute… il ne reste pas plus d'une minute !

LE BALAYEUR : C'est égal, tu crèves avant ou après, c'est égal… !

LE NÉGOCIANT (perdant ses nerfs, il saisit Blaž par la chemise) : Monsieur, juge ! Regarde-nous… vous avez entendu ce qu'a dit Franić… vous avez entendu !

LE MÉDECIN (il repousse calmement le négociant) : Blaž, mon ami, Blaž ! Es-tu conscient de ce que tu peux provoquer ? Es-tu conscient que tu vas tuer dix hommes, que tu vas plonger dans le deuil toutes nos familles, toute la ville ? Blaž !

BLAŽ (il se lève lentement, tous l'observent, puis il s'effondre) : Je ne peux pas… je ne peux pas…

KESSEL (il a levé la main)

LES SOLDATS (ils se sont écartés sur les côtés et se sont tournés vers les otages)

LE MÉDECIN (il saisit Blaž à la gorge, s'écrie) : Tu veux notre mort ?

BLAŽ (dans une dernière fibre de conscience, agitant les mains) : Non… non… (il se relève, titube jusqu'au tableau, s'arrête devant le commandant, le regarde avec abattement, dans un effort extrême)

KESSEL : Pas une seconde de plus !…

BLAŽ (il prend la craie en tremblant, la craie lui tombe des mains)

LE MÉDECIN : Blaž !

LE NÉGOCIANT : Monsieur Bogdan !

LE FONCTIONNAIRE : Juge !

BLAŽ (après un moment de silence terrifiant, à bout de forces, il tombe à genoux devant Kessel)

KESSEL (il a levé la main)

BLAŽ : Non… je vais vous le chuchoter…

KESSEL (il le regarde, se détend, fait un pas)

BLAŽ (il bouge les lèvres)

KESSEL : Plus fort ! (Il s'approche de lui)

BLAŽ (il lui murmure un nom)

KESSEL (à haute voix) : Ivan Lukić ?

LE NÉGOCIANT (il s'emporte, s'effondre, pousse des cris sourds, se tait)

LE MÉDECIN ET LE CORDONNIER (ils le retiennent)

KESSEL (interrogatif) : Ivan Lukić ? C'est vous ?

(Les otages s'écartent un peu de Lukić)

LUKIĆ (bégayant, perdant son souffle) : Non… non…

KESSEL (il fait un signe à l'adjudant)

L'ADJUDANT ET DEUX SOLDATS (Ils s'approchent du négociant et le saisissent sous les bras)

KESSEL (il prend la craie et écrit dans la cible sur le tableau « Ivan Lukić », puis il s'éloigne du tableau, donne un signal à l'adjudant)

L'ADJUDANT ET LES DEUX SOLDATS (emmènent Lukić)

LUKIĆ (dans les cris et les sanglots, en passant devant Blaž) : Pourquoi moi ?… Pourquoi ?… Pourquoi m'as-tu désigné ?… parce que je t'avais saisi par la chemise ?… pourquoi ?… pourquoi ?...T'ai-je déjà causé du tort ? Jamais, jamais… Pourquoi ?… (ses sanglots et ses cris se transforment en lamentations) : Ruža…. Ma pauvre femme… Ruža !… Messieurs ? Ruža… (ils l'emmènent, les geignements sont de plus ne plus faibles, jusqu'à ce qu'ils se taisent totalement) (Silence)

KESSEL (il sort son revolver, vise la cible et tire)

(Silence, personne ne bouge)

(Tout à coup, de l'extérieur, une rafale. Puis un unique coup de feu)

(Tous baissent la tête)

KESSEL (il souffle sur le canon du revolver et le range dans sa poche, puis il monte sur la chaire et actionne le gramophone, la finale de la Cinquième de Beethoven) : La Finale ! (Il est plongé un moment dans la musique, puis brusquement) : Vous êtes libres ! (Les otages ne bougent pas) J'ai dit : vous êtes libres !

LES SOLDATS (font signe de leurs mitraillettes aux otages de sortir. Les otages sortent lentement, l'un après l'autre)

KESSEL (passant à côté de Blaž) : Nous aussi, nous pouvons partir, n'est-ce pas ?

BLAŽ (ne bouge pas, il fixe le tableau, le nom de Lukić, comme un dément)

KESSEL : Nous avons rempli notre devoir… (il va dans son bureau)

LE BALAYEUR (le dernier otage, il s'arrête à la porte et regarde Blaž)

LES SOLDATS (poussent le balayeur)

(Ils sortent tous)

BLAŽ (il s'approche lentement du tableau, chancelant, il ne sait pas ce qu'il fait… il voudrait toucher la cible, toucher le nom de Lukić, mais ne le peut pas, sa main tremble, il tombe à genoux,  sanglote… tandis que la musique s'achève, l'aiguille du gramophone racle le disque et le gramophone ralentit ses rotations en pleurnichant et grinçant…)

 

 

FIN DU PREMIER ACTE