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DEUXIEME SCENE

 

 

 

Le même jour en soirée. La brume est horriblement basse. Drago s'efforce encore de saisir quelque lettre, mais il finit par abandonner son livre de côté. Sa figure est imprécise tout comme les objets dans la pièce, qui se perdent dans la pluie épaisse des ténèbres. Tout à coup, un tumulte provient du couloir. Et la porte s'ouvre alors en grand et deux sans abri portent avec Duro un corps boueux et inerte. Mario !

 

LE PREMIER SANS ABRI : Éclairez !

DRAGO : Quoi ? (Il s'est approché d'eux et s'est écrié) : Ah !

DURO : Voilà ! Allume une allumette. (Drago allume.) Là. Sur le lit. (Ils le déposent sur le lit. À Drago) : Comme une bûche. (Il se tourne vers eux et leur donne de l'argent) : Comme convenu. 

LE DEUXIEME SANS ABRI : Mais... il est lourd, monsieur, ce que nous n'avions pas prévu, et il était convenu jusqu'à la maison, et non au premier étage.

DRAGO (jetant grossièrement l'argent) : Tenez ! Partez, maintenant. (Ils s'en vont.) Et à présent, mon Duro, qu'est-ce que ça signifie ?

DURO : Il s'est soûlé. Horriblement. Je rentrais à la maison, quand dans le fossé, qu'est-ce que je vois ! Mario ! En vérité... comme une bûche. Et il n'a même pas bougé. Je lai secoué. Rien. Et toujours rien. Que je le relève. Il n'avance pas. Et alors, il n'y avait pas d'autre solution, j'ai trouvé ces deux-là et nous l'avons amené péniblement comme ça, en le portant. Je n'ai pas voulu aller à son appartement. C'est trop loin, puis il faut traverser la ville.

DRAGO (il est terriblement excité, presque ému, par moments comme irrité) : Voilà donc l'immortalité ! Et moi qui en avais le pressentiment. À l'instant où il est parti, comme si ses mots parvenaient jusqu'à moi. Il se moquait.

DURO : Kati m'a raconté qu'il s'est rendu chez eux et a bu un litre d'eau-de-vie en peu de temps puis est reparti.

DRAGO : Et ils lui ont donnée ?

DURO : Pas au début. Alors, il a sorti un pistolet et...

DRAGO : Quoi ?

DURO : Un pistolet et il les a menacés. Et elle, seule avec sa sœur...

DRAGO : Un pistolet, d'où lui vient ce pistolet ?... Et pourquoi ?

DURO (il le sort) : Le voilà. Entièrement neuf. Avec six balles. Il a dû l'acheter seulement aujourd'hui.

DRAGO (criant) : Pourquoi l'avons-nous laissé ! Pourquoi l'avons-nous laissé !

DURO : Et qui pouvait prévoir ? Il n'a jamais bu seul. Tu te souviens de ses paroles : fais la noce tant que tu vis, mais seulement en compagnie. Et quand tu commences à boire seul, alors tu es perdu à jamais.

DRAGO : Et que voulait-il faire avec un pistolet ?

DURO : Dieu seul le sait. Peut-être pour lui-même.

DRAGO : Lui-même? (Profondément) : Oui. C'est possible et... il a peut-être essayé mais n'a pas eu la force... « Moi, j'aime la vie »... Ça a dû le travailler que nous l'ayons rejeté. Peut-être s'est-il senti tout à coup très seul, complètement seul... Mais quel tumulte dans ce crâne ! Comme ça a dû être pour lui à ce moment-là... Effroyable... Seul... Et il parlait justement de la route...

DURO : Que va devenir Anka à présent ?

DRAGO : Elle le quittera. Et c'est mieux.

DURO : Elle était justement à la fenêtre et elle s'est immédiatement éclipsée. Elle pleure certainement.

DRAGO : Mais nous ! Nous! Ne pas prévoir tout cela... Et ses paroles, et plus encore le ton de sa voix exprimaient tellement toute sa souffrance intérieure. Ce n'est que maintenant que je le ressens. « Je vais immortaliser...dommage que cela disparaisse... » Il nous a appelés. Cette conversation l'a complètement et davantage incité... (Tout bas) : Et moi aussi...

DURO : À quoi ? 

DRAGO (tristement) : À boire... Tout cela était vrai. Ressentie par nous tous et exprimée pour lui-même. La renonciation... En fin de compte, tout notre talent littéraire s'est retiré, perdu, enivré... À présent, c'est lui qu'elle prend, ce qui nous restait à tous deux - la dernière lueur qui couvait - et elle l'a alors aussi éteint. Nous l'avons repoussé. Quelle folie nous avons commise, quelle folie !

DURO : Comment aurions-nous pu le prévoir ? Sur quelle base ?

DRAGO : Sur la base de ses paroles, quand il est rentré et jusqu'à ce qu'il parte. (Il crie) : Tout cela est venu de là. Et chaque trait de son visage... et... les larmes.

DURO : Il a pleuré ?

DRAGO : Oui. Je l'ai vu. Elles baignaient ses yeux... Et quand c'est monté, elles se sont complètement déversées... Il y en avait trop.

DURO : Je ne m'en suis pas aperçu. Mais, je t'en prie, pourquoi cela ?

DRAGO : Pourquoi cela ? (Alors ironiquement) : Probablement trop peu de sentiments, il se peut que ses paroles soient une affectation. Peut-être s'est-il reconnu dans un héros étranger qui parade à présent dans notre société comme un personnage imaginaire, tragique, décadent.

DURO : Je ne comprends pas. Il s'agit là d'esprits malades. Et on attend de nous des cerveaux lucides, des sentiments sereins et des idées claires.

DRAGO : Tu as entendu... il y en a. (Ils se taisent tous deux. Drago s'est rendu près du lit et se baisse tout à coup. D'une voix étranglée) : Il pue.

DURO : Je le sens aussi. Et comment ne puerait-il pas la gnôle. Dieu sait ce qu'elle lui fait à cette heure, ou plutôt ce qu'elle défait. 

DRAGO : Mais il s'agit là d'une puanteur étrange, et pourtant connue...

DURO : Eh, parbleu ! Tu l'as déjà sentie, quand sobre tu as dormi avec des soûlards... Tu te souviens de l'Épiphanie, quand les collègues m'ont soûlé et ramené à toi pour que tu me veilles ?

DRAGO : Oui... mais là, c'est différent... et connu, mais pas de cette nuit-là.

DURO : Que pouvons-nous seulement cette nuit ? Heureusement que les nuits ne sont pas froides. Et nous ne pouvons pas l'emmener dans son appartement.

DRAGO : Il va peut-être se réveiller. Je vais coucher avec toi dans ton lit.

DURO : Bien entendu. Au lycée, nous dormions toujours ensemble. L'été, c'est vrai, c'était une torture ; mais l'hiver ! Tiens ! Quelles belles pensées ! Si nous dormons ensemble, la fenêtre peut être grand ouverte. Si seulement le couvre-lit n'était pas aussi juste. (Il se frappe le front) : Mais quoi ! Celui qui se débrouille ne se perd jamais ! Deux manteaux – ça fait une couverture.

DRAGO (déprimé) : Mais c'est égal. On pourrait ouvrir la fenêtre. Ça devient insupportable, difficile...

DURO : Alors, ouvrons.

(Il a ouvert la fenêtre, et, le hurlement jusque-là imperceptible des chiens qui se s'étouffait dans leur conversation, parvient avec provocation jusqu'à leurs oreilles. C'est le vieux Castor qui a perdu la vue dans cette maison et ne se faisait plus entendre depuis déjà des années. Et eux deux se regardent tout d'abord comme si un voleur ou un brigand avait fait irruption dans la demeure, et s'observent ainsi immobiles, interrogatifs, dans les rafales des aiguillons qui leur laminent la peau, puis, toujours en même temps et toujours immobiles, avec la pâleur sur leurs lèvres tremblantes et les figures épuisées, ils se mettent à parler profondément, solennellement, en chuchotant : « c'est la mort ! » Et ils ne bougent toujours pas comme si cette intrusion rigoureuse, funeste et inattendue les avait pétrifiés. Et alors... Drago le premier a cessé de voir la mort et a vu l'homme, l'ami et l'esprit, s'est effondré  sur la poitrine du formidable camarade et a gémi en étreignant contre soi avec la chaleur et la force d'une vie vigoureuse... comme s'il avait voulu la verser et l'offrir à celui qui occupait son lit.)

DURO (il s'est repris lentement, s'est approché du mort sur la pointe des pieds, a touché son front, posé son oreille sur sa poitrine et, comme auparavant, chuchotant profondément et solennellement) : Oui ! C'est elle ! 

DRAGO : Elle ! Elle ! Il l'a vue. Mais elle ne lui a pas souri. (À voix basse) : Mario... Mario...

DURO : Il faut maintenant se remuer.

DRAGO (s'affolant) : Tout est perdu. Il n'y a rien.

DURO : Reprends tes esprits. Il faut tout organiser. Nous ne pouvons pas le laisser comme une bête.

DRAGO : Lui ?

DURO : Allons donc... Attends. Qu'au moins, nous lui allumions une chandelle. (Il l'allume et la dépose près du lit.)

DRAGO (le fixant des yeux dans la lueur de cire qui achève d'ôter la vie de ce visage mortuaire et de son souffle envoie une pensée à l'église, à la désagrégation du cerveau et à la ruine du squelette) : Il est mort ainsi. Immortalisé. (Il baisse tout à fait la voix) : Mais qui ? (Il s'est incliné et a approché ses lèvres du front sur lequel la peau s'est infiltrée dans l'os) : Comme il est glacé... Et autrefois ? Un volcan ! (Duro le tire à lui. Ils partent.)

(La chambre mortuaire. Des affaires. Et cette chose, cet esprit qui s'imaginait être l'unique être vivant dans le tombeau immense de millions et de millions d'hommes. Seule la chandelle paraît vivante : elle se courbe, tremble et s'échappe ; le souffle du soir la ranime, le souffle délicat d'une nature brumeuse. Et seuls les hurlements réguliers du vieux chien gris et aveugle emplissent cette pause lourde, déprimante et pestilentielle. Et il s'est réveillé, quand l'homme s'est assoupi ; s'est exprimé quand l'homme s'est tu ; est ressuscité quand l'homme est décédé. Et seulement alors n'a cessé que quand il a défié ses voisins indolents et lointains et comme un maître de chapelle a commencé à diriger des chœurs désespérés et lugubres.)

DRAGO (entrant avec le médecin) : Je vous en prie. 

LE MÉDECIN (examinant tout scrupuleusement) : C'est fini. Et comment est-ce arrivé ?

DRAGO : On l'a ramassé.

LE MÉDECIN : Une mort rapide. Il s'est cogné la tempe. Vous voyez ce mince jet de sang. L'eau l'a nettoyé. Mais dites-moi : il était ivre ?

DRAGO : Oui.

LE MÉDECIN : Si jeune ! Qu'est-ce qui a pu le pousser à un tel désespoir. Il était peut-être mélancolique ?

DRAGO : Certainement.

LE MÉDECIN : Ou bien souffrant d'un mal incurable ?

DRAGO : Non. Il souffrait spirituellement. Il s'était détaché du monde, parce qu'il l'avait compris et... méprisé. Il semblait heureux dans un verre de vin. Il chantait superbement. Ces derniers temps, il lui arrivait parfois de pleurer, mais seulement à mes côtés.

LE MÉDECIN : Et ses parents ? 

DRAGO : Je ne les connais pas. Il a commencé à avoir quelques symptômes de désespoir, s'ils vous sont connus. L'autodestruction et une légèreté effrayante. Une seule chose : il avait peur de quelque chose, la mort. Car absolument jusqu'au dernier instant, son À cerveau est resté perspicace. Il travaillait sans cesse. Et c'est peut-être ce travail...

LE MÉDECIN : Et n'a-t-il jamais eu de tendances suicidaires ?

DRAGO : Nous lui avons trouvé un pistolet flambant neuf dans la poche... Il n'a pas eu la force.

LE MÉDECIN : Et il n'avait pas plus de vingt-deux ans. C'est extraordinaire... Une femme ?

DRAGO : Difficile pour elle de compter plus que les autres.

LE MÉDECIN : C'est terminé. Il s'agit de mon premier cas et excusez si je me suis permis de vous interroger au-delà peut-être de mon droit.

DRAGO : Un médecin en a toujours le droit, non pas pour des raisons professionnelles, mais pour la science. Mais... croyez intégralement en ma parole d'honneur...

LE MÉDECIN : Je vous en prie, s'il vous plaît...

DRAGO : Nous ne sommes pas fortunés. Mais ses parents sont riches. En vérité, ils le négligent  ces derniers temps, particulièrement à cause de son mode de vie. Mais dans une telle situation...

LE MÉDECIN : Je vous en prie.

DRAGO : Vous devrez patienter au maximum pendant deux jours. Le télégramme est déjà expédié.

LE MÉDECIN : Je vous en prie. (Il lui tend la main) : Restez en bonne santé, jeune ami. Je partage votre peine, croyez-le bien... Ceci est vraiment trop triste... Si jeune...

DRAGO : Merci de tout cœur. (Il l'a accompagné et a refermé la porte, et immédiatement – dès qu'il s'est retrouvé seul avec le défunt – des spasmes l'ont saisi par moments au visage. Et il est resté là à se mordiller les lèvres, regardant de loin le mort.)

DURO (Il entre. Son discours est très consciencieux comme s'il arrangeait un bal ou une excursion) : Tout est en règle. Je me suis d'abord rendu chez le docteur Jakić, je lui ai tout raconté et il m'a accompagné sur le champ à la compagnie des pompes funèbres et s'est occupé de tout. Au nom de l'amitié, naturellement, avec son père. Un homme magnifique. Et alors, j'ai dit à Rajić qu'il agisse sur les étudiants. Il a promis qu'il viendrait en corporation.

DRAGO (calmement) : Ils vont faire honneur au mort mais ils se moquent des vivants.

DURO : Tu es quelqu'un d'étrange. Tu voudrais donc qu'ils l'emportent comme un mendiant ? Et si on t'écoutait, il pourrirait dans ce lit.

DRAGO : Je ne te reproche rien. Merci, même. Que l'enterrement soit convenable et digne non pour lui, mais pour la société dont il fut un membre. Il s'agit bien de cela. C'est la raison pour laquelle on va faire venir le prêtre et le mécréant va reposer en terre consacrée.

DURO : Voilà, comme tu es. De la théorie. Mais ça doit être comme ça. Ça a toujours été ainsi avec tous les incroyants, et ça le sera aussi avec lui. Un homme seul ne peut ni créer ni changer la règle.

DRAGO : Les lois sont pour les hommes, et l'homme, s'il le veut, peut rester un homme.

DURO (irrité) : Qu'il reste donc un homme et qu'il empeste ici.

DRAGO : De toute façon, il ne nous entend pas. S'il pouvait maintenant se mettre à parler ! Lui, qui dans l'amour n'a pas pu oublier sa foi – à présent, à cause de sa famille, à cause des collègues méprisés et l'honneur d'une université pitoyable – à cause de ceux qui l'ont conduit au fossé, au pistolet, à l'alcool, la mort et le silence, - il meurt, il est enseveli dans la terre bénie, reçoit une croix et un faire-part de décès comme tout bon catholique !! N'est-ce pas amusant ?

DURO : Non. Mais c'est ainsi. La religion pour l'honneur... et c'est nécessaire...

DRAGO : D'ailleurs, ceci n'est pas Mario. Ce n'est qu'une carcasse. Une bûche. Ils ont le droit là-dessus. Car ceci n'est pas Mario... qu'ils le prennent... que quelque nouvel orateur, quelque nécrologue parade, qu'il s'élève. Et la commémoration. Et la plaque de marbre ! À coup sûr, les siens vont lui en ériger une... à cause de leur réputation... Et ils y gagneront en popularité, en retour, comme tout ce qui se tient debout grâce à un défunt pour... d'autres morts.

DURO : Et tu parles ainsi sur eux... en ce moment !

DRAGO (avec de terribles difficultés) : Ceci est la brutalité qui plaît... Je l'avale comme une sucrerie !

DURO : Mais pourquoi cela ? Notre devoir est de montrer aux siens qu'il est entre nos bonnes mains. Il me semble qu'ils viennent. (« Ceux de la compagnie des pompes funèbres » entrent.) : Ils vont sûrement le transporter dans l'autre pièce. Ici, ce n'est pas commode, car vous allez faire sa toilette. (On voit le cercueil dans le couloir.)

L'UN D'EUX : Vous n'avez rien à craindre. C'est notre affaire. Par ici. Ce sera plus facile.

(Ils apportent le cercueil et le déposent sur deux chaises. Alors, ils placent le mort à l'intérieur. Puis, ils le soulèvent et l'emportent. Pendant ce temps, des exclamations ordinaires ont accompagné leur travail : « Ah ! Oh ! Hou ! Attention ! Comme ça ! Ah ! » Et Drago qui a suivi le travail insensible des bras se rend compte qu'il s'agit déjà d'une charge et qu'il ne s'agit plus d'un homme. Comme tout fardeau qui se soulève avec les mêmes exclamations et … s'abaisse. Même ! Et le blasphème se fait inévitable. Et le blasphème aussi l'emmènera au cimetière, creusera une fosse, le recouvrira de terre et... lui plantera une croix dans le front. Le blasphème ! Et la bénédiction viendra comme un enfant qui a contemplé la construction de la maison paternelle en suppliant Dieu qu'elle s'achève heureusement, puis pense alors : c'est moi qui l'ai obtenue à force de prières...)

DRAGO (sensible à cet écho sourd, il a senti la terre et l'éternité sur son camarade et a subitement blêmi. Et il saisit des deux mains Duro qui voulait les accompagner) : Ne pars pas encore !

DURO : Je dois surveiller, parce qu'il y en a de toutes sortes parmi eux.

DRAGO : Que tu surveilles quoi, comment ils le déshabillent et le lavent et l'insultent – et peut- être se distinguera une observation qui leur rappellera que cela aussi a été un homme... un vrai homme...

DURO : Pourquoi es-tu si agité ? Invoque la science au secours puisque tu refuses Dieu.

DRAGO : La science ? Mais, attends, juste une chose.

DURO : Parle.

DRAGO : Mario est décédé... Il n'est plus là... Mais Mario à compter d'aujourd'hui dans l'après- midi n'est pas mort ! Il est là... ou peut-être ne l'est-il pas ?

DURO : Et voilà ce que provoque une trop grande fatigue du cerveau. Des compresses froides. Mais Drago, je vais revenir tout de suite. Toi – allonge-toi !

ANKA (recouverte jusqu'au bout du nez, toute tremblante, pleurant, plus par nature féminine, peur, bouleversement et tendresse féline que par raison ou douleur sincère. Elle est mince et svelte – comme faite pour se serrer contre les torses des jeunes hommes dans un parc, debout, dans l'ombre) : Excusez !

DURO (en hâte) : Oh, s'il vous plaît, je vous en prie.

ANKA : J'ai peur toute seule... Permettez...Oh, mon Dieu ! Mon Dieu !

DURO (il lui a immédiatement tiré une chaise de sous la table, apporté une chandelle et fermé la fenêtre) : Me voilà tout de suite, et jusque-là... (il désigne Drago).

DRAGO (le retenant) : Mais avant, réponds.

DURO : À quoi ?

DRAGO :  À ce dont on parlait. 

DURO (sans réfléchir) : Il ne l'est pas. (Il part.)

DRAGO (amèrement) : Et peut-être qu'il l'est ! (Avec de noirs pressentiments) : Peut-être qu'il l'est ! (Il s'est posé somnolent sur une chaise).

ANKA (à voix basse, soupirant) : Mon Dieu, mon Dieu ! Qui aurait pu s'y attendre. Encore à cet instant, quand ils l'ont apporté, j'ai cru qu'il était soûl. Et j'ai quitté la fenêtre... de honte ; j'ai enfoui mon visage dans le lit et j'ai pleuré... Je l'ai qualifié de noms si horribles, si laids... Honteusement... Mon Dieu ! Mon Dieu ! Et alors le cercueil... et les hurlements de Castor... (Elle tressaille) : Alors, j'ai tout compris... Quelle fin ! (Puis, après une pause, plus vivement) : Et quand j'y pense ! Hier encore !... Il m'a rencontrée dans la cour. Je pendais le linge et il est arrivé à la porte... Il était si beau et joyeux... « Anka », a-t-il dit. « Laisse tout ça et asseyons-nous sur ce banc. Tu ne sais même pas ce que c'est quand le soleil d'automne réchauffe les épaules, et l'œil sonde le zénith pur et bleu ». Et il m'a pris par la main et nous nous sommes assis sur l'herbe. Et il s'est mis à parler : « Regarde cette couronne de maison. Ne te paraît-elle pas verte ? Et regarde ces pierres, des clochers bleus. Comme si une cloche pascale allait s'y poser. Et ceux-là, ces véritables clochers qui semblent se balancer de plaisir, excités par le soleil... L'automne... et le soleil comme au printemps ». Et il m'étreignait fortement, puis nous nous sommes retournés. « Regarde – il a presque hurlé - tout cela est Son œuvre. Il embellit... l'idéaliste ! Il ressuscite - le Christ ! Il réchauffe - l'amour ! Il brûle - la passion ! Et quand il se jette dans la lutte, il déchire le nuage et disperse le brouillard : le triomphateur ! Lui, notre Dieu ! Omnipotent, juste, infiniment bon - mais pas éternel. Car il n'y a pas de dieux éternels ». (Elle a lu cela sur un papier froissé.) Il tremblait entièrement. Et alors, nous nous sommes mis tous les deux à courir. « Attrape-moi, criait-il, pour un baiser ». Ça, non, j'ai dit. « Alors, c'est moi qui vais t'attraper ! » Et nous courions alors... Il m'a attrapée trois fois et a écrit tout cela... et trois fois... Oh, mon Dieu, mon Dieu !

DRAGO : Hier matin... oui. J'ai couru moi aussi.

ANKA : Mais alors – tout à coup – il m'a poussée rudement. « Voilà, il arrive. Un nuage ! » Et il s'est mis à parler ironiquement : et que lui, le Christ et tout le reste. J'ai retenu seulement trois mots : la pluie, le brouillard et le dernier jour... Oh, Dieu, Dieu... Il l'avait pressenti...

DRAGO (vite, avec égarement) : Pressenti, oui... car c'était le dernier jour... Les ténèbres.

ANKA (elle pleure, mais cesse immédiatement) : Et qui aurait pu dire... Aujourd'hui à midi encore... et le soir... Rien... Oh, Dieu, Dieu... Quel choc.

DRAGO (grossièrement, avec mépris) : Pourquoi des larmes ? C'est fini.

ANKA : Seulement quand les funérailles se seront bien passées. Et de belles. Assurément, tous les étudiants vont venir, et on parlera au cimetière... Peut-être vous aussi, Drago ? Et vous pourriez, vous êtes concerné... Il y aura aussi une couronne de la part des collègues. Et du docteur Jakić. Puis des siens... Oh, ce sera un bel enterrement... Et moi – Pfft !

DRAGO (Il n'est pas parvenu à l'écouter car les mêmes voix venant du couloir l'ont troublé et distrait. Et à l'instant même, le cercueil est apparu dans le couloir. Ils passent. Et s'en vont. En silence. Sans l'escorte de Castor, juste les exclamations des gens à moitié soûls et les jurons qui accompagnent l'ouvrage.)

DURO : Tout est en ordre. (Il s'assied) : Vous êtes-vous calmés ?

ANKA : Tout ne s'oublie pas en quelques heures. Le pauvre !

DURO : Qu'y pouvons-nous. Nous non plus nous ne sommes pas éternels.

ANKA : Mais si jeune... Non, l'amour ne s'oublie pas... le premier amour...

DURO : C'est ce que dit aussi Tourgueniev. Mais il dit encore autre chose : le premier amour ne se réalise pas non plus. (Plaisantant et flagornant) : C'est peut-être pour cela qu'ils en gardent tous un bon souvenir.

ANKA : Peut-être. (Un silence.)

DRAGO (Il n'a rien entendu. Il s'était déjà levé auparavant, a regardé suspicieusement les autres, et - comme un idiot – s'est rendu à la fenêtre et s'est alors mis à crier maintenant) : Ne les laissez pas faire !

DURO : Que se passe-t-il à présent ?

DRAGO (Sur le coup, pendant quelques minutes, son esprit s'est troublé, égaré, absenté) : Et si ce qu'ils emportent était vivant ? 

DURO : Après le diagnostic du médecin...

DRAGO (insistant) : Et s'ils l'emportaient vivant ? 

DURO : Ça suffit !

DRAGO (comme précédemment) : Non. Ses présages se sont réalisés... Et ça aussi c'était un présage.

DURO : Tiens-en toi à la science et à une compresse froide.

DRAGO : Il a tout présagé... Et peut-être cela aussi... (Puis comme s'il venait juste de comprendre la portée de ses paroles, il s'est comme totalement brisé, attendri, enlisé.) S'il avait deviné... (il se retient pour ne pas perdre l'équilibre), s'il avait deviné. (Puis comme si quelque chose s'était subitement produit en lui, une idée lui traverse l'esprit et ses yeux pâlissent) : Un couteau ! Par ici ! Je suis son ami. Je l'ai été et je le reste. Et la conscience... comme ça. Foulée aux pieds! Ma main ne tremblera pas ! Un couteau ! (Et soudain, il revient alors à une première humeur plus souple) : Et si le sang coule ? (Il se couvre le visage de ses mains.)

TOUS DEUX (ils le suivent en silence comme on écoute les fantasmagories d'un dément).

DRAGO (il répète tout plus bas, plusieurs fois) : Si le sang coule... (Puis alors sérieusement, prudemment, calmement) : Il faut que quelqu'un se rende là-haut. Et aujourd'hui et demain et après-demain... Il le faut...

DURO (rapidement) : Tu vois, c'est à propos. Ce soir, c'est moi qui y vais.

DRAGO : Toi ?

DURO : Moi. Mais calme-toi. Cela ne mène à rien. Il faut être fort, tu comprends, tout supporter, même si le monde s'écroule. Endure, tant que tu le peux. Et alors, finis-en si tu ne le peux pas... (Il se prépare à partir) : Et vous deux, attendez-moi. Parlez du passé et de lui. Et pleurez. Ça vous soulagera. (Il part.)

ANKA (toujours aussi calmement) : Monsieur Duro. Oh, oui ! S'il n'était pas là, Dieu sait ce qui se passerait encore avec ce pauvre Mario... Mais vous, Drago, vous vous affolez immédiatement. Vous êtes trop tendre. Comme mon défunt frère. Oh, lui aussi était magnifique, trop bon... Quand j'étais couchée malade, il pleurait dans l'autre pièce... Pourquoi de tels gens meurent-ils ? (Pause.)

DRAGO (Il a pris un mégot et l'écrase sur la table. Il a l'air calme, mais ce n'est qu'une paix de surface) : Dieu sait s'il reviendra bientôt.

ANKA : Il reviendra bientôt. S'il monte par le chemin de traverse, alors il est de retour dans quelques minutes. (Une pause.) Mais quand ils ont emmené Castor... Lui aussi sur ses vieux jours... Les animaux peuvent prévoir l'avenir, les chiens surtout.

DRAGO : Et vous, non ?

ANKA : Moi ? Hum.

DRAGO : Bizarre.

ANKA : Et pourquoi, Drago, vous effrayez-vous autant ?

DRAGO : De quoi ai-je peur ? Et de qui ?

ANKA : Mais s'il n'y avait... vous savez, comme tout à l'heure...

DRAGO : Quoi tout à l'heure ? (Sans scrupules, comme s'il avait trouvé un point d'appui en lui- même) : Et vous ?

ANKA : Non. Ce n'est pas possible... On ne l'a jamais entendu.

DRAGO : Tiens ? Tiens ? Vous ne l'avez pas entendu... (avec mépris) : ou bien vous avez entendu et vous n'avez pas compris... (Soudain, en pleine face) : Et le dernier jour et le premier nuage...

ANKA : Comment ? 

DRAGO (comme précédemment) : Des pressentiments ! Des pressentiments ! (Avec ténacité) : Ça aussi c'était des présages !

ANKA : Quels présages, mon Dieu ? De quoi parlez-vous donc ?

DRAGO (avec cette même brutalité enivrante) : Des vivants dans la tombe ! De ceux qui meurent après le « repose en paix » du prêtre. (Mais en elle s'est mêlée la peur antérieure, pressante, déprimée, fangeuse et... l'a vaincue) : Comme ça. Dans le cercueil. Il ouvre les yeux : l'obscurité. Il respire : la puanteur. Il s'apitoye : l'humidité, les planches, les ferrures... (Il se met à répéter une troisième fois, puis alors comme si ce n'était que des expressions vides qui passent seules, il sursaute et se lève brusquement mais ne se sent pas soulagé ; étranglé comme si la peur telle une fumée lui remplissait les narines et la gorge) : Et alors regarde ! Par ici ! Comme ça ! Mords ! Les dents sont aiguës et les ongles tranchants. Le sang. Et comme si cette chair n'était pas la tienne. Comme si tes doigts étaient les griffes d'une panthère. Comme ça. Le sang. Et la tête qui tape. Des bosses. Et le cerveau suinte comme du lait. Quoi, lui ? Il veut l'éveiller. Lui, Duro ? (Il ricane) : Duro qui redonne la vie ! Duro le Christ ! Duro le soleil ! Lui !!! (Il se saisit la tête des deux mains.)

ANKA (elle s'est levée, mais comme clouée par l'horreur, demeure à la même place, tremblante, les mains jointes et pâle).

DRAGO (En se saisissant, c'est comme s'il avait étreint son cerveau dans son crâne et piégé une pensée... il a grand ouvert la fenêtre et est resté à hurler comme la peur quand elle chante dans la nuit silencieuse, sourde et épaisse) : Mario ! Mario !

 

 

 

TROISIEME SCENE

 

 

Le troisième jour au crépuscule. Le ciel est lourd. Une demi-obscurité.

 

DURO (il est entré après un bref entracte ; il a retiré son manteau et son chapeau, s'est approché du miroir et a arrangé ses courts cheveux blonds. Il est vêtu tout de noir. Au même moment, une averse s'abat et Anka est entrée sans frapper à la porte, pressée, l'oreille tendue).

DURO : Ah ! Mes respects ; permettez, je vous prie.

ANKA : Comment était-ce ?

DURO : Magnifique. Le temps lui était favorable. Voilà la pluie.

ANKA : Racontez donc.

DURO : Les étudiants, une centaine, en corporation. Puis les parents, les frères, le docteur Jakić, les professeurs Miletić et Božić, le commerçant Stjepanek et quelques inconnus. L'oraison funèbre a été faite par Muačević au nom de la confrérie étudiante et Machiedo qui représentait les habitants de la côte. Deux chorales ont entonné « Zrinjski » et « Primorski soko ».

ANKA : Et il faut vous remercier pour tout cela.

DURO : Pourquoi moi ?

ANKA : Ne dites rien, ne dites rien. J'ai tout vu. C'est votre œuvre seule. Merci.

DURO : Je vous en prie ! J'ai fait mon devoir, mon devoir de collègue et d'ami, et rien d'autre.

ANKA : Et celui-là - Drago ?

DURO : Il était là aussi, mais il a disparu. Son état s'est terriblement dégradé au cours des deux derniers jours.

ANKA : Depuis cette horrible nuit, il n'est déjà plus lui-même. Ah, il était effrayant.

DURO : Ça passera. C'est ce qu'on appelle des idées fixes. Les soi-disant pressentiments de Mario l'ont perturbé, il l'aimait immensément. Mais tout cela va passer. Il ne faut pas l'exciter ni accueillir suspicieusement ses interprétations, mais écouter et convenir comme s'il ne s'agissait que d'un sujet approprié à une conversation respectable et banale. 

ANKA : Mais à moi, Mario ne m'a jamais parlé de ses pressentiments.

DURO : Je te crois. Il ne les avait qu'auprès d'un verre de vin. 

ANKA (rapidement) : Que dites-vous ?

DURO : Auprès d'un verre de vin.

ANKA : Il buvait donc aussi.

DURO : Oui. Et plus même : il s'est soûlé à mort.

ANKA (d'une voix forte) : Lui ! Mario !

DURO : Et trouvez aujourd'hui un jeune homme qui peut tenir sans cela. Mais Mario ne buvait pas seulement. Il s'est tué... Comme la mère patrie ; comprenez-vous ces mots ?

ANKA : Il ne m'a jamais parlé de ça...

DURO : Et, je vous en prie, alors que chaque homme sait que les ivrognes ne plaisent pas aux femmes.

ANKA : Mais qu'avez-vous dit, qu'il s'était tué en buvant ?

DURO : Oui, il s'est enivré et est tombé dans le fossé. Ça a été vite.

ANKA (se levant) : Lui ! Lui ! Mon Mario ! J'avais donc d'une certaine manière deviné la vérité... Et la dernière nuit, il était avec vous ? (Duro confirme.)

ANKA : Et à moi, il a dit : je n'y suis pas allé... Le menteur ! L'infâme !

DURO : Pour l'amour de Dieu ! Il est mort, souvenez-vous en, Anka.

ANKA (plus bas) : Oui, mort. Il faut tout pardonner et... oublier. (Une pause. Puis elle l'interrompt la première se tournant vers Duro avec un sourire dans ses yeux flatteurs) : Mais vous, Duro, dites franchement ; la main sur le cœur avant tout...

DURO (il est tout galvanisé et a posé sa main sur son cœur) : Et alors ?

ANKA : Dites maintenant : je ne le ferai plus.

DURO : Quoi ?

ANKA : Vous le savez.

DURO : Je ne sais pas, je vous jure.

ANKA : Comme ça. (mimant de boire).

DURO (il a laissé sa main retomber) : Je ne le ferai plus.

ANKA : Mais non. La main sur le cœur. Comme ça. Dites maintenant : jamais plus.

DURO : Mais avant, vous aussi, mettez votre main sur le cœur... Comme ça... Et maintenant dites : tout est pardonné et oublié ; je suis libre.

ANKA : Tout est pardonné et oublié ; je suis libre.

DURO : Que Dieu m'assiste ainsi !

ANKA : Que Dieu m'assiste ainsi ! 

DURO (il a pris sa main avec joie et extravagance et s'est mis à l'embrasser) : Enfin !

ANKA (elle se refuse) : Non, nous n'avons pas dit comme ça... Laissez... (S'écartant) : À présent, c'est à votre tour... La main sur le cœur... Comme ça... Et maintenant dites : plus jamais.

DURO : Plus jamais.

ANKA : Que Dieu m'assiste !

DURO : Que Dieu m'assiste !

ANKA (elle a tout d'abord uni ses yeux étincelants, gais – profondément lascifs, avec les siens, identiques mais avec plus d'énergie et de brutalité encore ; et alors) : Et maintenant, donnez-moi la main.

DURO (il baise sa main, puis il s'écarte d'un pas et reprend haleine) : Enfin !

ANKA : Vous attendiez cela ?

DURO : Depuis longtemps. Chaque matin, mon premier regard était pour vous ; premier regard et première souffrance. Vous étiez déjà entre ses mains et il vous promenait. Imaginez-moi ! Cent fois, je me suis demandé : et pourquoi elle justement qui ne peut pas être tienne parmi tant d'autres ! Mais après chaque question, j'étais toujours dans la même conviction : parce que justement c'est elle - « elle » ! oui, elle, que j'ai recherchée dans le printemps de ma jeunesse, que j'ai cherchée sur les promenades, dans les bals et aux fenêtres... Et alors... Trois mois de souffrance et de haine... Vous étiez de plus en plus proche de lui, et je ressentais de plus en plus fortement que j'étais lié à vous... Alors... J'ai poussé un soupir ce jour-là, celui-là... le dernier.

ANKA : Pourquoi précisément ce jour-là ?

DURO : Parce que j'ai vu qu'il ne vous aimait pas, vous, la femme.

ANKA : Non ?

DURO : Il était assis ici à la table et a dit : elle veut de l'amour ; moi, de l'intellect ; elle ne m'a pas compris pas plus que je ne l'ai comprise.

ANKA : Et lui, que voulait-il ? Je l'ai écouté car il avait une voix si magnifique... Quand il parlait... un torrent de paroles... Et moi, je pensais : qu'y a-t-il ici à comprendre ; à saisir, à penser ? C'est comme de la musique... sans paroles.

DURO : Et lui voulait que vous compreniez, que vous évoluiez et que vous appreniez. Il voulait vous élever à cette hauteur de la connaissance où il se tenait lui-même... Vous ne l'avez pas compris... Et vous l'aimiez, vous écoutiez le son de sa voix et regardiez dans ses yeux et peut-être... convoitiez ses lèvres... Vous dans la fleur de l'amour, qui voyiez le printemps même dans l'automne, et lui ? Vous en bonne santé... et lui ? 

ANKA : J'ai rêvé de l'avenir, de l'amour, du mariage...

DURO : Il n'était que votre instructeur qui ne vous a rien appris. Mais vous, vous... n'entendant jamais de sa part la voix de l'amour... pouviez-vous véritablement l'aimer ? (Elle se tait.) Répondez, de toute façon, c'est passé.

ANKA : Je ne sais pas. Même alors, je ne savais pas... J'étais une enfant... Je m'amusais.

DURO : Mais ce n'est pas de l'amour ! Il s'agit d'une amourette de petite fille, pas l'amour d'une femme !

ANKA : Et... ça me flattait. Ça me flattait que lui si intelligent m'accorde toute son attention.

DURO (de plus en plus vif) : Ce n'est pas de l'amour ? Et sa voix et le torrent de mots... c'est comme avec une copine ; elle plaît mais n'embrasse pas... Tout n'était qu'illusion. Vous ne vous êtes même pas rendu compte de ce qu'il vous aurait sérieusement apporté.

ANKA (sourdement) : Il ne m'aurait jamais prise. Je serais restée vieille fille.

DURO : Oui. (Il lui caresse les cheveux) : Et tout cela... ces cheveux comme de l'or... ces joues comme des pommes... ces lèvres comme des cerises... ces yeux comme la mer... et vous toute entière... une beauté de jeune fille, le parfum du printemps, la voix des oiseaux, le sautillement de la chevrette et... la force maternelle – et tout cela, vous le jetez là-bas, dans le fumier... Oh ! Quel cœur y avait-il en cet homme-là... Comme s'il égorgeait une colombe et supportait son regard... Moi, j'aime le roucoulement, le roucoulement, (de plus en plus bas) : le roucoulement... (Il la serre contre sa poitrine et lui embrasse les cheveux) : Comme tu es merveilleuse ! Autant que la vie !

ANKA (chuchotant) : Tout comme toi...

DURO (chuchotant) : Ainsi enlacés, nous irons à travers le monde. Même la mort ne pourra nous séparer.

ANKA : Ne parle pas d'elle... ne la mentionne pas. 

DURO : La vie l'oublie et n'y pense pas... Et quand elle y pense, elle ne s'en effraye pas... (Dans un rire) : Qui peut quoi que ce soit contre nous ? 

ANKA (elle se serre plus vigoureusement contre lui) : Qui peut quoi que ce soit contre nous...

DURO (avec un sourire silencieux) : Nous sautillerons et chanterons, et quand nos gorges seront enrouées, nous aimerons... l'enfant.

ANKA (comme précédemment) : Il sera... nous-mêmes. C'est nous-mêmes que nous verrons en lui.

DURO : Et éternellement... Dans les sourires, les chansons... Et que s'affale le brouillard, nous aurons un foyer ; que la pluie s'abatte, nous aurons un toit ; que tout nous abandonne, il restera l'amour et nous (heureux et surexcité), nous n'avons besoin de rien de plus... Pour les nuits d'été, nous inventerons l'avenir ; pour celles d'hiver, nous nous remémorerons le passé... les premières chansonnettes, les premiers baisers et la première lettre... (Dans un rire joyeux et vif) : Montre-moi... tout.

ANKA : Tout est anonyme. Des bêtises.

DURO : Je veux tout savoir, tu comprends, tout.

ANKA (excitée, heureuse, amoureuse) : Viens. (Ils partent. Une pause.)

DRAGO (il est entré et, immédiatement, comme s'il avait apporté ses pensées dans cette pièce où un instinct masqué a laissé sa puanteur. Il est courbé ; la veine qui a surgi sur son front semble exprimer une pensée de plomb, grise, tuméfiée. Il est tout mouillé. Mais il ne s'est pas dévêtu tout de suite. Il a même gardé son chapeau. Ce n'est qu'après une demi-minute d'égarement qu'il s'est débarrassé de son chapeau et de son manteau).

LA LOGEUSE (elle a apporté un café) : Tu es le dernier. Ça a dû être bien...

DRAGO (il la regarde longuement comme s'il la reconnaissait péniblement) : Magnifique ! (Son humeur est changeante tout comme sa parole, car ce qu'il a vécu dernièrement absorbe profondément ses pensées et sentiments.)

LA LOGEUSE : Eh bien, t'es-tu enfin apaisé ?

DRAGO : Et que veut votre altesse ?

LA LOGEUSE : J'ai apporté du café. 

DRAGO : Merci. (Il s'assied et déchire du pain en morceaux.)

LA LOGEUSE (lentement et se dandinant) : Et que t'arrive-t-il ? Pourquoi me délaisses-tu ? Tu en as assez... (Elle le regarde) : Non. Tu es malade ; il faut que tu te soignes... Mais pourtant, même malade, tu pourrais te souvenir de moi... et de notre petite chambre... et de nos après-midis... petits et courts... Et à présent ? La chambre est déserte et il n'y a plus de nos après-midis, et moi comme un doigt... seule, délaissée, oubliée... Pourtant !... Cela va trop vite... Vous autres, les hommes, vous ne ressentez pas cela ; mais la femme est chaque jour plus fortement liée à vous... Écoute !... Ne te fâche pas... Toi, tu n'écoutes pas... Drago ! Je t'en prie comme à Dieu, ne te fâche pas... Je ne recherche rien, rien... Seulement un regard doux, seulement de temps en temps... Regarde-moi... Et il est vieux, brisé par le travail, il crache du sang et jure toute la nuit... Et moi... je ne suis pas responsable... Tu m'as dit toi-même que je ne l'étais pas... Je t'ai tout donné... Et maintenant ? Un livre, une soûlerie... Tu te fâches... Et tes narines tremblent... Bien, donc - je n'ai rien dit – je t'ai juste apporté un café et je m'en vais immédiatement... Tout de suite...

DRAGO (tout à coup, il renverse tout sur le plancher) : Le café est bu... La tasse est vide et...

LA LOGEUSE (sa voix la trahit) : C'est ainsi ? Ainsi ? À moi ?

DRAGO (grossièrement) : Là-bas se trouve la porte, et là la fenêtre.

LA LOGEUSE (piaillant) : Oui, après trois mois... Et le café était bon...

DRAGO (s'enflammant) : Et que veux-tu de moi ? Tu m'ennuies. Trouve quelqu'un qui te satisfasse, moi, je n'en peux plus. Je n'en peux plus. Et toi, piaille. 

LA LOGEUSE : À présent, repousse-moi du pied, puisque tu en as trouvé une autre...

DRAGO : Va-t-en, je t'ai dit, que je ne te frappe pas ! (Il la pousse.)

LA LOGEUSE : Brigand !

DRAGO : Va-t-en ! Et que soit maudite chaque goutte de café que j'ai bue et chaque baiser que je t'ai donné et chaque instant que tu m'as dérobé. Voleuse !

LA LOGEUSE : Que t'ai-je volé, quoi ?

DRAGO : Du temps. J'ai lâché les livres par ta faute et j'ai oublié ce que je savais. Ce n'est pas seulement que je ne suis pas devenu plus sage, mais je suis devenu plus sot. Tu m'as volé le temps, et plus : tu m'as volé la connaissance. Et c'est moi que tu traites de brigand ? Mais c'est toi la coquine car tu t'es introduite en moi-même et tu as volé la connaissance comme un bandit de grand chemin... Ces maudits après-midis : la bave et les baisers ! Tu m'as empoisonné ! (Il la repousse.)

LA LOGEUSE (reculant) : Tu mens !

DRAGO : Toi ! (Il l'a fait sortir et avec une violence terrible a refermé la porte. Et alors, hors d'haleine, il est resté à reprendre son souffle en se tenant la tête. La tumescence a grossi, tout comme si cette pensée espérait relever ce crâne à elle seule.) Arrête !! Au nom de Dieu ! Arrête !

DURO (entrant soudain) : Que s'est-il passé ?

DRAGO (comme précédemment, ne le voyant pas) : Tiens bon ! De l'eau ! De l'eau !

DURO : Drago, tu n'entends donc pas ?

DRAGO (il le remarque, se trouble et seulement après un certain temps le reconnaît) : Tu es déjà rentré ?

DURO : Il y a longtemps. Et toi, où t'étais-tu égaré ?

DRAGO : Moi ? (Ironiquement) : Je suis resté. C'était magnifique. Ils t'ont reconnu comme un extraordinaire chef d'orchestre et chuchotaient qu'ils auraient bien besoin de toi au comité des fêtes.

DURO : Eh bien, allez, je ne m'en plaindrais pas. 

DRAGO : Mais tant mieux ! On a bien parlé et chanté superbement... J'ai voulu par trois fois applaudir, mais je me suis dit que ce n'était pas l'usage. (Il se met à trembler comme pris d'une horreur délirante croissante.) Mais j'ai attendu la dernière parole funéraire et la dernière mélodie : la terre tombant sur le cercueil. Des mottes de terre ; non, une bouillie de terre. Toute détrempée, comme de la colle. Et dans ce cercueil, ce qui était autrefois un homme... Et une pelle entre les mains des buveurs d'eau-de-vie, qui à chaque instant outragent Dieu, crachent immédiatement après et assaisonnent la terre de leur salive – tout cela sur le cercueil... Sur ce qui fut un homme... Il crache... Et les autres crachent à leur tour... Et moi, je regarde et j'écoute...  ris... mais j'écoute cependant... mais les pâtés de terre assourdissent tout. Tout... (Un silence.) Puis l'averse s'est abattue. Le fossoyeur s'est éloigné et s'est seulement alors rendu compte de ma présence. Nous nous sommes regardés. Il ne s'est pas étonné. Il a ri. (Désespérément) : Et j'ai ri moi aussi. J'ai pensé : tu règles avec une pelle le problème de la vie et tous sont convaincus que tu l'as convenablement réglé.

DURO (il s'empare sur le champ de ce thème) : C'est ainsi que la nature le règle, et tu ne comptes tout de même pas contester son autorité.

DRAGO : Et nous, ne sommes-nous donc pas la nature ?

DURO : Elle exige la santé, pas la maladie.

DRAGO : Et la maladie n'est-elle pas naturelle ? Et d'où est-elle donc venue ? Tombée du ciel ? Non, tout est naturel et... dénaturé. Mais nous autres, êtres dénaturés, nous révoltons contre toute nature. Ils nous traitent de saboteurs, de destructeurs de son organisme et de son autorité, mais nous sommes issus d'elle. Et alors, cite le cancer... Cite la maladie qui paralyse ses membres et ses organes... cite les tumeurs... mais tout cela résulte et provient d'elle.

DURO : Peut-être.

DRAGO (à voix basse) : Et je suis malade... De ces grandes morts, j'ai commencé à ressentir plus la maladie que les ténèbres... Voilà, à présent, je perçois l'obscurité de mes pressentiments, et alors... ils peuvent survenir à chaque moment... comme le présage d'un frisson qui t'obsède d'autant plus que tu le repousses... Tu ne trouves pour seul refuge que l'alcool... la dernière déité encore debout... se détruire ainsi... tout comme lui !

DURO : Mario relevait des êtres faibles. 

DRAGO : Non, des êtres talentueux... Et tu vois, à présent, tout m'est clair et intelligible... Un talent parmi les médiocrités une âme dans la masse. C'était son idée. Notre société promeut la médiocrité et supprime les talents... Car, ce n'est qu'un cimetière, et les morts se sentent bien dans leur tombe...  Mais les vivants ! Les vivants !!! (Il a alors passé sa main sur son front et a secoué brusquement Duro.) De quoi parlions-nous ? Je me suis écarté du sujet... Ce n'est pas cela. (Mais Duro, embarrassé, se tait.) Allez, dis-le, pour l'amour du ciel, de quoi nous parlions, dis-le. (L'autre se tait toujours.) Ah ! Ce n'était pas le sujet ! Ce n'était pas le sujet ! (Il change tout à coup complètement de thème.) Et tiens ! Ce qui était clair commence à se troubler ; ce qui était intelligible commence à bafouiller... l'image prend le pas sur la réalité... et j'ai tout mélangé. (Péniblement, avec de terribles difficultés) : Et encore des pressentiments ! Et la peur et le doute ! (Avec provocation) : Ne suis-je pas fou ? N'est-ce pas la folie ? Le talent... vivant dans la tombe... l'hommage aux morts... car, car... (il crie rageusement ce dernier mot encore une fois, puis se reprend) : Bien ! Mais l'alliance ! L'alliance ! (La pensée lui fait défaut et il soupire alors lourdement, se serre le front et s'assied. Puis, il poursuit) : C'est cela. J'ai cassé les présages car je croyais que ce n'était que métaphore, ce n'était que symbole. Alors j'ai réfléchi profondément et, chose étrange, j'ai commencé à y voir clair ; j'ai compris le symbole :  derrière se trouvaient la pourriture de la société et la santé de l'intellect, ce qu'il y avait là à putréfier. J'ai respiré ! J'ai poussé un cri de joie ! Tout était clair, dissipé et j'ai entrepris d'écrire la nouvelle intitulée « Symbole »... Mais alors, alors... Le symbole s'est mis à grandir... (horrifié) énorme comme un torrent impétueux et (difficilement) tout a été inondé... Ça semblait sérieux... Pourquoi cela ? Mais alors, dans la souffrance, dans le tourment croissant a germé la pensée des connaissances passées : tout cela ne fait qu'un... (Serrant les dents) : Mais, comment ? L'alliance ! (Excité) : Tu vois, cela s'explique : je sais que c'est un clou que j'ai enfoncé dans le cerveau, autour duquel grandissent des toiles d'araignées, et une brume blanchâtre lui sert de filature. (Effrayé, follement) : Et elles s'accroissent, s'accroissent, s'accroissent... et le cerveau de moins en moins, de moins en moins... de moins en moins... et la toile d'araignée se fait de plus en plus dense... et je suis pris en elle. (Il se jette sur le lit, des soubresauts agitent ses épaules. Duro s'enfonce dans ses méditations tout en jouant avec sa chaînette. Une pause. Alors, Drago s'est relevé terriblement pâle comme s'il venait seulement de reprendre ses esprits. Et sa voix s'entend à peine, et son état s'est dégradé ; un malade, qui s'est levé après des mois de son lit pour la première fois. Et peut-être que dans tout cela, quelque filament gris a écrit toute la tragédie de cet instant au-dessus de sa tête). Et il va devoir venir. Lui, le grand, l'unique, le terrible... Le Dieu des déchus, le père du délire et la mère des déraisons. Comme il vient ! Comme si j'entendais ses pas, lents mais robustes et fermes... Et il étend les mains et tout se rapproche... Et avant qu'il ne me serre dans ses bras, je me suis précipité pour l'accolade... Comme un enfant qui a caché son visage apeuré sous l'aile maternelle, a recherché intensément la protection paternelle et la félicité dans les prières divines... De son Dieu...

DURO : Et la science !

DRAGO : La science... (Secrètement, à mi-voix, chuchotant) : Il est le plus fort. (Il s'est tu de colère). Il est plus fort. Depuis l'autre après-midi jusqu'à aujourd'hui, je l'ai compris. La maladie et la mort sont terribles mais profondes... Je lui ai résisté, tu le sais bien. Mais quand il m'a comme appelé, la tentation était là, et je n'ai pas bougé de place parce que j'avais peur, j'ai répondu non juste par colère... Voici comment Mario m'a appelé... J'ai pensé que je devais décharger ma bile ou la peur risquait de me tuer... Le dimanche, chaque chant ou tambour qui rappelait la débauche était pour moi comme si on me coupait une jambe malade, mais je ne dois pas hurler par orgueil et je ne dois pas fuir cette opération si je veux vivre... Supporte !... C'est pourquoi je fermais doublement les fenêtres dans la nuit, c'est pourquoi j'ai déniché un appartement isolé... Seulement pour ne pas entendre les voix des soûlards, le choc entre les verres et les jurons gâtés par l'alcool... Ne sois pas surpris. Cela est clair. Cela devait arriver. C'est le passé qui m'a créé, un triste passé... Je le vois... il a coulé tristement, obtus dans le regard, amer dans la voix, brutal dans les mouvements... Mon père, duquel est sortie cette créature malade, qui avait inscrit « soûle-toi » sur son étendard... était un ivrogne... Et ce caractère magnifique en lui passera en héritage inépuisable, profitable et légitime... Et je suis condamné à la ruine et l'impotence afin de terminer sa mission de développement, de façonnage et d'expansion de cette compétence peut-être pour les générations à venir... Car l'aigle vivait dans les hauteurs et la nourriture pour sa survie dans les vallées... Et sa vue tranchante s'est peut-être développée naturellement en lui. Mais alors... (jugeant avec un calme absolument effrayant) : alors cela aussi était une nécessité naturelle... (Puis amèrement, difficilement, douloureusement) : Pourquoi le passé nous emprisonne-t- il ? Pourquoi nous tue-t-il alors qu'il nous a créés ? Pourquoi nous arrache-t-il au monde après nous y avoir donné la vie, après nous y avoir bénis ?... Oh, mon père ! Combien je te maudirais si une grande douleur ne recouvrait pas tous ces crimes ! Combien je te mépriserais si l'horrible souffrance ne dévorait tes joues jaunes !... Le passé... La mort !

DURO (avec une intention évidente) : Mais tiens ! Tout cela est très raisonné, spirituel, oui, et perspicace... Mais, mon ami... La science est là, et tu te souviens de tout ce qu'elle t'a précisément apporté.

DRAGO : Oui, oui. Mais cela est plus fort. Plus fort ! (De manière inattendue, il a frappé le sol du pied, furieux jusqu'au plus petit spasme de ses muscles.) Quand ceux-ci ne perçoivent pas de nécessité pour la science... quand le passé n'est qu'ignorance, fuite hors de l'école et imprécations contre les professeurs... (Avec dégoût) : Abjection ! Oh, abjection ! Pfft ! (Dans une colère croissante) : Mais pourquoi ce passé m'entrave-t-il ? C'est une corde ! Je ne peux même pas la rompre... ni la couper... (Quelque chose lui est subitement venu à l'esprit et il s'est exclamé immobile comme un pilier) : Mario ! Le pouvoir de la boisson, l'impuissance de la science : le passé ! La vie parmi les morts ; l'intellect parmi la chair : le présent ! (Il a retrouvé son état antérieur) : Alors, il pouvait deviner ; il n'y a pas là de symbole. (Furieusement, avec indignation, soufflant par le nez) : Ah ! (Et il s'est de nouveau effrayé) : Mais ce n'est pas le sujet ! Ce n'est pas le sujet ! De quoi parlions-nous ? De quoi ?

DURO (très rapidement) : De cordes, qui lient au passé.

DRAGO (même jeu) : De cordes... Et le passé ! Et que tu ne maudisses pas le père ou la mère, l'amour et la puissance vitale... et la capacité des gens ! Nos gens !

DURO : Mais attends ! Brise les liens !

DRAGO (taciturne) : Je ne peux pas.

DURO : Et la connaissance – ton ancien Dieu ?

DRAGO (il ferme les yeux et plonge dans un souvenir lointain ; puis, doucement, calmement, tristement) : Mon ancien Dieu ! C'était le soleil. Tout-puissant, éternel, vainqueur, qui a renversé tous les dieux. Je l'aimais avec exaltation, le vénérais dans la foi et le servir était mon vœu, le connaître mon but, l'aimer ma vie ! (Et à présent, il s'est agité ouvrant grand les yeux comme s'il contemplait toute l'épouvante du présent et, aussi, l'horreur du futur) : Je ne peux ni l'aimer ni le servir. Mon cerveau est désordonné... enflé... mes pensées sont dévastées, étranglées... Le passé pose sa patte mortelle sur nos têtes comme un maître qui a élevé des porcs pour les abattre. (Terriblement déprimé) : Je ne peux plus travailler... plus jamais, Duro, plus jamais... (Il se reprend) : Mais, écoute ! Peut-être que je ne m'effondrai pas si elle pouvait m'aider immédiatement... Mais ainsi... Et le coupable est là – complètement imprévu, incompréhensible – et le couteau est posé sur ta gorge... Il ne te reste plus que les immondices pour qu'un individu rie sans pitié et, qu'imitant tes souffrances, il amuse la compagnie rassemblée... Admirable... (Et de nouveau, s'emportant) : Mais écoute Mario... C'est-à-dire, il dira qu'il avait oublié que ce n'était pas de ma faute ! Et tandis que je maudirai le passé, je tirerai la langue aux malheureux colporteurs qui apportaient chez nous une atmosphère de bigoterie, et une poésie tuberculeuse à nos commères rurales... Ils utilisaient l'or de leur plume, le son de leurs rimes et les couleurs des nouvelles pour exprimer la dérision des idiots pour la connaissance. Elle est impotente ! Elle est immorale ! Elle est putréfiée ! « Ça », ils ne le déchiffreront jamais ; le peuple formé à la culture se dénationalise et se corrompt ; et le repos de l'âme le soulève et le charme de la vie le souille !!!...Déjà, avant que nous n'observions son regard désapprobateur, avant que nous n'écoutions son analyse et avant que nous ne découvrions alertement son intrépide idée... le peuple s'est soulevé, les frontières se sont fermées, l'armée s'est ordonnée et les masses engagées. Ne nous en approchons pas ; prémunissons-nous d'elle comme de la peste, car un quelconque benêt a dit que la peste arrivait ; et la panique n'a pas toute sa tête, et la bêtise ne discerne rien. (Une pause. Puis, âprement, morose, comme s'il essayait d'arracher ce clou rouillé) : C'est fini.

DURO : Oui, oui. (Il a seulement haussé les épaules et allumé une cigarette. Dans une courte pause, la fumée s'élève et, comme les ondes matinales, frappe le plafond. Et lui regarde placidement ces ondes, les yeux souriants, dans lesquelles probablement ailleurs d'autres yeux verraient sa chance et sa béatitude.)

ANKA (à la porte) : Duro ! Ta tante t'appelle. Viens !

DRAGO (qui s'était jusque-là apaisé en enfonçant sa tête dans ses poings, a sursauté lorsqu'il a entendu une voix étrangère, provocante et ironique ; mais il s'est repris) : Mademoiselle, avez-vous donc encore peur de moi ?

DURO : Allez, viens. Tiens-lui compagnie. Aujourd'hui, lui aussi est en verve. (Il part.)

ANKA (entrant) : Oh, pas du tout. Je suis un produit de l'amour. 

DRAGO (il se met à rire aux éclats, avec la même brutalité qu'il lui a fait avaler comme du miel, la chassant d'un geste indigeste) : « Toi » et « l'amour ». Aime-toi toi-même, mais les plus proches s'aiment comme des friandises. Duro est plus doux, plus viril... Duro est l'avenir : il occupera de hautes fonctions, il deviendra une personne respectable et un monsieur titré. Et vous, sa compagne à qui on baisera les mains et devant laquelle on retirera son chapeau. Oh, un avenir merveilleux s'ouvre à vous ! Vous avancez vers les honneurs, la considération et les louanges. Vous aviez compris Mario comme l'autre là-bas m'a compris moi-même. Mais vous vous aimez par-dessus un mort vivant et vous moquez au-dessus d'un esprit démentiel ! Vous, la volaille ! Vous régnez sur cette terre et assassinez l'esprit à grands renforts de bêtises ! (Dans un débit de plus en plus important, rapide, fort) : Vive la volaille : elle est la vie ! Et toi : crève ! Brise-toi, boîte crânienne, quand sur ton sommet roulera la pierre et que les chiens te pousseront dans le fossé ! Coulez, cerveaux, quand on plantera en vous des pommes de terre comme si vous n'étiez qu'un champ de fumier ! Crève, pensée, quand ton passé est malade et l'air éprouvé ! Éparpillez-nous : vous avez des griffes ! Déchirez-nous : vous avez des crocs ! Et dévorez : vous avez un estomac ! Pour la gloire de votre mariage, en l'honneur des volailles, qui sont tuées ailleurs avec esprit, et ici... (Soudain, comme l'averse rapide de son discours, il s'est jeté sur elle et a commencé à l'étrangler.)

ANKA (haletant) : Ah ! Oh ! Ah !

DURO (subitement, comme l'autre après-midi, il éclate énormément, bestialement, pernicieusement, comme un loup ravissant sa proie, comme une louve défendant ses petits ; et soulevant un coffre rempli de livres, les forces de ses muscles gonflés décuplées, le transformant en furie vivante, dans une intention irréfléchie, il le laisse retomber sur le sommet du crâne, piètre protecteur du cerveau, et provoque une éruption cérébrale chez cet homme qui s'apprêtait à exterminer une poule) : Crève !!!

DRAGO (il s'est écroulé ; sa parole s'est éteinte sous ce cri retentissant ; il a perdu la vie sous ce bois ancien et est alors devenu sourd, muet, aveugle et... stupide. Tout cela en un instant ! En un instant terrible, sauvage, bestial et … banal, qui compterait dans la vie d'un autre... pour des siècles...)

 

 

Zagreb, 29.XI.1906

 

   

Traduit par © Nicolas RALJEVIĆ en mai 2014