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(Les musiciens commencent à jouer « le chœur des voleurs » tiré de la zarzuela espagnole La Gran Via, quand voilà que du jardin entrent l'un après l'autre parfaitement sur le rythme du ballet de cette musique gracieuse, dans des poses piquantes des « voleurs » espagnols : le comte Hans, Emica, le baron José, Jelka, Marko Tudisi et Ore. Les messieurs sont tous vêtus comme Hans d'un élégant costume de tennis blanc. Des chaussettes qui apparaissent sous les pantalons blancs retroussés, chemises et cravates, tout cela dans des couleurs modernes et variées. Et les jeunes filles sont vêtues comme il est normal au jeu du tennis de nos jours, tout comme la baronne Lidia. Chacune a sur la tête un canotier de paille avec des étroits rubans multicolores. Tout le groupe est charmant et élégant, et en chaque trait se manifeste la routine d'une société raffinée et cosmopolite. La musique joue en rythme avec le cortège qui se rend jusqu'au bout de la terrasse. Là, tous se retournent en un même mouvement tout à fait à la manière d'un quadrille de ballet puis descendent en une colonne toute la largeur de la terrasse en direction des spectateurs. Des mouvements souples du corps, des regards coquets et les sens en alerte sur la situation rendent l'illusion aussi parfaite que s'il s'agissait d'une véritable représentation théâtrale).

LA BARONNE LIDIA (elle est assise dans le fauteuil et suit de toute sa physionomie en battant le rythme de sa main, et avec des exclamations de satisfaction et des rires, tout ce spectale comme un vrai régisseur en coulisses) : Bravissimi ! Ah ! Ah !... S'il te plaît, Jelka, relève un peu plus tes petits pieds !... Et toi, Ore !... nur kleine Prüderien, mesdames !* Comme ça !... Bravo !... et maintenant : top !

(À ce mot, toute la colonne qui occupait la largeur de la scène, tourne en une pirouette, puis entonne « le chœur des voleurs » en l'accompagnant des gestes caractéristiques et synchronisés d'un véritable « café-concert ». le Chœur est partagé en trois groupes de voix différentes et commencent par les paroles respectives :

                    « Son il primo ladrone ! »

                    « Il secondo son'io ! »

                    « Io il terzo ! »

puis ensuite enchaînent sur une partition connue. Tout ce chœur réalise dans un ton élégant un spectacle aristocratique en dilettante, et lorsque s'achève le chant, la procession des jeunes gens se tourne d'un mouvement et suivant l'accompagnement musical, fait le tour de tout l'arrière de la terrasse, puis revient d'où elle était partie. La musique cesse précisément là, et le groupe se disperse dans les applaudissements, les murmures, la joie qui tout à coup remplissent tout le couchant rosé souriant à la terrasse de pierre et dorant chaque vase, chaque ligne architecturale, et même la blancheur picturale de cet essaim de jeunesse babillarde et insouciante.

Seul le mont petka, immobile et sombre dans la grandeur obscure de ses pins très touffus, regarde en silence comme le sphinx de Khéops s'agiter ici-bas ces fugaces et menues fourmis humaines).

LA BARONNE LIDIA (qui est demeurée tout ce temps dans son fauteuil tant que durait le spectale, suivant avec un intérêt intense chaque clin d'oeil, dirigeant à un moment l'un puis l'autre, elle n'est pas parvenue cependant à surmonter le champagne qui bouillonne dans ses veines, et elle aussi a bondi et s'est placée en tête du cortège, le conduisant à l'aide d'audacieux mouvements, jusqu'à ce qu'elle s'écrie) : Halte ! (et rompe les rangs juste devant l'entrée du jardin).

MESDAMES SLAVE, LUKRE, KLARA (tandis que la compagnie s'est ainsi dispersée, elles se sont introduites lentement par le coté droit depuis la chambre, puis ont regardé avec un sourire satisfait de bonnes et petites mères, et dès qu'a cessé la représentation, elles se sont mises à applaudir en acclamant) : Bravi !... bravissimi !

LA BARONNE LIDIA (et toute sa compagnie, observant les dames, s'élancent vers elles avec des exclamations bruyantes) : Oh !... Mères !... non !... nous ne pouvons accepter !... (Les deux groupes fusionnent. Toute la terrasse déborde de vie). 

MADAME SLAVE (56 ans, grande, autrefois belle, à présent très grosse, trop attifée, une voix sèche et pointue et un rire insouciant, perfidement à Lidia) : Personne ne lève les pieds per aria comme Lidia !... Ah ! Ah !...

LA BARONNE LIDIA (sans s'en soucier, finement) : À la guerre comme à la guerre !* Slave ! Del resto, quand c'est pour les miséreux !

MADAME KLARA (60 ans, élégante toute en noir, demi-grisonnante, pleine d'esprit) : Naturalo ! Autant que faire se peut !...

LE BARON JOSÉ LASIĆ (28 ans, avec des petites moustaches retroussées et un fort accent espagnol) : Sur l'affiche, il sera écrit « Dans un but de bienfaisance ! »... Donc ?... Caramba !... (rire).

MADAME SLAVE (elle s'est assise du côté gauche du fauteuil) : Avez-vous demandé la permission du capitaine ?

MADAME KLARA (s'asseyant elle aussi) : Et pourquoi le ferait-il, puisque le capitaine ne fait rien d'autre que jouer de l'opérette !

MADAME LUKRE (elle s'est approchée d'eux et s'est assise. Ils discutent).

LE COMTE HANS (à droite, bas à Lidia feignant une grande indifférence, mais avec une flamme dans les yeux) : Ne me dis pas non ! Demain ou jamais !

LA BARONNE LIDIA (riant et se promenant insouciante avec lui) : Et si je réponds jamais ?...

MARKO TUDISI (petit, blond, un profil aristocratique, les yeux mornes et des mains très belles, conversant avec Emica et Ore en déambulant sur la terrasse. Tous trois fument des cigarettes) : Le régiment, l'archiduc et l'amiral seront assis sur le parterre ! Dunque ?!...

EMICA (naïvement à Marko) : Si tu savais, Marko, comme j'ai peur !... Et Mère voudrait que je sois à la hauteur de Cléo de Mérode... Elle dit que je lui ressemble !

LE BARON JOSÉ (qui s'est approché d'Emica, avec un sourire insolent) : Oh !... Pas tout à fait encore !... (Rires).

ORE (elle s'est serrée contre José, comme apeurée) : Ah !... regardez, don José !...(lui désignant sa nuque). Quelque chose rampe, là... là... là...

LE BARON JOSÉ (regardant dans son cou) : In veridad !... rien !

ORE (après une longue inspection) : Proprio rien ?!

MADAME SLAVE (à Lukre, comme précédemment) : Et que veux-tu, ma chère Lukre ! Ce sont des momies ! Oncle Lukša encore, encore ! Il se ronge, perchè il voudrait quelque chose et il ne sait plus quoi... Mais pauvres Niko et Mare !... Oh !... de vrais originaux !... Del resto !... Les derniers grands seigneurs... Mais que veux-tu !... ils ne comprennent pas l'époque. À présent, rien ne vaut d'autre que : « Celui qui a de l'argent, celui-là est le maître ». C'est ainsi ! Et tout le reste : mes aïeux, et la république et tuto il resto ! Tout cela ne sont plus que des vieilleries... et ne valent pas même un demi sou.

MADAME LUKRE (49 ans, sèche, longue, toujours éplorée, mais ne lâchant pas ses lorgnons des mains et observant tout et chacun) : Ah !... malheureusement... Quand je vois ce don José ! (Elle frémit d'horreur).

MADAME KLARA (malicieuse et spirituelle) : Son grand-père était paysan de Beneša... puis il est parti en Amérique. Oh ! Il y a là une certaine histoire avec la défunte nonne Maria-Paola !... Hum !... In conclusione ! Elle est morte aux Trois-Églises et lui a amassé des millions. Et à présent, voilà son petit-fils, per la gracia di Dio et de son argent, un baron !... Ah ! Ah !...

ORE (elle s'est approchée de sa mère, madame Lukre, et lui dit doucement) : Il a cherché, cherché, puis il a dit : rien !... 

MADAME LUKRE (doucement à Ore) : Ce que tu es bête !... essaye encore...

MADAME SLAVE (à madame Klara, doucement avec un sourire perfide) : Non !... Non !... Emica n'est pas faite pour l'Amérique !... Ah ! Ah !... Que Lukre le grignote !...

EMICA (elle accourt rapidement vers madame Slave, et à sa mère) : As-tu vu Ore, comment elle le cherche ?

MADAME SLAVE (doucement) : Et toi, disparais avec l'autre niais de Marko !

LE BARON JOSÉ (à Jelka qui discute et rit avec Lidia et Hans) : Essayez, Condeso, « La Frangesa », juste une strophe.

JELKA (riant hardiment au nez de José) : Payez d'abord l'entrée !...

LIDIA, LE COMTE HANS (riant) : Brava La Frangesa !

TOUS (frappant des mains) : La Frangesa ! La Frangesa !

LA BARONNE LIDIA (elle se présente devant les dames, puis s'inclinant) : Mesdames sans messieurs !* Le rideau se lève ! Nina Cavalieri chante.

TOUS (comme précédemment) : Brava la Nina !

MARKO (il appelle tout le groupe de jeunes à venir sur la droite) : Par ici !... nous sommes le public du restaurant pour le refrain.

TOUS LES JEUNES (sauf Jelka, courant en bloc) : La Nina !... La Nina !...

LA BARONNE LIDIA (avec eux jusqu'à la porte et à leur tête) : « Ruhig, gesindel ! » (Un grand rire). Musique !... (La musique retentit).

JELKA (elle s'est placée au beau milieu de la terrasse dans la pose coquette d'une chanteuse de cabaret, puis d'une petite mais agréable voix, elle entonne la chansonnette napolitaine bien connue) :

                    « Songo Frangesa

                    e vango da Parigge. »

(et lorsqu'elle achève la première strophe, toute la jeunesse reprend le refrain en choeur) :

                    « Oh ! Oh ! Oh ! Oh !

                    Vi pregh'è nun gridá ! »

(Un grand rire et des applaudissements).

MADAME KLARE (qui s'est entretemps rendue au fond de la terrasse, elle appelle toute la compagnie) : Vite !... vite !... Voilà que passent l'amiral et tous ses officiers.

TOUS (courant au fond, ils restent penchés sur le parapet et saluent le cortège qui passe sous la terrasse dans des canots) : Hourra !... (En bas, on entend un « Hourra ! » en réponse. Les deux groupes demeurent à converser et à regarder la baie dans laquelle le soleil s'éteint peu à peu. Tout le firmament est un sourire, un ondoiement de flocons roses et verts. Mais l'obscurité sous les cyprès de Mihajlo descend lentement jusqu'à la côte paisible de Gruž et tire avec elle le manteau violacé du crépuscule).

MARKO (il descend de la terrasse avec Lidia en discutant ; profondément, avec lassitude) : Comme tout cela est fou ! Comme dans notre vacarme, nous percevons pourtant une certaine petite voix aiguë qui nous dérange! (Plus bas) : Ne te semble-t-il pas que devant ce coucher de soleil et sur cette terrasse, quelque chose est piétiné... quelque chose est profané ?...

LA BARONNE LIDIA (le regardant mystérieusement) : Oui ! C'est justement en cela le paradoxe de mon plaisir. Et peut-être le tien aussi ! (Avec un rire, intimement) : Pourquoi me regardes-tu ainsi ?

MARKO (froidement) : Je regarde ta bouche si désirable !

LA BARONNE LIDIA (presque fâchée) : Marko !...

MARKO (comme précédemment) : Ne crains rien. La pierre aussi rougit... mais se tait.

LA BARONNE LIDIA (elle l'a saisi par le bras brusquement) : Oui ! Oui ! Descendons, vautrons-nous... tout d'abord lentement, puis de plus en plus vite, de plus en plus follement... en bas, en bas... jusque dans l'abîme... paf !... Ah ! Ah !...

MARKO (brutalement, les yeux dans les yeux) : Tu es déjà au fond !

LA BARONNE LIDIA (avec un éclair mauvais dans le regard) : Tout à fait au fond ! (Sourdement, tout près de lui et désespérément) : Qui m'a vendue au vieux général le baron  Schmidt pour son argent ? Et toi, qui t'a lié à ces seigneurs que tu hais et méprises ?... Dis-le : qui ? Qui ?...

MARKO (avec une ironie à peine perceptible, mettant les mains dans ses poches, et la regardant avec une certaine arrogance) : Nous sommes les derniers seigneurs !... Réfléchis alors comment nous jouissons de cette vie malsaine et comblée dans la décadence. (Plus bas encore, et pour que personne ne voit qu'il parle d'un amour perdu) : Pourquoi m'as-tu quitté ?...

LA BARONNE LIDIA (elle a haussé les épaules, avec un trait méprisant autour de la bouche et le regard perdu dans le lointain) : Pourquoi ?! Que tu es fou !... Et pourquoi joues-tu la comédie avec nous sur les tombes de nos ancêtres ? (Plus bas) : Quand le corps est mort, il vaut mieux qu'il se décompose... tout... tout... jusqu'aux os. (Elle éclate d'un rire amer) : Du reste*... je sais ce que tu veux me dire. Attends encore un peu... et je l'abandonnerai lui aussi !... Ah ! Ah !

LE COMTE HANS (il a accouru, puis s'est familièrement incrusté entre eux, regardant l'un après l'autre, railleur et agité) : Que faites-vous ?... Hum ?!... ça sent quelque chose, ici ! Mais quoi ?!...

LA BARONNE LIDIA (le regardant, avec un sourire insolent) : Il doit s'agir... des sandwiches...

LE COMTE HANS, MARKO : Colossal ! (Tous les trois se rendent bras dessus bras dessous en riant vers le fond de la terrasse).

MADAME KLARA (se promenant sur la terrasse, à madame Slave à voix basse) : Avez-vous vu !...  Elle s'affiche !*

MADAME SLAVE (avec une grande froideur, riant fortement) : Elle s'en fiche*, ma chère ! A dopo tutto, tant qu'elle cherche des amants dans la société*, elle agit bien !

ORE (à José, lui tendant le coude blanc de son bras) : Oh !... Mon Dieu... quelque chose est entré... là !... là !...

LE BARON JOSÉ (il regarde dans la manche et découvre une chair blanche voluptueuse) : Ah !... oui... oui...

ORE (toute contente) : L'avez-vous trouvé ?... qu'est-ce que c'est ?... qu'est-ce que c'est ?...

LE BARON JOSÉ (avec une frayeur comique, puis délaissant aussitôt avec indifférence la main d'Ore) : Rien !... un petit cloporte !

ORE (triste et avec un long regard) : Un cloporte !?...

EMICA (elle s'est précipitée jusqu'à sa mère, doucement) : Vois-tu Ore ?!

MADAME SLAVE (à demi-voix) : Emmène-le au jardin !... Ne te conduis pas toujours comme une gourde ! Encore un carnaval, et chacun dira que tu es une vieille fille !...

(Du lointain, on entend les cloches de Sainte-Marie à Mihajlo... légères, étouffées par la verdure, puis là-bas, plus bas, répond la Sainte-Croix à Gruž, étirée comme un écho. La rougeur du ciel s'est éteinte. Le mont Petka s'est complètement assombri dans la mosaïque dorée du coucher du soleil. Personne n'entend l'hommage au soir des cyprès).

LA BARONNE LIDIA (avec une joie démesurée, à Marko, pour que tous entendent) : Et maintenant !... Allons-y ! Aux enfers !...*

TOUTE LA JEUNESSE (en une même exclamation) : Aux enfers !*... (Une magnificence sauvage s'est soulevée des notes légères de nos pauvres musiciens, puis est passée dans le sang, les pieds, les nerfs de cette jeunesse impitoyable. Dans la paix dévote du palais somnolent et de la nature en prière mugit un « galop-cancan » enflammé de l'Orphée d'Offenbach comme l'ultime défi de ces hommes neufs à ceux silencieux et agonisant sur des idées millénaires et leur progéniture. Toute la jeunesse joue en se tenant follement sur une colonne, dans des chants incessants et des rires. Les mères ont fait mine de s'indigner, et dans le rire d'une certaine joie intérieure, disparaissent dans la pièce de droite. À la tête du cortège, Lidia conduit le cancan en bacchante moderne. Une flamme est dans ses yeux et ses dents si blanches. Toute cette tempête de liesse dure quelques instants ; toute la vie est en elle. Mais, tout à coup, retentit sur la terrasse le « ding-dong » fort et implacable des cloches de la vieille chapelle dont une main invisible tire les cordes. Tout comme si subitement s'était interrompu un badinage mécanique, et les figurines suspendues dans des poses de danse et avec les sourires ciselés de pantins, toute la compagnie est demeurée muette, immobile, pétrifiée en entendant le maillet de cuivre qui bat là-haut dans l'or du soir).

LA BARONNE LIDIA (elle s'est remise la première, puis dans un rire vain et silencieux, elle pose un doigt sur sa bouche) : Chut !... La terrasse se venge !...

LES MUSICIENS (ils filent par les escaliers dans le jardin).

LE COMTE HANS (il veut se rendre dans la petite chapelle) : Quelqu'un se moque de nous !...

LA BARONNE LIDIA (l'arrêtant, d'un ton pénétrant) : Quelqu'un prie !

MARKO (durement, presque brutalement, à voix basse, à Lidia) : Ne comprends-tu pas que ce n'est pas un endroit pour nous ?

LA BARONNE LIDIA (silencieusement, à tous les autres) : Comme nous sommes venus, nous partirons de même ! (Elle se place en tête de toute la compagnie dans la situation du chœur d'un peu auparavant) : Voleurs... en avant !... (Or revoilà formée la procession qui dans un tempo rapide entonne entre ses dents « Le chœur des voleurs », disparaît à droite sur un même rythme de ballet, un même rire, une même coquetterie, un même charme, toujours accompagnée de la cloche qui les chasse et les raille. La scène demeure finalement déserte. Encore un éclat de rire bruyant, là en bas, quand cette folle jeunesse est sortie de la maison vide... encore un coup et... la cloche s'est tue. Un grand silence. La porte de la petite chapelle s'ouvre lentement).

MADAME MARE (elle est apparue sur le seuil obscur, comme si le mausolée rejetait les morts au crépuscule. Tout est silencieux, tranquille sur les dalles blanches de la terrasse assoupie. Au-dessus d'elle, le ciel, là-haut, qui fleurit encore et les premières étoiles rient dans l'azur glauque. De Srđ descend un souffle de vent plein des parfums de laurier et de bruyère. Là-bas, au-dessus du noir mont Petka, un petit nuage refuse absolument de s'éteindre. Madame Mare est demeurée immobile, comme si elle écoutait l'écho des voix disparues. Son visage pâle sourit. Elle a fait un pas, et secouant la tête) : Il se sont sauvés !... comme des moineaux !

VICA (précipitamment, irritée, hors d'haleine, et derrière elle, deux servantes qui se mettent immédiatement à ranger et nettoyer la terrasse, pour que tout soit comme avant) : Oh !... vous les avez entendus !... hélas !... et que faisait-elle là-dedans, ma pauvre maîtresse...

MADAME MARE (comme précédemment) : Je priais pour eux... et pour moi.

VICA (comme précédemment) : Oui... vous êtes bonne comme une sainte !... (Les servantes s'en vont). Hou ! Et ces vieilles !... Comment n'ont-elles pas honte ? Ils ont la salle Bačić pour leurs cochonneries !... Hou !...

MADAME MARE (elle vient devant, lentement, calmement) : As-tu fini ? Oui !... (Pensive, pour elle-même) : Je n'ai pas tout compris ; mais, il me semble qu'il ne s'agit pas d'une véritable joie ! (À Vica) : Si le seigneur Lukša demande, dis-lui que c'est moi qui les ai autorisés. (Pour elle-même) : J'entends encore la voix d'Ida !... Et pourquoi ?! (Elle est presque arrivée à la chambre, et elle s'est retournée vers Vica qui ferme la petite chapelle). Vica ! Est-ce la pleine lune, ce soir ?

VICA (regardant le mont Petka) : Oui !... la voilà qui émerge derrière le mont Petka ! On dirait une épée paroissiale sur une tresse noire !

MADAME MARE (comme précédemment) : Viens !... nous irons au jardin.

LA VOIX DE VUKO (depuis le jardin) : Vica ! Où es-tu, Vica ?

MADAME MARE (elle s'est arrêtée, et écoutant sa voix avec plaisir) : Oh ! Le seigneur ! Si tôt !...

VICA (elle se rend vers le parapet) : Me voilà ! Voilà !... Quelle presse inutile !... (Se penchant et regardant en bas) : Ah ! Ah !... Grâce à Dieu... (À madame Mare) : C'est Vuko ! (L'interpellant) : Que veux-tu, jeune homme ?

LA VOIX DE VUKO (d'en bas) : Le seigneur est-il rentré ?

VICA (comme précédemment) : Tiens, le voilà, il arrive de Lapad. Mais ne crie donc pas !

LA VOIX DE VUKO (comme précédemment) : Eh, que veux-tu !... Un loup est un loup !

MADAME MARE (qui s'est machinalement avancée vers la voix. Son visage s'est altéré profondément. Elle écoute et réfléchit) : Les miens se moquent de moi. Mais les voix sont pour moi le jour et la nuit, et la sérénité, et les vieilles choses... et les morts !... (Frissonnant) : Quand j'écoute, je vois.

VICA (elle est revenue et l'a saisie par le bras) : Allons, Madame Mare !...

MADAME MARE (pensive, mais sereine, elle a soupiré profondément) : Ah !...

VICA (lui embrassant discrètement la main qu'elle a appuyée sur son coude) : Pourquoi ma Dame se lève ?

MADAME MARE (comme précédemment) : Je recherche toujours quelqu'un à sa voix... et je ne peux le trouver. (Elles partent).

LE SEIGNEUR LUKŠA (il entre en haletant d'un pas lourd et lent du jardin. Il parle à quelqu'un en bas) : Quand tu as tout préparé, viens aussi ! (Sur la terrasse, de mauvaise humeur, fatigué) : Ouf !... ces marches... cette vieillesse !... (Il est arrivé jusqu'au siège à droite du parapet, puis s'est assis et a soupiré profondément) : Ah ! Finalmente !... (Il soulève le chapeau de sa tête et le pose de côté) : Je me suis fatigué... et mis en colère !... Ouf ! Mais en colère !... almeno, ici, je regarde ce qui me plaît !... et je parle tout seul comme une vieille fille !... Mais naturellement... j'exploserais !... (Il s'est levé et a frappé de sa canne, manifestant de la colère envers la cheminée de la centrale électrique qui, là-bas, pointe en l'air et rejette de la fumée au fond de Batala). Non !... pas même ici !... où que tu te tournes, quelque chose te frappe dans l'œil, dans le nez... Et voilà ! Le diable aurait-il laissé une telle cheminée en bas de Mihajlo ?!... (D'une humeur de plus en plus mauvaise, de plus en plus excité dans l'immense silence du soir) : Il n'y a plus de Gruž ; il n'y a plus de Nonciature ; plus de Boninovo ; jetés, anéantis, taillés !... Et les wagons ! Le tramway, la fumée, la puanteur... (Il s'est planté de nouveau le chapeau sur la tête puis déambule avec agitation sur la terrasse vide). Mara a bien fait ! Ils lui ont pris sa rive et sa cabine de bain ! Et elle a dit : « Serviteurs ! » Puis elle est partie au paradis. (De plus en plus enragé, car sa voix résonne démesurément dans la solitude) : Et tous des étrangers !... tout est nouveau ! Les domestiques en calèche, les ordures dans le Palais ! Et les partis ?!... (Dans un grand éclat de rire et de colère) : Ah ! Ah !... nos partis ! (Désignant avec irritation et mépris Gruž) : Deux camps, trois étendards, quatre putains et une centaine de voyous !… Mais... (frappant de la canne sur la terrasse) Mais !... les gendarmes vous protègent !... Eh ! Eh !... Les baïonnettes vous sont nécessaires... pour que vous ne vous entretuez pas !... Comme des soldats !... (La toux et la colère l'étouffent et il s'appuye sur le guéridon le temps que ça passe. Il tremble de tout son grand corps et son visage a bleui. Respirant ensuite difficilement, avec un geste de dédain de la main, comme si tout était fini) : Je sais, je sais ! Attends et tu m'auras aussi. Mais pas encore aujourd'hui. (Essuyant la sueur de son front) : Comme mon papa !... ça vaut la peine d'être une bête comme moi ! Se mettre en colère perchè les hommes vivent et oublient... (Une pause. Il regarde alentour. Morose) : Naturalo... pas un chat !... (Les pigeons roucoulent sous les combles) : Je comprends !... oui, oui !... vous êtes allés dormir !... (comme étonné en levant la tête pour regarder le ciel) : Oh ! Les étoiles ?!... (il extrait sa montre de sa poche)... 7 heures et demi. Oh ! Oh !... (Il se retourne et regarde le mont Petka qui s'étend et s'allonge dans la palette violacée du ponant qui s'éteint. Une étoile tremblote comme si le vent secouait ses flammèches. Là-bas, sous Marinica, les réverbères transpercent de petites aiguilles dorées le crépuscule verdâtre de Lapad, puis s'éparpillent dans le golfe désert) : Le mont Petka !... Eh !... S'ils dorment tous, tu es almeno toujours all'erta ! (À mi-voix) : Idiot !... Tu es plus beau que dans ma jeunesse !... Et pour qui ?... Qui te regarde ?... À qui parles-tu ?... (Revenant tristement vers la maison) : Et tiens, voilà !... Je t'ai tourné le dos !... (Il s'est assis, perdu dans ses pensées, enfoncé dans son siège). Elle a tellement regardé cette terrasse... C'est peut-être pour cela qu'elle est si mélancolique... car d'ici peu, plus personne ne s'y promènera ! Oui !... Une espèce d'Américain viendra... on lui dira qu'ici se sont promenés des spectres (avec un rire amer) ah, ah ! Et ce ne seront pas des mensonges ! Puis il se débarrassera de la maison et de la terrasse... comme Lorko ! (Il se lève, avec l'âge, de mauvaise humeur, engourdi) : Mais que se passe-t-il aujourd'hui ?... Je n'ai pas de paix !... En vain !... pour moi, la promenade ne vaut plus rien... ni le monde... rien !... Ce qu'il me faut... rester à la maison... s'enfermer... ne voir personne !... qu'ils ne disent pas que je suis devenu gâteux... oui !... oui !... (Suivant le susurrement profond et sourd de sa pensée) : Niko, Mare... et moi !... Puis la fin ! Chaque matin quand nous nous regardons... il me semble que je vais dire : « Quoi ?! Tu es encore là ! » (Regardant tout autour) : Seul ! Seul ! Mille ans de sang... de cerveau... de vraie vie. Et maintenant, tiens !... quatre os sous le cyprès ! (Il regarde dans le bénitier tout comme Niko) : « Les eaux mortes »... comme le disait le défunt Orsat. C'est bien ça ! (Il a haussé les épaules, moqueur). Et moi, je parle comme une commère ! C'est heureux que la pauvre Mare ne m'ait pas entendu. Elle me dirait de boire une infusion de feuilles d'oranger pour mes nerfs... Ah ! Ah !... Et comment, mes nerfs !... (Il veut se rendre dans la chambre).

VUKO (il est venu du jardin et tel une gigantesque sentinelle, est resté souple dans une calme vigueur d'un très beau corps. Simplement) : Seigneur !...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est arrêté et s'est tourné à moitié) : Qui es-tu ?

VUKO (comme précédemment) : Vuko, des Konavle.

LE SEIGNEUR LUKŠA (il se rend pesamment, avec mauvaise humeur, jusqu'au guéridon) : Ah ! C'est toi.

VUKO : J'ai préparé les cuves et fermé le magasin.

LE SEIGNEUR LUKŠA : Et les clés ?

VUKO (les lui tendant) : Les voilà ! Et tu sais, Seigneur, j'ai fait boire tes chevaux... et c'est fait, avant l'aurore !

LE SEIGNEUR LUKŠA (rangeant les clés dans le guéridon) : As-tu dîné ?

VUKO (dans un sourire, ses dents blanches luisent sous ses moustaches brunes) : Eh ! Grâce à Dieu ! Des fèves et quelques biscottes !

LE SEIGNEUR LUKŠA (machinalement) : Morbleu ! (Pensif) : Que je n'oublie pas : quand reviendras-tu ?

VUKO : Demain nous vendangeons à Bjelina près de Ljuta. Il y en aura pour deux jours.

LE SEIGNEUR LUKŠA (il se dirige vers la demeure) : Bene !... et maintenant, adio ! Éteins la chandelle dans l'étable avant de t'endormir !

VUKO : Eh ! Tu parles bien, Seigneur ! La chandelle, et au lit !...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est arrêté et l'a regardé. La froide réverbération du ciel étoilé chatoie sur le front fort du jeune homme) : Et toi, tu dors... bien, n'est-ce pas !?

VUKO (il a passé la main sur sa nuque, puis regardé la paume et a ri) : Eh ! Ça dépend !... Toute la journée, nous peinons, creusons, roulons des pierres, Dieu me pardonne,... comme des bêtes ! Et le soir, eh ! Seigneur Dieu, tu te jettes, et tiens, voilà, tu t'endors comme un mort !

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme précédemment) : C'est pour cela que vous êtes ainsi !

VUKO (crachant par terre) : Mais il y a des jours, Seigneur, où quelque chose te reste dans la gorge. Et alors, ni un œil, ni une miette... mais tout tourne et, Dieu m'en garde, le cauchemar stérile fait des ravages.

LE SEIGNEUR LUKŠA (souriant, il veut reprendre son chemin) : Je sais. Je le connais !... (Agitant la main) : Et à présent, va-t-en dormir !

VUKO (il n'a pas bougé, a juste passé un mouchoir sur son visage, puis a regardé et a soupiré) : Ah ! Si Dieu et la Sainte Vierge le permettent, mais...

LE SEIGNEUR LUKŠA (à la porte, étonné, assombri, mais avec curiosité) : Mais... quoi ?

VUKO (il a regardé vers l'Est, et ses doigts se tordent et craquent comme des branches sèches sur le feu) : Et comment puis-je dormir, Seigneur, alors qu'ils ne me donnent pas Jela ?!

LE SEIGNEUR LUKŠA (il a croisé les mains derrière son dos, puis s'est approché de lui en le regardant avec moquerie dans les yeux) : Ah... mais bravo !... Que je te vois !... 

VUKO (il a baissé la tête, puis retrousse ses manches blanches) : Eh ! C'est comme ça, Seigneur ! Depuis que nos familles nous ont envoyés au pâturage ! Elle était une petite enfant, comme un petit agneau. Et comment j'en ai pris soin ! Pour elle, j'ai cueilli des mûres sauvages et des narcisses. Pour elle ! Et que voulez-vous !... Un enfant... comme un enfant !

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme précédemment) : Et maintenant, que nous sommes des hommes mûrs... maintenant, nous venons auprès du seigneur... sous prétexte de moût... et nous lui volons ses servantes !

VUKO (le regardant tranquillement) : Ce n'est pas ça, Seigneur. Je vous le demande... en votre volonté : vous me la donnerez ou non.

LE SEIGNEUR LUKŠA (lui tournant le dos) : Et moi, je ne te la donne pas. Maintenant, tu pourras dormir !

VUKO (immobile) : Et pourquoi ne me la donnez-vous pas ?

LE SEIGNEUR LUKŠA (brusquement, les yeux dans les yeux) : Et qui t'a appris à demander pourquoi ? 

VUKO (il a passé la main sur son visage, puis a regardé au loin) : Ça m'est pénible, Seigneur !...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il le regarde de côté, calmement) : Et cela peut te l'être !... (Presque ironique) : Il n'a rien, un gamin, et il veut se marier !

VUKO (comme précédemment) : J'ai deux bras.

LE SEIGNEUR LUKŠA (avec mauvaise humeur) : Tu pourrais même en avoir quatre ! Non et non ! Et sa mère aussi m'a supplié : ne la donne pas, Seigneur... qu'elle n'aille avec personne !... oui... oui... elle a dit précisément : avec personne !

VUKO (il a mis les mains sur ses hanches, puis a regardé le ciel où les étoiles scintillent) : Et à qui la faute ?

LE SEIGNEUR LUKŠA : La faute ? Je ne te comprends pas. 

VUKO (il regarde le sol, puis calmement) : Eh ! Vous ne le savez pas, Seigneur. Elle a voulu dire : ma fille n'est pas pour un... bâtard !

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'approche lentement de lui en le fixant dans les yeux) : Et tu en es un ?...

VUKO (comme précédemment) : Ils m'ont ramené dans les langes de l'hôpital. (Une pause).

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est retourné, puis pensif et un peu mécontent) : Je suis désolé pour toi. Je te crois honnête... tu seras meilleur que beaucoup des nôtres. Oh ! Ne te morfonds pas !... mais étreins ton âme et trouve en une autre.

VUKO (il a passé les deux mains sur son visage, comme s'il se débarbouillait. Il a soupiré profondément, puis s'est lentement retourné pour partir) : Et que puis-je... Puisque vous ne voulez pas...

LE SEIGNEUR LUKŠA (se dirigeant vers la chambre, avec mauvaise humeur) : E tanto basta !... Il faut te lever tôt...

VUKO (il extrait une lettre de sa ceinture) : De la part de monsieur le curé de Čilipi...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il prend la lettre et regarde Vuko) : De don Ivan ?... Et tu ne me la donnes que maintenant ?!...

VUKO (calmement) : Il m'a dit de te la remettre si tu ne réponds pas à mon vœu...

LE SEIGNEUR LUKŠA (fourrant avec irritation la lettre dans sa poche) : Ah !... tu peux lui dire immédiatement que je le salue et que sa peine est vaine... Mais comprenez !... (Il s'est acheminé pesamment vers l'entrée. Le crépuscule recouvre toute la terrasse comme de la cendre. Seul le ciel est éclairé et grand, grand)

MADAME MARE (elle est apparue à la porte de la chambre, tenant un candélabre en argent. Elle appelle tranquillement) : Lukša !...

VUKO (près de la sortie du jardin, il a baissé profondémént, tristement la tête et des doigts farfouille dans les froids cailloux) : Eh ! Que je suis malheureux. Mon Dieu !...

MADAME MARE (elle s'est tournée. Tenant toujours le candélabre, elle a fait un pas vers la voix, et l'horreur a recouvert son visage) : Qu'as-tu dit ?... Lukša !... Que t'arrive-t-il, pour l'amour de Dieu !

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est retourné, puis est resté comme cloué sur place, regardant comment Mare, semblable à un fantôme, s'avance vers Vuko. Involontairement et silencieusement en lui-même) : Mare !...

VUKO (il a relevé les mains, essuyé une larme avec le coude de sa chemise, puis s'est retourné comme s'il allait descendre, d'une voix basse, affligée, retenant, dirait-on, une chanson triste) : C'est dur d'être soi sans ce qui nous revient ! (Il descend et part).

MADAME MARE (comme précédemment) : Dis. Dis-moi, mon Lukša ! Ta peine... Comme alors.

LE SEIGNEUR LUKŠA (le visage métamorphosé, il s'approche d'elle. La flamme de ses yeux s'enfonce dans la prunelle vide d'un regard inexpressif dans lequel perce une pensée effroyable. Plus fort, mais comme dans un souffle) : Mare !...

MADAME MARE (elle a senti son souffle, s'est avancée et l'a saisi en tendant les mains. Le candélabre tremble dans ses mains. Dans une exclamation) : Ah ! Tu es là !... Oh ! Pourquoi ne me parles-tu pas ? Qu'est-ce qui te tourmente ?... Je suis ta sœur unique !... Ah ! Seulement pas avec cette voix. Et alors aussi, tu avais dit les mêmes mots, ceux-là : « c'est dur... dur... » Oh ! Comment est-ce...

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme précédemment, toute sa vie s'est pétrifiée dans le regard qui boit ces lèvres blêmes, ces yeux vides et le désir humain voulant connaître la face du destin. D'une voix profonde, près d'elle, s'enchaînant à ses mots) : C'est dur d'être soi sans ce qui nous revient ! (Il lui prend doucement le candélabre des mains et le pose sur le guéridon).

MADAME MARE (elle s'est toute serrée contre lui) : Oui !... oui !... Aujourd'hui, c'est la première fois que tu me parles avec la voix... de la jeunesse !... Oh ! Comme tu l'avais tue ! (Le caressant) : Mon pauvre Lukša !... Toi aussi, tu as écouté nos ancêtres ! Tu l'as quittée !... Tu vois... Encore aujourd'hui, je me souviens de tes sanglots... Oh !... que t'arrive-t-il... qu'as-tu ?

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est doucement éloigné d'elle, et son visage s'est assombri comme la tour Minčeta sous la pluie. Mécaniquement, tout en regardant sans cesse le spectre de Mare, il a sorti de sa poche la feuille que Vuko lui a apportée, et l'a ouverte dans un tremblement désespéré. Pour lui-même, avec une surprise immense) : Ma voix... en lui ?!... (Il s'est penché précipitamment près de la chandelle et a parcouru la lettre. C'est le choc. Comme une fumée a voilé son visage. Il laisse tomber sa main... mais il s'est raffermi et est demeuré de marbre, muet. Les yeux se sont écarquillés dans l'obsciruté et les lèvres involontairement chuchotent de façon presque imperceptible). Vuko !... mon fils !... 

MADAME MARE (inquiète, seule, comme égarée) : Où es-tu ?... où es-tu ?...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il a fermé les yeux, comme si une lumière trop forte le brûlait. L'instant fatidique est passé, et il en est sorti brisé. Enfin, sa voix l'a éveillé. Il passe sa main sur son visage comme s'il en ôtait la brume. Il revient à la vie et son premier regard est pour cette pauvre femme. Il fondrait bien en larmes, mais Lukša Menze pleurant devant sa sœur ! Il s'est approché d'elle, l'a serrée comme s'il allait l'enlacer puis a embrassé ses mèches blanches et s'efforce d'éclater d'un rire insouciant) : Ah ! Ah ! Ah !... je t'ai eue... bien eue !

MADAME MARE (joyeuse, incrédule, elle le serre dans ses bras, et les larmes fondent de ses yeux morts) : Ah !... tu es de nouveau toi-même !... Mais, qu'y a-t-il ?... qu'y a-t-il ?

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme précédemment) : Tu reconnais les voix,... oui... mais tu n'es pas encore une vraie sorcière. Oh ! Non !... car tu n'as pas su deviner quand quelqu'un pleure et quand il chante...

MADAME MARE (incrédule) : Ah ! Et quand il chante donc ?!...

LE SEIGNEUR LUKŠA (de plus en plus animé, mais une lutte tenace subsiste sur son visage tourmenté) : Sicuro !... Voilà que me sont revenus les jours d'antan... quand je composais encore des poèmes ! Ce fou de don Marin m'a supplié de lui composer quelque chose pour la fête de la Saint-Michel !... Et voilà !... je déclamais et toi, tu t'es alarmée !

MADAME MARE (appuyant sa tête sur son épaule) : Oh ! Si tu savais combien j'ai eu peur quand tu as gémi ainsi ! Je n'ai personne d'autre que toi... et l'obscurité !...

LE SEIGNEUR LUKŠA (la menant doucement dans la chambre) : C'est toujours ainsi lorsque tu ne m'écoutes pas !... Il vaut mieux que Vica te guide, ou bien que tu m'appelles. Et à présent, va... va dans la chambre ; que le dîner soit vite prêt... puis, je te lirai mon poème du jour...

MADAME MARE (elle est arrivée à la porte et lui a caressé le visage des deux mains) : J'y vais ! J'y vais !... Mon Dieu ! Voilà que tu as de nouveau la voix... de ta vieillesse ! (L'embrassant sur le front) : Excuse... en place de notre mère ! (Elle part lentement avec un sourire heureux).

LE SEIGNEUR LUKŠA (seul, il s'est arrêté à la porte en la regardant partir, puis s'est retourné et pesamment, vieilli, abattu, il a titubé jusqu'au siège. Là, il s'est effondré et a fixé un instant la feuille ouverte ; il l'a prise en secouant la tête, bredouillant, et, vaincu, la lit) : « Prenez pitié de l'enfant que sa mère a apporté de l'hôpital il y a vingt-quatre ans de cela. Elle s'appelait Nika et elle était servante auprès de votre mère. Elle est morte immédiatement de peine et de honte. Et au seuil de la mort, elle m'a dit : quand il sera dans la détresse, que son père le protège. Dieu m'appelle ! Lui sait que je l'ai mis au monde avec le seigneur Lukša. » (La lettre lui tombe des mains, et son regard se perd dans le lointain). Et elle a dit la vérité. (Une pause. Il s'est levé, les jambes lourdes comme du plomb). Comme tout revient et tout se paie ! (Plus durement) : Et il faut payer ! (Pensif, en scrutant un ruban de lumière dans les ténèbres qui l'entourent) : Sur la vieille branche de la souche familiale !... Même Mare l'a reconnu ! Oui... oui ! C'est lui, lui, à qui nos ancêtres ont interdit de venir au monde. Le fils ! (À voix basse, avec peur, regardant tout alentour) : J'ai un fils !... En lui coule tout notre sang très noble ! Mon grand-père tout craché !... Oh ! Si quelqu'un m'entendait !... (Plus bas encore) : Tout comme nos aïeux !... (Il a fait un pas et a fixé le vide) : Et Galatée aussi a reçu la vie... mais l'âme ?!... (La nuit a tout recouvert. Et partout les étoiles dans le ciel et sur la mer. Toute la nature s'est dissipée dans l'obscurité et dans un silence sacré. Il a tressailli comme s'il avait froid) : L'âme le peut-elle ?!... (Rudement) : Il le faut. (Il va difficilement, avec fatigue, jusqu'au parapet, puis appelle dans la nuit) : Vuko !

LA VOIX DE VUKO (d'en bas) : Seigneur !

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme précédemment) : Viens en haut.

LA VOIX DE VUKO (comme précédemment) : Me voilà !

LE SEIGNEUR LUKŠA (dans ses pensées, il est arrivé jusqu'à la petite chapelle, puis machinalement, a regardé la porte fermée).

VUKO (il est apparu à l'entrée du jardin. Les bougies sur le guéridon l'illuminent. Tranquillement) : À tes ordres, Seigneur !

LE SEIGNEUR LUKŠA (marchant sans le regarder) : Je voulais te dire que j'avais lu la lettre de ton curé. (Comme s'il cherchait sur le guéridon) : T'a-t-il dit ce qu'il m'avait écrit ?

VUKO : Non.

LE SEIGNEUR LUKŠA (il prend dans une main la chandelle et dans l'autre la feuille) : Allons, viens ici ! (Vuko se rapproche. Lukša lui tend la feuille en le regardant ardemment, franchement, sévèrement, alors que toute la lumière porte sur la face du Konavlien) : Veux-tu lire ?

VUKO (avec un sourire paisible) : Et comment le pourrais-je... difficile ?

LE SEIGNEUR LUKŠA (l'observant sans cesse tout en posant la chandelle sur le guéridon) : De qui es-tu ?

VUKO (comme précédemment) : À quoi bon, Seigneur !

LE SEIGNEUR LUKŠA (il baisse son regard sur le guéridon, puis s'assied dans le siège, lui désignant l'autre fauteuil) : Assieds-toi.

VUKO (il s'est assis tranquillement, à la paysanne, appuyant ses coudes sur ses genoux).

LE SEIGNEUR LUKŠA (naturellement, l'observant sans arrêt) : Ton curé m'écrit qu'il connaissait ta mère...

VUKO (comme précédemment, fixant le sol des yeux) : J'ai entendu.

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme précédemment) : Qu'elle est décédée quand tu étais encore dans les langes et qu'elle lui a demandé... de retrouver ton père !

VUKO (il a haussé désespérément les épaules) : Et à quoi me servirait-il à présent !

LE SEIGNEUR LUKŠA (luttant contre sa propre peine ; avec davantage de profondeur) : L'as-tu recherché ?

VUKO (regardant la paume de ses mains) : Et pourquoi le ferais-je ! J'ai grandi chez Mate Miloš comme son propre fils. Dès le début, les enfants se moquaient de moi : « bâtard !... Mulet ! » Parfois, ça me faisait mal... mais quand je me suis rendu compte qu'il y en avait dans chaque maison konavlienne, je me suis dit, eh !... il faut que ça soit comme ça !

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme précédemment) : Et après... c'était difficile ! Ah ?!

VUKO (il s'est installé confortablement dans le fauteuil) : Et pas tant que ça. Tout d'abord, dans les pâturages – oh ! C'étaient les plus belles années – puis épuise-toi à semer, creuse... l'été dans la chaleur et l'hiver dans l'eau. Eh ! Et voilà, Seigneur !

LE SEIGNEUR LUKŠA (le regardant avec pénétration) : Et jamais rien ne t'a tracassé... tourmenté... que tu te sortes de cette misère... que tu deviennes quelque chose... un « monsieur » ?

VUKO (il a sorti un mouchoir et s'est mouché, puis avec un sourire naïf) : Eh !... pour te dire la vérité... je serais bien parti en Amérique.

LE SEIGNEUR LUKŠA (s'assombrissant) : Et pourquoi ?

VUKO (ouvertement) : Pour gagner de l'argent !

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme précédemment) : Et que feras-tu de cet argent ?

VUKO (il s'est levé et a mis ses mains sur ses hanches, puis en riant) : Eh ! Seigneur ! Je reviendrais à Konavle et j'acquerrais en propriété un petit domaine.

LE SEIGNEUR LUKŠA (avec un ultime rayon d'espoir) : Et les enfants ?...

VUKO (il rougit et se gratte derrière l'oreille) : Les enfants !... Mon Dieu !... et qui pense à ça... (Profondément) : De toute façon, puisque vous ne me la donnez pas !...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il est allé lentement jusqu'à la petite chapelle, puis est revenu l'air pensif) : Et que dirais-tu si quelqu'un, tout à coup, t'annonçait : Tu sais, Vuko !... ton père était un seigneur... Il est mort, mais il t'a laissé un trésor... et une maison... une grande maison... disons, per esempio (tout près de lui, pâle, mais luttant pour sa propre survie et regardant ce beau et courageux visage), comme celle-là... comme la mienne !...

VUKO (il rit entre ses épaisses moustaches) : Hélas, Seigneur ! Vous vous moquez de moi !

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme précédemment) : Je te parle juste pour parler. Je ne peux pas aller dormir. Et j'ai envie de parler avec qui le veut bien !... Dunque (posant la main sur son épaule valeureuse), réponds-moi ; si la porte de cette maison s'ouvrait, que la domesticité te salue et t'accueille, et quelqu'un te tende la main et dise : voici le palais de tes ancêtres. Tu es noble ! Oui, oui, ça ne sert à rien d'avoir honte ! C'est une plaisanterie... Mais dans la vie, de tels contes se sont déjà réalisés. Dunque ! Que ferais-tu, Vuko, s'ils te donnaient cette maison ?...

VUKO (il rit vivement et de toutes ses dents) : Eh ! Pour te dire la vérité... (Regardant tout alentour) : Seigneur, je la vendrais.

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme si quelque chose l'avait frappé en pleine poitrine, il s'est assis dans le fauteuil et a ri convulsivement) : La vendre !... Ah ! Ah !...

VUKO (comme précédemment, calmement, et crachant par terre) : Et comment !... puis j'irais à Konavle planter des vignes.

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est tu et a baissé la tête. La sentence est tombée. Il a pris la lettre de don Ivan et la déchire lentement. Pour lui-même) : C'est ainsi ! (Simplement à Vuko avec l'expression antérieure de supériorité. Il s'est levé) : Tu diras au maître don Ivan que tu m'as vu lorsque j'ai déchiré sa lettre.

VUKO (il s'est éloigné, puis se rend vers la sortie) : Oui, Seigneur !

LE SEIGNEUR LUKŠA (le regardant) : Où vas-tu ?

VUKO : Dans l'étable.

LE SEIGNEUR LUKŠA (il a cligné des yeux et baissé le regard, puis après un instant d'hésitation, calmement) : Vas-y !

VUKO (il veut descendre) : Bonne nuit, Seigneur !

LE SEIGNEUR LUKŠA (il a écrit rapidement quelque chose sur un papier et le lui donne) : Et tu remettras ça à don Ivan.

VUKO (il le prend et le regarde avec des yeux pleins d'espoir et de prière) : Seigneur !...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il regarde son visage, presque pour lui-même) : Tu as oublié son âme,... Pygmalion !... 

VUKO (comme précédemment) : Que dis-tu, Seigneur ?

LE SEIGNEUR LUKŠA (calmement) : Rien ! Que d'ici quatorze jours tu épouseras Jela.

VUKO (vivement, brusquement, métamorphosé, il s'est incliné et lui a embrassé la main) : Mon Seigneur !

LE SEIGNEUR LUKŠA (il a posé sa main sur les siennes, puis s'est penché et a regardé ce très beau visage. Il murmure, comme en lui-même) : Quel dommage !... (Il s'est repris, s'est redressé et s'est éloigné en direction de la demeure)... puis tu iras en Amérique... A intanto... va dormir.

VUKO (partant joyeusement) : Eh !... et qui le pourrait à présent, Seigneur !... (Il s'en va gaîment).

LE SEIGNEUR LUKŠA (il a écouté ses pas disparaître. On l'entend encore de manière étouffée chanter son bonheur. Puis, il soupire profondément, et la paix s'abat sur son visage) : Si don Marin m'avait entendu !... J'en aurais subi des théories !... (Il a pris la chandelle, puis appelle Vica depuis la terrasse) : Vica !

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme précédemment) : Quand Vuko s'en ira, ferme la porte !

LA VOIX DE VICA : Oui, Seigneur !...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est dirigé vers la chambre, mais s'est arrêté avec la chandelle en main et d'un long regard a contemplé tout le noir silence de la terrasse morte et obscure. Il lui semble se trouver sur les pierres tombales d'un antique cimetière. Puis il revient à lui et agite la main comme s'il chassait d'invisibles fantômes. Plus péniblement, plus âgé, il part dans la chambre) : Et maintenant !... Allons dormir. (Il entre).

 

LE RIDEAU TOMBE

 

 

 

Traduit par © Nicolas Raljević en octobre 2014

 

 

 

 

 

INDEX

 

 

BOKAR : Forteresse surplombant la mer sur le côté Ouest des murailles de Dubrovnik.

BOUCHES DE KOTOR (Boka Kotorska) : Golfe profond et très découpé du Monténégro s'ouvrant sur l'Adriatique au Sud de la Dalmatie.

BRSALJE : Partie de Pile, au Nord-Ouest de Dubrovnik.

 

CETINJE : Ville du Sud-Ouest et capitale historique du Monténégro.

 

FALIERO Marin – Marino Falieri (1280-1355) : Doge écarté pour avoir comploté contre l'aristocratie vénitienne.

FONTON : Consul russe à Dubrovnik, d'origine française mais de foi orthodoxe.

 

GRUDA : Village de la région  de Konavle au Sud de Dubrovnik.

GRUŽ : Port de Dubrovnik.

 

KONAVLE: Région du comtat de Dubrovnik.

KONO (du latin canalis, canal) : Zone au-dessus de Dubrovnik.

 

LAPAD : Péninsule qui ferme par le côté Sud-Ouest le port de Gruda.

LAURISTON, Jacques-Alexandre-Bernard Law, Marquis de (1768-1828) : Maréchal français qui a pris Dubrovnik en 1806.

 

MARMONT, Auguste-Frédérique Louis de (1774-1852): Maréchal français, gouverneur des provinces illyriennes. Il devient duc de Raguse en 1808.

MAROJICA KABOGA, surnom de Spaletić (1630-1692), héros ragusain. Après le grand tremblement de terre de 1667, il est libéré de prison où il avait été enfermé pour meurtre et a sauvé la Ville du saccage par les villageois des environs. 

METASTASE, Pietro : Poète italien  (1698-1782)

MIHAJLO : District de Lapad sous le mont Petka, avec la petite église de l'archange Saint-Michel et le cimetière des patriciens de Dubrovnik.

MINČETA : La plus belle des tours des murailles de la vieille ville.

 

NONCIATURE : Versant Ouest du mont Srđa au-dessus du confluent de la rivière de Dubrovnik (nom provenant de la petite église de l'Annonciation).

 

PETROVO SELO : Village sur les montagnes au Nord de Dubrovnik.

PILE : Banlieue Ouest de Dubrovnik hors des murs de la Ville.

PLACE (ou Stradun) : Rue principale de Dubrovnik.

POSAT : Montagne au-dessus de la Ville et de Pile.

PUSTIJERNA : Partie Sud de la vieille ville de Dubrovnik, la partie la plus ancienne de la Ville.

 

SINJAVIN – Dimitri Nikolaević Senjavin (1763-1831) : Commandant de la flotte russe chargé de repousser les Français. 

SLANO : Ville côtière au Nord de Dubrovnik.

SORGO Antun – Ante Sorkocević (1775-1841) : Sénateur et ambassadeur de Dubrovnik à Paris. Francophile.

STULLI, VODOPIĆ, VLAJKI : Et quelques quatre-vingts autres, la plupart plébéiens, appartenaient au parti des Français à Dubrovnik.

 

TRICRKVA (les Trois églises) : District à proximité de Dubrovnik.