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IVO VOJNOVIĆ

 

 

  

 

LA TRILOGIE DE DUBROVNIK

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces trois branches

de laurier, d'absinthe et de bruyère

DE MON PÈRE

reçues en don pour la vie, à présent sur sa sainte tombe

je les dépose – qu'à l'ombre des cyprès de Mihajlo, elles ne se flétrissent.

 

 

 

 

 

 

 

 

PRÉLUDE

 

 

Lorsque je Te vois discrètement lécher

les escarpements fracturés de la Ville écartelée,

d'assauts et d'écume que de ta bouche tu soulèves

des étendues lascives - que ta débâcle ne te rende pas honteuse ! -

 

alors, je me souviens de toi, Mandaljena,

sainte tandis que prosternée tu lavais les pieds

les chauffant de tes larmes et te sauvant toi-même.

La paix t'accompagnait alors car dormait à Ses côtés

 

une tempête de passions, sur l'autel des dignités. -

Pêcheresse éternelle qu'ils appellent la Vague,

simule encore à présent, antique menteuse.

 

Écoute !... tandis que sur les rochers pleuvent ses baisers,

l'abîme vert résonne d'une menace nouvelle !...

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Au-dessus de la Ville, la lune flotte telle une coque de noix.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SUR LA TERRASSE

(TROSIÈME PARTIE DE LA TRILOGIE)

 

 

 

 

 

PERSONNAGES

 

LE SEIGNEUR LUKŠA COMTE MENZE (Menčetić), patricien de Dubrovnik (65 ans)

LE SEIGNEUR NIKO, son frère (70 ANS)

MADAME MARE, sa sœur (68 ans)

IDA, sa cousine (21 ans)

LA BARONNE LIDIA (29 ans)

MADAME SLAVE (48 ans)

EMICA, sa fille (19 ans)

MADAME LUCRE (52 ans)

ORE, sa fille (18 ans)

JELKA, son amie (24 ans)

MADAME KLARA (60 ans)

DON MARIN, curé (66 ans)

LE COMTE HANS (34 ans)

LE BARON JOSIP LASIĆ (28 ans)

MARKO TUDIZI, gentilhomme et fonctionnaire municipal (36 ans)

VUKO, un Konavlien

VICA, servante auprès du seigneur Lukša

TROIS MUSICIENS DE DUBROVNIK

DEUX DOMESTIQUES chez Lukša

 

          La scène se passe en l'an 1900 dans la demeure du seigneur Lukša à Gruž.

 

 

 

UNE SCÈNE UNIQUE

 

Le rideau se lève sur la blanche terrasse en pierres de la maison des Menčetić, illuminée par le soleil et ornée des cimes des palmiers, des mimosas et des lauriers roses en fleurs qui s'élèvent du parc large comme la place dei Signori d'une quelconque petite cité italienne classique ; tout à coup, elle s'enflamme toute, sourit toute et se répand toute en long et en large sur la scène, calme, spacieuse et seigneuriale dans l'or des premiers ponants d'automne. 

          À travers de fines colonnettes gothiques à l'extrémité du parapet émerge plus bas la baie de Gruž noyée dans une composition d'or et de cuivre. Cette étendue majestueuse de la terrasse blanche serait trop froide et vide si au fond ne se levait le versant doux du mont Petka qui, précisément ici, depuis cette terrasse, se raidit au beau milieu de l'horizon, vert, sombre, absorbé dans ses méditations tout comme le sphinx égyptien dans les sables. Une dense forêt de pins lui couvre le front, sur ses plis descend le long de ses flancs et recouvre d'un manteau de sereine noirceur tout cet historique profil magique et inaltérable qui grimpe et retombe depuis la Vierge de la Miséricorde jusqu'au dernier promontoire de Lapad, et dans lesquels flotte encore le frémissement des âmes ragusaines se consumant.

         De cette verdure, de plus en plus obscure dans ce défi à l'ardeur solaire, surgissent comme l'ombre des ténébreuses cathédrales gothiques, les noires silhouettes architecturales des cyprès de Mihajlo, gardiens silencieux des puissances nationales défuntes.

Et comme elles sont petites et calmes les maisonnettes sous le silencieux plateau de la côte de Lapad ! La fraîcheur du mont Petka les a déjà éteintes dans la demi pénombre violacée, et elles ont commencé à cligner de somnolence comme si elles s'étaient fatiguées à scruter sans cesse l'eau paisible qui baigne leurs pieds et où, à présent, semble-t-il, toutes recherchent si par hasard au fond de la baie trouble ne se serait pas enfoncé le vieux palais des Gučetić – le mystérieux Lorko - qui a disparu ici il y a peu avec tous ses esprits bienfaisants et ses fières fenêtres lombardes.

          Mais si les vieux murs s'écroulent, quelque chose cependant vit encore, quelque chose exulte encore fièrement de la terre rouge et humide de la pointe de Lapad.

           Les cyprès. Les cyprès, partout alentour des cyprès !

       Voilà, tiens, ils se sont mis en route près de la demeure fière et abandonnée de Đorđić en une sorte de triste et mystérieuse procession, et les voici qui grimpent, descendent, s'arrêtent, délibèrent avec une fatigue toujours plus grande, une attention toujours moins forte ! Parmi les pins, parmi les oliviers, dans les vallées, ils cherchent quelque chose de perdu que le mont Petka leur dévoilera peut-être. Petka, sur lequel tous fixent leur regard voilé et sombre. Et pendant ce temps, sur la terrasse des Menčetić, où les dalles sont polies comme du marbre des promenades innombrables des seigneurs morts et vivants, le soleil jette encore tous ses ors rougeâtres, les colombes s'aiment toujours, et les lézards s'accrochent aux vases dans des poses héraldiques dignes de Pracat.

          L'air frais, la lumière, la beauté sur cette image des âges classiques est telle que l'on n'entend pas même la fatigue de l'humanité qui traverse Gruž et qui jouit du resplendissant couchant automnal.

          Le petit muret avec le banc de pierre qui clôt la terrasse sur la droite présente une ouverture. Ici, les lauriers sont les plus touffus ; et là se trouve aussi un petit escalier qui mène au jardin. Un peu plus loin de cette embrasure se dresse un haut mur gothique de pierres taillées, une splendide demeure dans laquelle sont percées de grandes portes ogivales semblables au balcon à travers lequel on pénètre dans le logis du seigneur Lukša.

         Du côté gauche, la terrasse est occupée par une petite chapelle domestique magnifique qui a heureusement pris place sur le dallage compact entre les palmiers et les cyprès. Comme elle est belle et charmante avec son portail Renaissance fermé, sa rosette délicatement ciselée et son remarquable bénitier autour duquel les feuillages en pierre de lis et d'acanthe enveloppent l'ange de marbre de l'école de            Donatello, qui prie les mains jointes au sommet d'une fière tour aux armoiries des Menčetić ! Le bijou de ce sanctuaire est un petit clocher roman tout recouvert de lierre et de roses blanches qui enlacent la croix noire en fer au sommet et d'où ils se sont éparpillés sur les corniches et les guirlandes, cachant d'un rideau de fleurs la petite cloche de bronze qui apparaît et se donne de la peine sur la terrasse ensoleillée.

       Et tout cela jaillit, observe et s'évertue ; et converse et fusionne en une harmonie des lignes et des sentiments. Et comment ne le feraient-ils pas alors qu'ils sont tous ici depuis toujours : et la cloche, et le feuillage, et la terrasse, et les colombes, et le mont Petka, et les seigneurs...

         Les seigneurs ?...

       Si maintenant, devant cette scène d'immobilité enchantée d'une vie pétrifiée se promenaient subitement des dames en crinoline à fleurs et des nobles en perruques, ou même en gilet d'ambassade de Constantinople, un spectateur dirait qu'heureusement rien n'a changé dans le monde et que dans les églises de Molunat jusqu'à Rat, on prie encore : « Domine salvam fac Respublicam ! » Mais qui pourrait s'imaginer que le seigneur de ce monde ressuscité de beauté et d'antiquité est... ce colosse impassible qui s'est ici effondré dans un fauteuil de cuir, s'appuyant d'une main sur le guéridon proche sur lequel le vieux et discret curé don Marin écrit tout pelotonné, et de l'autre plantant une pipe sous ses moustaches grises, la tête inclinée fixant les yeux au sol ?

       Et pourtant, c'est bien le seigneur de ce paradis ! Le seigneur Lukša Menze, comte des contreforts montagneux, de la très noble lignée des Menčetić qui couronnèrent Dubrovnik de l'angélique et immortel diadème qu'est la merveilleuse forteresse de Minčeta. Et c'est réellement lui, le seigneur de domaines innombrables, le diplomate éprouvé, le patriote exemplaire, qui du temps des luttes nationales légendaires a plaidé devant le trône impérial l'unification de son peuple sur les bases d'un même sang et de la concorde, lui, le dernier poète aristocratique de Dubrovnik, qui a enfermé dans cette retraite magique son dédain amer sur les ruines de tous les idéaux populaires et sociaux ?!...

       S'il n'y avait sa tête puissante, son grand front trop oblong comme chez Titien, et ces yeux profonds qui ont caché sous d'épais sourcils une flamme inquiète et un reproche au passé, ces mains si délicates et cet étrange sourire douloureux sur ses lèvres sévères... son corps lourd, grossier, trop grand et une sorte de négligence méprisante d'un vieil habit sans prétentions seraient une triste et sombre souillure dans une telle fête de réverbérations et de couleurs.

          Voilà que le seigneur Lukša a relevé la tête et a regardé droit devant lui. Oh !... Regardez, voilà !... Oui ! Oui !... Et ce visage est de la même pierre, du même firmament, de la même harmonie entre la nature et les créatures mortes. L'âme de cet homme doit être grande et profonde, et belle comme toute cette scène dans la lumière du soleil à la vue du mont Petka...

          Mais... chut !... assez de murmures ! La représentation commence. Écoutez et jugez.

 

LE SEIGNEUR LUKŠA (il a tiré sur sa pipe avec mauvaise humeur, puis a murmuré quelque chose d'incompréhensible comme cela lui arrive toujours lorsque de lointaines pensées l'accablent. Sa voix est rauque, grave et un peu enrouée comme dans toute sa famille. Il dicte – ou comme on dit en style bureaucratique – « il raconte à la plume » de ce pauvre don Marin qui écrit sur le guéridon à l'ombre près de la porte gothique de la pièce d'où la chaleur comme chaque jour les a jetés dehors).

DON MARIN (collé au guéridon, il écrit lentement, la tête penchée, les yeux grand ouverts apparaissent sous des lunettes et suivent par-dessus un nez resserré comment la plume évolue et crisse sur le papier blanc. Tout son misérable visage, avec ses cheveux gris ébouriffés qui se sont éparpillés autour de son crâne dégarni, est comme perplexe, effrayé par les propos fabuleux qui s'alignent sous sa plume tremblante. À chaque fois, quand il cesse d'écrire une phrase que lui a lancée le seigneur Lukša, le modeste scribe en répète les derniers mots, et à chaque fois avec une expression différente, c'est-à-dire autant que lui permet cette nuée de pensées futiles qui lui viennent dans ce travail autour de son cerveau obtus. Car il faut savoir que dans sa tête, tout résonne encore des cris et des recommandations de la vieille fille Maria qui s'est disputée ce matin avec son voisin parce que sa pintade s'était jetée sur les choux du capitaine Božo (oh, bienheureux choux!). Et la fête de la Saint-Michel ?... la boite vide d'une raison épouvantée se remit à bourdonner. Et voilà, toute la procession des biscuits, des cierges, des bouteilles, des prédicateurs, des rossolis qui descend, brille et sur la feuille blanche joue joyeusement interpellant le malheureux scribe dont les oreilles résonnent déjà un peu des cloches de Saint-Michel dont profitent les pins, les cyprès et les cyclamens... et les vivants et les morts au « banquet » de monsieur le curé. Heureusement que le seigneur Lukša s'est enfoncé dans ses pensées et a fixé sa pipe des yeux, car altrimenti don Marin n'aurait pas saisi le moindre mot. Et il soupire, regarde le seigneur au travers ses lunettes comme si  - pardonne-lui, mon Dieu ! - il disait : « c'est facile pour toi de dicter un passé sur le thème « Pourquoi les aristocrates à la fin du XIXème siècle ont-ils disparu à Dubrovnik », alors que ta maison est pleine de poulets de Župa et de longe de porc de Stone ; et de vin !... Mon Dieu ! Jamais autant que cette année ! Et pourtant ! Pourquoi se sont-ils ruinés !... Oh ! Bella ! Parce qu'ils n'ont pas voulu ni su protéger leurs biens, tout comme toi, mon cher seigneur Lukša, c'est ainsi, c'est comme ça »... et tout cela grommelle, siffle, bouillonne dans le crâne de don Marin comme si on avait piégé un taon sous un verre vide).

Et le seigneur Lukša toujours perdu dans ses méditations observe sa pipe d'où ne sort plus la moindre fumée.

DON MARIN (s'est finalement lassé. Il a braillé le dernier mot dans un cri strident, comme lorsqu'il lance le « Dominus Vobiscum » depuis l'autel) : ...sans désir et sans-tra-vail ! (dit don Marin et il souffle comme une outre scrutant un peu de travers la feuille blanche comme le ferait un peintre se repaissant du charme des dernières lignes d'un pinceau renommé).

LE SEIGNEUR LUKŠA (il a comprimé de la main la cendre dans la pipe, puis répète avec apathie) : Oui !... « sans volonté, sans désir et sans travail ! » Et voilà ! (Puis il farfouille encore la cendre, et souffle et aspire, aspire et souffle).

DON MARIN (qui observait cette lutte avec une pipe éteinte, puis comme avec importance mais sans expression particulière) : Quelque chose doit l'obstruer !

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme précédemment, grommelant) : Son âme est obstruée ! (Il tire, tire, et tiens !... la fumée bleue s'est échappée des braises ressuscitées et lentement, verticalement, s'est élevée dans l'air paisible comme lorsque brûlent les copeaux chez Mato Krila à Giman. Une barque découpe paisiblement le golfe doré dans lequel se mire le mont Petka à la chevelure brunie) : Voilà... voilà...

DON MARIN (il a soupiré comme s'il s'en était fatigué lui aussi) : Bravo, oui !

LE SEIGNEUR LUKŠA (il a rejeté une pleine bouffée de fumée en direction du clair obscur, puis citant un vers, comme s'il se remémorait quelque chose) : « Et qu'au ciel retourne ce qui du ciel est venu ! » (À don Marin) : D'où cela provient-il ?...

DON MARIN (étonné et irrité, il a levé les bras au ciel) : D'où ?... Et il me le demande encore ?!... Et il a dit (il déclame avec emphase en se levant de sa chaise) :

« ...Une lourde fumée s'élève en vain de l'autel,

Jusqu'au firmament sourd se riant de l'Éden ! »

LE SEIGNEUR LUKŠA (agitant la main avec indifférence et mauvaise humeur) : Assez !... Assez !... Tu vas effrayer les pigeons !...

DON MARIN (il tombe à la renverse sur la chaise, comme si on l'avait aspergé d'eau, et a pressé ses mains devant sa bouche et gémi silencieusement comme s'il chuchotait dans un confessionnal) : Et cet homme était un poète, un homme d'État, il nous a défendus devant l'empereur et chacune de ses paroles, chacun de ses vers brûlait comme une braise ; et tout le peuple voulait s'élancer derrière lui, et...

LE SEIGNEUR LUKŠA (fumant tranquillement) :... il ne s'est pas élancé !

DON MARIN (brusquement, à son encontre) : Et à qui la faute ? À qui ?... Qui ?

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme précédemment) : Moi.

DON MARIN (il est resté bouche bée, et dans la surprise, il n'en sort rien d'autre qu'un long et pantois) : Oh !...

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme précédemment, calmement, regardant alternativement la fumée et la braise) : Bravo ! C'est comme ça que tu me plais ! « Oh ! » et rien d'autre. Et même si tu le voulais, rien d'autre ne te viendrait à l'esprit, mon cher don Marin ! Car pas même une centaine, pas même un millier de « Oh ! » ne pourrait t'expliquer pourquoi les aristocrates sans pouvoir sont demeurés un tronc sans artères, et pourquoi justement le peuple sans aristocrates est demeuré comme un corps sans âme... 

DON MARIN (qui se débat comme un poulpe sur une foëne) : Et qui te dit, Seigneur, qu'il en est ainsi ?...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est retourné soudain, et frappant de la main sur le guéridon, il l'a regardé sévèrement dans les yeux) : Et qui te dit, curé, qu'il n'en est pas ainsi ?...

DON MARIN (il s'est replié en lui-même comme un escargot dans sa coquille, puis d'un regard blême et un peu effrayé) : Je ne dis rien... rien !...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est tourné de nouveau, et recouvrant la braise de cendre) : Et cela vaut mieux ! (Il rejette deux trois bouffées) : Nous... nous les vieux patriciens, nous avons su, mon cher don Marin, commander les autres et obéir aux lois, à savoir, à nous-mêmes car nous étions le pouvoir à nous seuls, et avec le peuple, nous étions la liberté.

DON MARIN (marmonnant, regardant fixement la papier qu'il a griffonné, répétant avec mauvais gré la dernière phrase) : Dunque, nous en sommes restés à « sans volonté, sans désir et... »

LE SEIGNEUR LUKŠA (appuyant sur les mots) : … et « sans travail » (comme s'il avait changé d'avis, il a ri en hochant fortement la tête) : Ah, ah, ah !... As-tu déjà entendu cette nouvelle gueusaille dont la bouche est pleine des mots de « constitution », « parlement », « droit » !... Ils ont même inventé « loi-cadre » ! (Dans un grand rire bruyant) : Ah, ah !... et à notre époque, tout cela s'appelait des chaînes ! Ah, ah ! (La toux et le rire l'étouffent, mais il agite les mains avec dédain comme s'il repoussait une foule invisible. Il s'est arrêté tout à coup et s'est plongé dans ses méditations car de nouvelles pensées l'ont assailli. Don Marin a compris, a pris sa plume et s'est apprêté à écrire). Et tu peux encore dire, don Marin, que les patriciens sont morts parce que la 

captivité leur a vermoulé même ce peu de cœur qu'ils avaient encore... (Il tire deux fois sur sa pipe).

DON MARIN (prudemment, comme s'il était terrorisé de ce qui l'attend) : Seigneur Lukša !...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il ne semble pas l'avoir entendu et il continue à regarder droit devant lui avec sévérité, sa main tapotant sur le guéridon) : « Car lorsqu'il n'y eut plus ce voluptueux règne antique, beau et chaud, il fallut se retrousser les manches et... se courber devant elle »...

DON MARIN (écrivant en vitesse) : Doucement... doucement !... « et... se courber... devant... devant »... (regardant avec stupeur) : Jusqu'où, Seigneur Lukša ?...

LE SEIGNEUR LUKŠA (observant calmement la fumée qui sort de la pipe) : Jusqu'au sol.

DON MARIN (il s'est tordu la bouche, a écrit et répété les mots, tout à fait comme s'il ne les comprenait pas) : Jusqu'au sol ?!...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est retourné à moitié vers lui, puis mi-amusé, mi-moqueur) : Cela ne te plaît pas, don Marin ?... Ah !...

DON MARIN (mécontent) : Pourquoi me demandez-vous, Seigneur, puisque vous savez bien que je ne vous comprends pas.

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est de nouveau renversé dans le fauteuil et a posé la pipe) : Tu as toi aussi parfois raison, mon cher don Marin ! Écris, écris mes pensées amères, même si elles te sont étranges, même si elles te paraissent déconcertantes. (Il a appuyé sa tête sur son bras). Il faut faire œuvre de contrition avant la mort ! (Avec un sourire triste) : Tu as de quoi te moquer, don Marin, de ce vieil aristocrate qui juge les autres et qui vieillit seul dans la paresse. (Hochant la tête) : Tout se transforme autour de nous, tout meurt et renaît encore ; la forêt recouvre les abîmes, de nouveaux hommes génèrent de nouvelles pensées, et nous, tout cela, nous ne le comprenons pas, pas plus que toi, don Marin, tu ne me comprends. (Se retournant). Et cependant, ce que je pouvais, je l'ai dit ; ce qui m'était donné, je l'ai fait, (se levant comme en colère) ce que je savais, je l'ai raconté. Pourquoi alors tout cela a-t-il été en vain, pourquoi est-ce nous qui avons disparu, et pourquoi avec nous meurt l'idée de Liberté ?...

LE SEIGNEUR NIKO (il entre par la droite ; sec, élancé, un visage pâle et maigre, une longue barbe à moitié grise, des yeux somnolents, des épaules étroites. Un chapeau de paille sur la tête. Il se déplace avec raideur, droit, comme dans un rêve, jusqu'à la petite chapelle, et là, il fixe tout à coup le bénitier, puis le caresse de ses longs doigts secs. Puis, calmement, de la même démarche, il est revenu sur ses pas et il est resté là comme une statue, observant fixement les cyprès de Saint-Mihajlo). 

DON MARIN (il écrit, écrit, mais pourtant, comme chaque jour, il l'a regardé du coin de l'oeil et comme chaque jour, il a grommelé) : À votre service, Seigneur Niko !

LE SEIGNEUR LUKŠA (il a tout vu et une sorte de sourire lointain et douloureux a survolé son visage mélancolique. Il a hoché la tête, fermé les yeux un instant, et posé la main sur l'épaule de don Marin ; puis il poursuit calmement, mais avec instance) : Dis encore ceci avant l'Ave Maria, don Marin : « Quand nous avons inhumé le pouvoir, il a foulé la terre ; cette terre que nous avons pétrie mille ans et glorifiée pour nous, aimée pour elle-seule, de la même façon qu'on aime le corps vivant de notre mère, ou de notre femme, avec beaucoup de sang et beaucoup de miséricorde »... (Une pause. Dans le jardin, on entend la sonnette et la voix d'une jeune fille demandant) : Qui est-ce ?

DON MARIN (écrivant) : ... « de miséricorde ! »

LE SEIGNEUR NIKO (comme précédemment, d'une voix tendue et sèche) : Et ou est « Lorko » ?

LE SEIGNEUR LUKŠA (froidement, simplement, ne se retournant pas) : Ils l'ont jeté, Niko !

LE SEIGNEUR NIKO (il revient, comme une ombre, par le même chemin, faisant machinalement du bruit avec ses lèvres) : Il reviendra !... Eh ! Eh !... Il reviendra !... (Il a caressé de nouveau le bénitier, puis quand il est passé près de Lukša, de la même voix, mais ne s'arrêtant pas et ne le regardant pas) : Je m'en vais !...

LE SEIGNEUR LUKŠA (qui a baissé la tête et fixé des yeux quelque chose sur la roche) : Où vas-tu ?

LE SEIGNEUR NIKO (comme précédemment, à la porte) : En Afrique ! (Il part).

LE SEIGNEUR LUKŠA (il a soupiré et s'est affalé dans le fauteuil, puis lentement) : Où en étions-nous restés, don Marin ?...

DON MARIN (lisant) : « Avec beaucoup de miséricorde. »

LE SEIGNEUR LUKŠA (il reprend en scrutant le ciel paisible) : … « Si nous avions été aussi grands que Nikolica ,Marojica et Pracat et tous nos navigateurs et aristocrates, nous aurions recherché dans la captivité que nous protégions l'âme du peuple que nous avions nous-mêmes engendrée sur ces escarpements ».

DON MARIN (il écrit et s'extasie) : Idée sublime !... (On entend de nouveau la sonnette dans le jardin).

LE SEIGNEUR LUKŠA (avec irritation) : Et la porte est encore fermée !... Oui !... Mais je ne bougerai pas ! (À don Marin) : Puis dis : « Et au lieu de cela, nous nous sommes livrés à celui qui offrait le plus ».

DON MARIN (exaspéré, il voudrait se lever) : Ah ! Mais cela dépasse les bornes...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est levé, l'a arrêté d'un poing ferme et parle comme s'il était un maillet) : Et que cela soit posé noir sur blanc, oui : « Lorsqu'en liberté, nous avons enfermé nos filles dans un monastère pour qu'elles s'y dessèchent et maudissent la virginité, alors que nous aurions pu les céder à de riches plébéiens dont nous aurions purifié le sang, c'était notre devoir qu'en servitude nous fassions entrer dans nos palais vides et inféconds les sains bâtards que nous avions semés sur les crêtes des Konavli... »

DON MARIN (qui s'agitait jusque-là comme un poisson sur un hameçon, après s'être bouché les oreilles, après avoir soufflé d'épouvante et de honte, il s'est alors arraché à la poigne de Lukša, a bondi, jeté la plume et a couru comme un dément) : Non !... Je refuse !... Mais, Seigneur Lukša !... Mais que dites-vous ?!... Mais comment n'avez-vous pas honte?!

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est assis dans le fauteuil et se tord de rire) : Ah, ah, ah !... Non !... non !... je n'ai pas honte, don Marin !... Non !... (Il se lève riant encore, puis l'apaise amicalement) : La vérité ! Il y a eu péché... mais... as-tu vu quelle jeunesse a germé ? Quels poings !... Quelles poitrines !... Quels fronts !

DON MARIN (le regardant encore avec frayeur) : Et toi, tu les rassasierais, Seigneur, dans ce palais ?!...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'écarte, goguenard) : Et qui sait ?! (Il marche en travers de la scène).

DON MARIN (il a joint les mains, l'épiant silencieusement derrière ses lunettes) : Si monsieur votre défunt père vous entendait !...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est arrêté, farouchement et rudement) : Monsieur mon père repose à Mihajlo, et d'ici peu nous serons trois ; et alors, une autre belle pierre de notre monde aura sombré dans les profondeurs. C'est ce qu'ont voulu les seigneurs ! (Immobile, avec une ironie amère) : « Nous ne donnerons pas d'esclaves à un seigneur étranger ! » Ah, ah !... Une grande seigneurie !... a intanto notre ville est demeurée... sans âme.

DON MARIN (il hoche la tête et rassemble les papiers sur le guéridon) : ...et elle oublie.

LE SEIGNEUR LUKŠA (il s'est assis et a plongé sa face dans ses mains) : Et c'est notre punition ! (Il s'est repris, s'est levé, puis d'un ton ordinaire, brusquement) : Et voilà !... et de tout cela, c'est bien toi le fautif, don Marin, toi...

DON MARIN : Moi ?!...

LE SEIGNEUR LUKŠA (nerveusement, à moitié plaisantant) : Pourquoi demandes-tu ? Pourquoi réveilles-tu les souvenirs du seigneur profondément endormi à Mihajlo ? (Vica, la servante, entre avec quelques lettres).

VICA (lui donnant) : Le facteur les a apportées.

LE SEIGNEUR LUKŠA (les ouvrant) : Je t'ai dit cent fois que la porte du jardin doit être ouverte l'après-midi. Chaque jour, la même gêne, la même sonnette...

VICA : Que voulez-vous, Seigneur !...

LE SEIGNEUR LUKŠA : Vous êtes tout un régiment ! Que l'une d'entre vous se tienne dans le vestibule pour l'accueil... (Vica part. Souriant à don Marin et lui montrant les feuilles dépliées) : Comme certaines paroles calment les nerfs ! Voilà ! Cela est une « invitation » à payer les impôts et ceci une « proclamation » : une pour Pero et l'autre pour Frane. Ah, ah, ah ! Ce sont les élections communales demain... Ah ! Ah !...

DON MARIN (derrière ses lunettes) : Et vous, pour qui êtes-vous, Seigneur Lukša ?...

LE SEIGNEUR LUKŠA (déchirant les lettres et les jetant au bas du parapet) : Pour personne.

DON MARIN (qui a regardé en bas depuis la terrasse) : A intanto voilà pour vous, Seigneur Lukša, du vin de Konavle ! Almeno en cela, il n'y a pas de parti. 

LE SEIGNEUR LUKŠA (renfrogné, avec mauvaise humeur) : Les importuns !... À présent, il va falloir les écouter, les recevoir... Et Stijepo qui est allé à Cavtat pour du blé... Hou !!...

VICA (elle arrive du jardin) : Seigneur, ils demandent qui va prendre le moût ?

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme précédemment) : Et qu'en sais-je !... Celui qui voudra, dis-leur. (Vica part).

DON MARIN (prenant le chapeau sur la chaise) : Et maintenant, « le service à notre tante ! » (Désignant la chapelle) : Je vais prier là l'Ave Maria. Je suis trop loin de chez moi...

LE SEIGNEUR LUKŠA (se promenant sur la terrasse) : Dis en un de plus, que Dieu t'illumine l'intelligence.

DON MARIN (depuis la petite chapelle) : Et pour toi, Seigneur Lukša, pour que vous ne parliez pas ainsi !

LE SEIGNEUR LUKŠA (riant) : Et tu n'en as pas encore entendu la moitié !

VUKO (il entre dans le jardin. Il est vêtu d'une tenue d'été de la région des Konavli. Il tient un chapeau de paille à la main. Grand, trapu, un profil de très bel homme viril, de profonds yeux verts, une grosse barbe brune qui recouvre une grande et chaude bouche et des dents étincelantes. De grandes mains calleuses. Il est tout rougi par la chaleur du soleil. Il est demeuré à l'entrée et a calmement salué, portant la main à son front) : Bonsoir, Seigneur !

LE SEIGNEUR LUKŠA (se promenant, comme précédemment) : Qu'y a-t-il ?

VUKO (comme précédemment) : Je t'ai apporté trois voitures de moût, chacune de soixante tonneaux. Voilà la facture, Seigneur, du fermier de Gruda. (Il lui donne la note).

LE SEIGNEUR LUKŠA (il prend la feuille et la regarde) : Bien. Et pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt ? Il va bientôt faire nuit, et Stijepo n'est pas là...

VUKO (qui a essuyé la sueur de son front et a replacé son mouchoir rouge avec des petites fleurs jaunes à sa ceinture) : Je sais, Seigneur. Mais, vois-tu, les sbires nous ont arrêtés à Dubac. (Il crache sur la terrasse). Ils se sont trouvés face à un roc ! Mais la fouille, le contrôle. Comme si nous étions des confins turcs !

LE SEIGNEUR LUKŠA (grommelant dans sa barbe) : Ils auraient pu arracher même ton âme !

VUKO : Ne crains rien, Seigneur, pour le moût. J'ai dit à Vica qu'elle ouvre le magasin, et je vais tirer la cuve...

LE SEIGNEUR LUKŠA (le regardant) : Comment feras-tu tout seul ?...

VUKO (il a regardé ses mains, puis naïvement mais tout à fait gaîment) : Je suis jeune, et Dieu et la Sainte-Trinité merci, je suis fort !...

LE SEIGNEUR LUKŠA (sur l'instant, il a fixé des yeux cette jeunesse valeureuse) : Eh, fais donc comme tu sais.

VICA (elle est arrivée de la chambre avec mauvaise humeur) : Je t'ai ouvert le magasin, Vuko ! Et si tu as encore besoin de quelqu'un, je t'appelerai un gamin pour qu'il t'aide à transporter les chargements.

VUKO (comme précédemment) : Et à quoi me servirait un gamin ?!

DON MARIN (il sort de la petite chapellle et veut traverser promptement).

LE SEIGNEUR LUKŠA : Attends-moi, don Marin, je vais t'accompagner...

VUKO (avec une certaine gêne, au seigneur Lukša, tournant son chapeau entre ses doigts) : Si tu permets, Seigneur, j'aurais quelque chose à te dire.

LE SEIGNEUR LUKŠA : Quand tu veux ! (Tendant sa pipe à Vica) : Tiens, prends ! Et apporte-moi mon chapeau et ma canne. Et n'oublie pas de lui donner un bon dîner. 

VICA (de mauvaise grâce) : Comme à chacun.

LE SEIGNEUR LUKŠA (comme irrité et s'emportant) : Naturalo ; tu ne vas pas lui servir des douceurs ! Ce qui vaut pour le service lui conviendra. Et cette nuit, donne-lui une chemise pour dormir...

VICA (elle se rend dans la pièce voisine).

VUKO (saluant de la main) : Eh ! Adio, Seigneur ! (Il se retourne et descend lentement dans le jardin).

LE SEIGNEUR LUKŠA (qui le suit des yeux) : Adio ! Ferme le magasin quand tu sors...

VUKO (descendant) : Ne crains rien, Seigneur ! (Il part).

VICA (apportant de la chambre le chapeau et la canne, avec mécontentement) : Voilà, Seigneur !...

LE SEIGNEUR LUKŠA (il met le chapeau sur sa tête et prend la canne) : Et, s'il te plaît, que bougonnes-tu encore ?...

VICA (avec mauvaise humeur) : Je dis que Vuko aurait dû rester à la maison et ne pas venir encore une fois nous déranger ! 

LE SEIGNEUR LUKŠA : Nous déranger ?...

VICA (comme précédemment) : Sicuro ! Cela fait un mois que vous lui avez dit que vous ne lui donniez pas Jela Konavoka...

LE SEIGNEUR LUKŠA (avec étonnement) : À lui ?

VICA : N'as-tu pas dit à son père, Seigneur, que tu ne lui donnes pas ?

LE SEIGNEUR LUKŠA : Et alors ?... Il a apporté du vin, et demain, il repartira !...

VICA (avec humeur) : C'est facile pour vous, Seigneur ! Et qui va s'échiner, laver, garder les moutons à la place de Jela ?... Cela fait un mois qu'elle pleure et braille pour l'autre bellâtre, or rien ne bouge.

LE SEIGNEUR LUKŠA (frappant de la canne) : Et ?!... Qu'elle pleure, qu'elle braille ! Elle restera ; et Vuko repartira sans elle...

DON MARIN : Et pourquoi ne lui donnes-tu pas ?

VICA : Et voilà, c'est ce que je dis moi aussi, Seigneur don Marin ! Pourquoi ne lui donne-t-il pas ?!

LE SEIGNEUR LUKŠA (courroucé, mais dans un rire) : Bravo, oui ! Nuti dueta ! Parce que ! Perchè je ne veux pas. (Se mettant en route) : Voyez-vous ça ! Je ne peux même plus commander mes serviteurs ! Eh ! Oui !... la constitution, le parlement !... (S'adressant à Vica) : Puisqu'elle est ce soir chez les voisins, qu'elle y file la laine. Comme ça, elle ne le verra pas...

DON MARIN (partant lentement avec Lukša) : « Romeo e Giulietta » ?

LE SEIGNEUR LUKŠA (tapant de la canne) : Et moi, j'ai à jouer le rôle de « don Bartolo » ! (À don Marin) : Del resto, ils formeraient un beau couple !

DON MARIN (lentement au seigneur Lukša) : Eh ! Notre peuple ! S'il y en avait cent avec votre même esprit, Seigneur Lukša, alors ils seraient libres. (Il descend dans le jardin).

VICA (au seigneur Lukša) : Si quelqu'un vient, que dois-je lui dire ?

LE SEIGNEUR LUKŠA : Voilà la terrasse et voici madame Mare. (Il part).

VICA (du haut de la terrasse) : Et si madame Slave vient ?

LA VOIX DU SEIGNEUR LUKŠA : Ah ! Ah !... avec son armée ! Puisque je ne la vois pas, elle le peut bien aussi. Ah ! Ah !... (On entend son rire depuis le jardin).

VICA (elle est demeurée en haut des escaliers, le saluant) : Faites attention à vous en bas des escaliers, Seigneur ! À votre service, Seigneur don Marin !...

LA VOIX DE DON MARIN : Adio, Vica !

VICA (elle les regarde encore un moment partir, puis va sur la terrasse. Elle est irritée et de mauvaise humeur. Elle a entrepris de ranger le guéridon) : Adio... adio et que Dieu vous protège ! (Elle met de l'ordre). Toute l'après-midi, dire et hurler : Vica, un café ! Jela, la pipe ! Pero, la canne : hou !... (Elle a rassemblé toute la paperasserie). Toute cette paperasse !... (Elle a ouvert un tiroir et a tout fourré dedans). Voilà ! Il ne manquerait plus que le vent les disperse, comme l'autre jour ! Ça serait à moi de les balayer. Pas question !... (Elle a refermé le tiroir). Mais, bien sûr !... (Elle range les chaises). Tous les mêmes. Que Dieu me pardonne !... Tous toqués !

LE SEIGNEUR NIKO (il entre par le côté droit. Il est vêtu comme auparavant, juste une mallette et un pardessus en mains. Comme tout à l'heure, il se déplace jusqu'à la petite chapelle et grommelle en chemin à Vica sans même la regarder, d'un air sec et dur) : Vica !... le bagage !

VICA (elle s'est arrêtée stupéfaite, puis le regarde sombrement) : Quoi ?!... Vous partez, Seigneur Niko ?...

LE SEIGNEUR NIKO (il est arrivé au bénitier, l'a regardé, caressé, puis du même pas automatique est allé au fond de la terrasse et, comme précédemment) : Le bateau part à 7 heures !... Dunque ?... Tu as compris !

VICA (elle a tressailli, puis encore avec plus de mauvaise humeur) : Oui, oui !... subito !... je vais vous envoyer Ilija sur le môle... Et avez-vous encore besoin de quelque chose ?

LE SEIGNEUR NIKO (regardant toujours l'horizon, ne se retournant pas) : Tu es encore là ?!...

VICA (se dandinant) : Voilà, voilà...  (Pour elle-même) : Almeno, un de moins. (Apercevant l'ombre de madame Mare qui est apparue à la porte de la chambre) : Vois maintenant celle-là !... Oui ?! Jamais de la vie !... Mais je vais passer par le jardin !... (Elle descend hâtivement par les escaliers).

MADAME MARE (grande, sèche, elle est apparue à la porte de la chambre à droite. Ses deux mains s'agrippent au seuil de la porte. Elle est aveugle. Son visage est vieux, flétri, mais rempli des marques d'une beauté passée. Les cheveux tout à fait gris sont tirés et séparés en deux mèches tombant sous les oreilles. Un petit bonnet noir sur la tête. Elle est vêtue d'un costume gris et d'un châle noir de laine tressée sur les épaules. Ses yeux sont grands, inertes, vides. Elle s'avance sur la terrasse lentement mais assurément. Tout à coup, elle s'est arrêtée et est demeurée immobile, comme si elle écoutait. Puis elle appelle) : Vica !... Vica !... Où es-tu ?...

LE SEIGNEUR NIKO (ne se déplaçant pas et ne se retournant pas) : Elle n'est pas là.

MADAME MARE (surprise et joyeuse) : Oh! Tu es là, Niko !... (Elle s'est rendue lentement jusqu'au guéridon, a tâtonné tout ce qui l'entoure depuis longtemps à la même place, et s'est assise dans le fauteuil. Calmement et avec douceur) : Il m'avait semblé entendre sa voix.

LE SEIGNEUR NIKO (comme précédemment) : Elle est partie me chercher un garçon.

MADAME MARE (qui sortait un bas de sa poche et voulait tricoter ; relevant la tête) : Oh ?!...

LE SEIGNEUR NIKO (il descend somnolent, indifférent, impassible, comme auparavant, jusqu'au guéridon, puis de la même voix, cruelle et sèche) : Adio, Mare !

MADAME MARE (elle s'est tournée en direction de sa voix, comme si elle le regardait) : Où vas-tu ?

LE SEIGNEUR NIKO (se rendant lentement par où il est venu) : Où il veut.

MADAME MARE (elle soupire, secoue la tête et ses mains tombent le long de son corps) : Comme toujours !...

LE SEIGNEUR NIKO (il s'est arrêté à l'entrée) : Dunque... un serviteur !...

MADAME MARE (elle s'est levée, silencieuse, mais comme si sa voix et ses mains tremblaient un peu) : Niko !... excuse, tu sais !... (Avec un sourire gêné) : Que je suis bête ! Depuis que tu voyages dans le monde... ça m'a toujours été pénible... mais jamais comme... aujourd'hui !...

LE SEIGNEUR NIKO (il avance machinalement vers elle, marmonnant ; on devine que quelque chose le tourmente en des profondeurs insondables) : Insensé !...

MADAME MARE (elle s'est approchée de lui, comme précédemment) : C'est ce que j'ai dit aussi !... Mais que veux-tu !... Nous sommes vieux... (plus bas) : Plus vieux chaque année !... (Elle lui a posé une main sur l'épaule) : Tu ne peux  pas rester ?

LE SEIGNEUR NIKO (il a secoué la tête, puis fermé les yeux. Rudement) : Non !

MADAME MARE (comme précédemment, en  pleine réflexion) : Ce doit être parce que Gruž n'est plus... Gruž !

LE SEIGNEUR NIKO (avec un rire sourd et méprisant) : Ils ont rejeté Lorko !

MADAME MARE (inquiète, plus bas et plus près) : Ils ont asséché le chantier naval ?!

LE SEIGNEUR NIKO (dur, lointain) : Ils ont entaillé la Nonciature !...

MADAME MARE (encore plus bas) : As-tu entendu ce matin ?... (Comme prise de peur) : Il a sifflé !...

LE SEIGNEUR NIKO (d'une voix forte, comme une branche morte se fracassant dans le vent) : Eh ! Eh !... le chemin de fer !

MADAME MARE (elle s'éloigne de lui, puis se rend lentement jusqu'à la petite chapelle) : Tu vois. Il est arrivé lui aussi. (Elle a resserré les épaules comme sous le joug d'une grande calamité) : Pars !... Pars !... Tout est trop vieux, ça te fait mal. (Elle s'est arrêtée et s'est retournée vers lui. Agréablement) : Ah, s'ils nous entendaient, Niko !... Ils se moqueraient de nous !...

LE SEIGNEUR NIKO (il a repris la mallette et le pardessus. Impassible) : Eh ! Eh ! D'ici peu, ils ne le pourront même plus. (Partant) : Adio, Mare !... (Il s'en va sans la regarder).

MADAME MARE (elle est restée seule, figée à la même place) : Adio, Niko !... prends soin de toi !... (Elle écoute son pas lointain). Quelque chose le fait souffrir. (Elle a passé la main sur son front). Je le vois encore !... comme il était beau et joyeux !... (Pensive) : Je n'ai encore jamais demandé à personne : a-t-il grisonné ? (Elle se rend vers le fond de la scène en soupirant) : Lui aussi écoutait nos anciens. Seul... seul !... (Une pause. Elle est allée au milieu de la terrasse. Toute l'ardeur de l'occident, et le ciel, et la mer, et le paysage fastueux de ce paradis vert de Montovijerna à Ston ont enveloppé la silhouette seule, triste et grise de la dame aveugle. Elle a soupiré porfondément) : Ah !... Comme le Petka sent bon !... Si seulement je pouvais voir !...

LA VOIX DE VUKO (en chemin) : Eh, jeune homme !... ouvre-moi le magasin !...

MADAME MARE (elle a incliné la tête en direction de la voix lointaine) : Je ne comprends pas...

VICA (entrant) : Regarde-la !... mais brava !... comme elle s'est promenée.

MADAME MARE (comme précédemment) : Où s'est rendu le seigneur lukša ?

VICA (l'accompagnant jusqu'au fauteuil) : Il se promène avec le seigneur don Marin !

MADAME MARE (elle s'est assise et a repris son bas).

VICA : Ah ! Vous savez , Dame Mare, celui qui cherche Jela est arrivé.

MADAME MARE (empressée) : Prends soin d'elle, tu entends ! Je ne veux pas de bêtises !... et comment est-il ?

VICA (avec dédain) : Comme n'importe quel Konavlien !

MADAME MARE (en riant) : Et qu'es-tu toi-même ? Una principessa ? Ah ?!... j'aime ça !

(Ida s'est présentée à l'entrée du jardin avec un grand bouquet de fleurs sauvages et un petit sac à la main. Elle s'est approchée tout doucement, puis a mis son doigt sur la bouche pour que Vica se taise).

VICA (qui l'a aperçue et voudrait dire quelque chose, mais ne le pouvant, alors gaîment) : Oh !...

MADAME MARE (tricotant les bas) : Que t'arrive-t-il ?

IDA (dans une modeste jupe grise de coupe moderne et une blouse estivale de batiste blanche avec des points noirs, une cravate bleu foncé sous un col anglais. Un canotier de paille sur la tête, sous lequel émerge un fin visage jeune et blanc avec de grands yeux bleus. Des cheveux châtains remontés sur la nuque. Elle est grande. Des mouvements simples et gracieux. Elle s'est approchée rapidement derrière madame Mare, puis d'une main, elle lui a tendu le bouquet de bruyère tout en demeurant totalement derrière elle. Elle a modifié un peu sa voix, et imitant un vieux jeu ragusain pour enfants, elle chuchote) : « Cou – cou – cou ! »

MADAME MARE (qui a respiré profondément le parfum des fleurs) : Ah !... (Elle a tourné la tête en direction de la voix, puis avec un rire aimable et ancien, elle poursuit le jeu) : « Où habites-tu ? »

IDA (comme précédemment) : Sur la terrasse. 

MADAME MARE (comme précédemment) : « Qui y as-tu ? »

IDA (comme précédemment) : Une méchante tante qui ne m'aime pas !...

MADAME MARE (joyeusement) : Ida !... (Elle l'a tirée à elle et prise dans ses bras).

IDA (elle s'est agenouillée devant elle puis a approché le bouquet de fleurs près de son visage) : Et cela ?

MADAME MARE (elle a humé et relevé la tête comme si elle suivait un appel lointain) : Cela ?... c'est de la bruyère qui pousse sur les roches !... (Elle s'est tournée vers Ida puis comme avec beaucoup de passion) : Elle a fleuri, n'est-ce pas ?

IDA (elle s'est relevée, a enlevé le canotier, puis s'est assise sur la chaise tout près d'elle) : Elle recouvre toute la montagne, tata, « comme une bénédiction divine » !

MADAME MARE (caressant les fleurs) : Comme tu parles bien aujourd'hui !

IDA : C'est ce que m'a dit ce matin une pauvrette à la porte de la Vierge de la Miséricorde.

MADAME MARE (comme pour elle-même) : Et la pauvreté aussi est une roche... et comme elle fleurit !

IDA (retirant une fleur du bouquet) : Et je parierais que tu ne sais pas ce qu'est ceci ! 

MADAME MARE (tâtant et humant le petit calice jaune) : Étonnant !... cela sent comme la terre après la pluie... (Tout à coup, elle s'est agitée, s'est presque levée devant Ida. Sa voix est pleine de volupté et de souvenirs incommensurables) : Mes cyclamens !...

IDA (elle a appuyé sa tête sur le fauteuil de madame Mare puis lui narre lentement, naïvement, avec le ton employé pour un enfant à qui on raconte d'anciennes histoires) : Eh !... tu vois, elles aussi ont démarré, et il y en a !... Elles commencent de la Vierge et, une à une, elles avancent, avancent... et quand elles sont fatiguées, elles se reposent contre un mur à l'ombre d'un grand olivier, et là, elles murmurent doucement d'une fleur à l'autre ce mot qu'il ne faut pas oublier en chemin... puis se séparent de leur petite lanterne... (S'inclinant tout près du visage de madame Mare) : Oui, oui !... si jeunes, minuscules, plantées dans la terre noire... et sereines, comme des chandelles sur un autel, on les prendrait de loin pour des cierges de la Fête-Dieu... (Un peu pensive, regardant au loin devant elle, presque en elle-même) : Et elles savent où elles vont !...

MADAME MARE (toute entière abîmée dans sa voix) : Jusqu'à Mihajlo... n'est-ce pas ?!...

IDA (regardant fixement la fleurette jaune) : Oui, tata ! Et sais-tu qui elles suivent ? (Avec un rire triste) : L'été agonisant !...

MADA ME MARE (presque gaîment, appuyant son visage contre le sien) : Ah !... et ne penses-tu pas, ma fille, comme cela nous éclairera bien quand nous reposerons nous aussi à Lapad. (Se redressant, presque majestueusement) : Oh ! Comment je crierai sous la dalle : finalmente, nous voici parmi les nôtres !

IDA (elle s'est levée elle aussi, puis l'a saisie par le bras, et se promenant lentement devant la terrasse, à dessein) : Et intanto ?

MADAME MARE (lui caressant la main) : Oh bella !... Il faut vivre... il faut travailler.

IDA (vivement, avec pénétration, comme si s'était ouverte la porte par laquelle allait sortir son désir étouffé ; elle s'est arrêtée, puis elle s'est serrée fort contre sa tante) : Oui... oui !... Oh ! Les beaux, les bons mots : travailler ! Ne te semble-t-il pas, tata, comme si quelque chose de plus serein était dans l'âme... lorsque tu les entends ?... Non, tu ignores quelle joie il y a à dire : « je ne suis pas riche, mais je suis indépendante ! » ; et « je gagne ma vie pour moi, pour mes chéris et... finalmente... je suis libre ! »...

MADAME MARE (qui a écouté attentivement l'élan de cette acclamation joyeuse, quelque peu surprise) : Vois... vois... cet enthousiasme !

IDA (comme précédemment, elle a saisi la vieille dame par la taille, et a posé son visage contre le sien) : Et chaque mois, mets de côté quelque petit florin... peu à peu... telles les fourmis avant l'hiver. Et quand le vent souffle, acheter alors à la mère quelque chose pour qu'elle se chauffe, envoyer aussi au frère à Vienne quelque chose pour le soulager un peu, le pauvre !?...

MADAME MARE (s'écartant un peu d'elle ; inquiète, assombrie) : Que délires-tu, là ?

IDA (elle a posé les mains sur son cœur pour en apaiser les battements, puis avec plus d'acuité encore et le visage blême) : Que je te dise, tata : je vais en Amérique...

MADAME MARE (secouant la tête) : Ce n'est pas pour toi !... non, non...

IDA (dans une exclamation) : Ah !... comme tu me connais bien !... Et... si je te lisais quelque chose ? (Elle a couru jusqu'au muret où elle avait posé son petit sac et en a tiré une lettre).

MADAME MARE (elle s'est assise dans le fauteuil, grommelant) : Il y a quelque chose dans ta voix... hum !... je ne comprends pas... (tristement, pour elle-même) : Elle aussi s'en va !...

(Elle hume la bruyère qui est sur le guéridon). 

IDA : À présent, tu vas entendre. Mais, écoute-moi bien... (Elle lit avec une forte intonation scolaire) : « Le conseil scolaire régional de la couronne impériale »...

MADAME MARE (renfrognée) : Qu'est-ce que c'est que ça ?!...

IDA (souriant) : Ce n'est pas de chez nous, non, mais tu vas comprendre quand même. Dunque... « a ordonné que la nommée mademoiselle Ida comtesse Luccari-Volzo (elle a blêmi, mais avec un sourire aux lèvres en regardant au-dessus de la feuille le visage de la vieille femme) temporairement assistante institutrice !... »

MADAME MARE (elle s'est redressée sombrement, irritée) : Et cela veut dire ?...

IDA (jetant la feuille sur le guéridon, puis se serrant contre elle, d'une voix vive, émue et rapide) : Cela veut dire que lorsque la maison est vide et la mère âgée... et quand tu refuses de te vendre pour  de l'argent à un riche paysan ou à un étranger, il faut faire ce que tu as dit, tata Mare : il faut travailler... il faut être... une institutrice.

MADAME MARE (elle a reculé, puis en tremblant a attrapé une chaise et s'est effondrée là comme si elle disparaissait dans les profondeurs) : Une institutrice !... toi ?... la nièce d'Orsat le grand !...

IDA (pâle et dure comme les dalles de cette terrasse, elle s'est appuyée des deux mains sur le guéridon. Une grande et sourde paix dans la voix) : Dis piutosto, la fille de Vlađ Luccari-Volzo, qui mourut quelque part à l'hôpital de Constantinople, aristocrate ragusaine, comtesse autrichienne, loin des choses de la vie, eccettera... eccettera... et maintenant, maîtresse assistante provisoire à Pilam avec un salaire annuel, comme écrit dans le décret, de 350 florins... Ah ! Ah ! 

MADAME MARE (comme précédemment, perdue parmi les choses invisibles) : Moi, je vois les voix de tous, de tous, tout comme toi tu vois les gens vivants. Et à présent, quand je t'écoute, il me semble voir une nonne... notre cousine... Oh !... j'étais une enfant, quand ils m'ont conduite aux Trois-Églises... oui... oui !... Tu as la voix de Maria-Paola.

IDA (elle s'est approchée d'elle) : Et qu'a-t-elle fait ?

MADAME MARE (elle est revenue à soi, a pris la tête d'Ida et l'a embrassée silencieusement) : La même chose que toi ; et elle a bien fait.

IDA (elle l'embrasse ardemment, puis dans un profond soupir) : Ah !... tata, si tu savais !... Moi aussi, maintenant, je serai un rocher... avec un peu de bruyère. (Elle met son chapeau et prend sur le guéridon le petit sac dans lequel elle range la lettre). Ah !... et à présent, vite !... que nous révélions mon bonheur à ma mère ! (Gracieusement) : Sache-le !... je lui ai payé un petit dîner... mais comment !... Ce sera une vraie fête...

MADAME MARE (tristement) : Comme tu es joyeuse ! 

IDA (mettant ses gants, gaîment) : Et comment !... Crois-moi, tata, c'est là la bénédiction de ma pauvrette...

MADAME MARE (d'une voix misérable, comme précédemment) : Et c'est pour cela que tu es venue me voir ?! (Elle se lève et se tient à Ida) : Et pourquoi ne m'as-tu rien dit avant... qui sait !... nous aurions pu...

IDA (caressant aimablement les cheveux blancs) : Tata !... tata !... et pourquoi sommes-nous aujourd'hui les dernières patriciennes ?... (Lentement, à demi plaisantant, mais les larmes se sont accumulées dans sa gorge) : Imagine... 350 florins par an !... (Plus bas encore) : Quelques larmes de moins et parfois un peu de soupe en plus !... (Plus gaîment) : Mais tu ne dis rien ! Avoir la charge d'enfants... Beaucoup, beaucoup de petits enfants de notre peuple... et s'assurer que des étrangers ne leur arrachent pas, comme le dit oncle Lukša, « l'âme que nous avons ensemencée »... et s'évertuer à ensemencer un peu de ces fleurs jaunes... qu'elles aient toujours le parfum de notre terre...

MADAME MARE (elle a fait quelques pas en avant, toute pétrifiée par le son de cette voix, puis a passé la main sur son visage, comme si elle écoutait une rumeur lointaine ; silencieusement, comme pour elle-même) : Toujours les mêmes !... Des martyres, des gardiennes...

IDA (la regardant avec stupeur et épouvante) : À quoi as-tu pensé, tata ?

MADAME MARE (revenant à elle, puis la câlinant) : Que tu ne m'oublies pas, à présent, madame l'institutrice !...

IDA (l'enlaçant) : Toi ?!... Toi !... pour tout le bien que tu m'as fait jusque-là !... Ah ! Si tu savais ! Comme j'ai eu peur de ma tata Mare !... Ah ! Ah !... Mais ! Tu vas me voir maintenant !... Une patricienne !... De la tête aux pieds !... Ah ! Ah !... (En bas de la terrasse, on entend sur la mer une légère musique et des exclamations).

MADAME MARE (étonnée) : Qui est-ce ?

IDA (elle s'est précipitée au fond de la terrasse) : Ah !... (regardant en bas) si tu les voyais (elle a accouru jusqu'à elle) : Slave et compagnie ! Ils ont eu certainement une grande fête avec les princes de l'hôtel et les officiers di terra e di mare...

MADAME MARE (alarmée) : Dieu nous protège !... Que Vica les accueille !... Voilà pour eux la terrasse et le jardin, et qu'ils fassent les fous autant qu'ils veulent. Intanto, je m'enfermerai dans la petite chapelle. Et de toute façon, je dois réciter mon rosaire... 

VICA (elle court dans les escaliers menant au jardin, toute essouflée, fâchée) : Et que vous avais-je dit ?!... rien que des étrangers !...

MADAME MARE (avec un sourire) : Ma chère Vica, amuse-toi, toi aussi ! Qu'ils soient les maîtres dans la maison vide (ouvrant la porte de la petite chapelle)... je serai maîtresse dans la petite chapelle !

IDA (qui regardait en bas du parapet) : Tous !... au complet ?! Ah ! Ah !... Che tipi ! (Elle a embrassé rapidement madame Mare) : Pour toi, tata, voilà ceux qui ont tout oublié. Alors... (s'inclinant en riant devant l'une et l'autre) adio et... je file !... (Elle part en courant dans la chambre).

MADAME MARE (au seuil de la petite chapelle ; riant) : Ma Vica !... adio et... je file !... (Elle claque la porte et s'enferme à tour de clé. On entend craquer la serrure).

VICA (qui a regardé avec colère et surprise l'une, puis l'autre) : Et moi ?... avec eux ?!... (on entend la musique et la rumeur qui s'approchent) : Certainement pas !... Bonásera et... je file !... (Elle s'en va par la chambre de droite en courant. La scène reste vide. Le soleil s'est caché).

LA BARONNE LIDIA (29 ans, grande, des cheveux bruns abondants, de grands yeux gris ; des lèvres trop rouges ; un manteau trop fin. Elle est vêtue d'une élégante tenue de tennis estivale. Elle se déplace en de grands pas rythmés. Un ramage de jupons de soie l'accompagne. Sur sa tête, un canotier de paille avec un petit ruban noir. Le type même de la femme moderne. Quand elle rit, et cela lui arrive souvent, de belles dents blanches étincelantes illuminent tout son visage d'une réverbération mutine et ardente. Promptement, elle a sauté hors du jardin et a couru sur la terrasse vide, puis s'est arrêtée au milieu, immobile. D'un regard surpris et ample, elle a cerné la solitude qui y régnait et a un peu frémi. Mais juste un instant, car dans un cri de joie, elle a immédiatement accouru jusqu'au parapet à droite, et battant des mains, elle a appelé ceux d'en bas) : Hourra ! Personne !... (Elle veut se retourner, et elle se retrouve alors face à une personne qui s'est approchée doucement depuis le jardin derrière elle. C'est) :

LE COMTE HANS OETTINGSHEIM (grand, maigre, il doit avoir dans les 34 ans. La tête rasée, un profil gracieux, des yeux ensommeillés, des moustaches rousses. Sous son costume de tennis blanc de bon goût britannique percent les mouvements harmonieux d'un corps vigoureux et exercé. Il s'est approché comme un lynx - son visage y ressemble – derrière elle, et lorsqu'elle s'est retournée, il a saisi des deux mains les siennes et l'a collée à lui. Corps contre corps, souffle contre souffle, il veut l'embrasser à pleine bouche, et quand elle crie de peur et de surprise, il murmure passionnément et audacieusement) : Endlich allein !...

LA BARONNE LIDIA (se défendant, à demi-voix, un éclair dans les yeux et un sourire aux lèvres) : Non. Pas ici ! Mais quelles sont ces manières !... Mais Hans... Hans !

LE COMTE HANS (comme précédemment, passionnément, presque brutalement) : Ici ou ailleurs, c'est égal!* Mais après trois jours sans t'avoir vue... tu comprends !... trois baisers !... Pas un de moins, pas un de plus...

LA BARONNE LIDIA (comme précédemment, en riant) : Si mon mari vient ?...

LE COMTE HANS (comme précédemment, riant) : Tu l'as envoyé surveiller les sandwiches sur le bateau... (Plus doucement, passionnément) : Mais que t'imagines-tu, que je sois venu ici dans votre nid oriental où tout est vieux et mort juste pour l'amour de l'Hôtel Impérial, et ne vois-tu pas que je ne vis à présent que pour toi, l'unique fleur de ces crêtes barbares...

LA BARONNE LIDIA (elle rit fortement et bruyamment, puis tout à coup, elle lui saisit la tête des deux mains et l'embrasse sur la bouche) : Tais-toi, Teuton !... Tiens !... quand tu veux ! Celui-là est pour moi...

LE COMTE HANS (la serrant contre lui comme un serpent s'accrochant à un arbre) : Et celui-là est pour moi... (il l'embrasse).

LA BARONNE LIDIA (s'extirpant et le frappant avec le parasol rouge) : Et ça pour lui ! Ah ! Ah ! Ah !...

DES VOIX EN BAS : Lidia !... Lidia... Que fais-tu... Où es-tu ?...

LA BARONNE LIDIA (elle a entraîné le comte Hans jusqu'au parapet) : Moquons-nous un peu d'eux !... (Faisant la révérence à la compagnie qui applaidit, crie, exulte) : Merci, merci !... un beau couple, n'est-ce pas ?... Ah ! Ah !... Venez en haut. Une terrasse idéale ! Nous pouvons encore une fois répéter notre opérette...

LES VOIX EN BAS : Bravo !... Bravo !...

LE COMTE HANS (parlant du haut de la terrasse) : Que les musiciens montent en premier, et vous, mettez-vous en position* pour le « chœur des voleurs »... et... me voici...

LA BARONNE LIDIA (applaudissant de plaisir) : Ah !... superbe* !... Attendez... encore un moment... que nous arrangions la scène...

LE COMTE HANS (il s'est précipité vers le guéridon, et adroitement, en un instant, il a emporté la table et les chaises dans le coin entre la maison et la petite chapelle. Tout se passe maintenant très vite, sans temps mort) : Voilà ; c'est fini...

LA BARONE LIDIA (l'aidant, hâtivement) : Voilà !*... et maintenant, monsieur le voleur*... en avant !

LE COMTE HANS (voulant l'attraper) : Attention !... tu m'en dois encore un !...

(Trois musiciens arrivent du jardin ; un violon, une flûte et une guitare).

LA BARONNE LIDIA (courant, et apercevant les musiciens, rapidement et tout bas près de lui) : Tais-toi ! Ne vois-tu pas ?... (Elle le pousse en lui criant : En avant ! Et lui, la foudroyant du regard, part en courant et riant dans les escaliers qui mènent au jardin ; là-dessus, elle revient rieuse mais fatiguée) : Ah !... que c'est lassant ! (Aux musiciens qui sont tranquillement restés à côté des sièges sur la terrasse près des escaliers à droite et ont tout regardé, comme s'ils voyaient de vieilles choses) : Et vous, installez-vous là... et entamez le chœur « della Gran Via ». L'avez-vous appris pour demain ?

LES TROIS MUSICIENS (des artistes de chez nous, ordinaires, tranquilles, de la ville où ils jouent pour chacun et qui en ont vu de toutes sortes) : Altrochè, madame !

LA BARONNE LIDIA : Bien. Donc, quand je vous fais le signe ! (Se penchant par la terrasse, et regardant en bas le groupe dissimulé) : Herrlich !… Vraiment, le dernier cri!* Soyez seulement courtois ! Baron, prenez soin de mes fillettes ! Ah ! Ah ! Ah !... Mais... attention !* L'entrée est interdite seulement aux mères !...

LES VOIX EN BAS (bruyamment et dans les rires) : Bravo !... non ! Non !... Dunque, va-t-en !...

LA BARONNE LIDIA (comme précédemment) : Quand je frapperai deux fois des mains, alors entrez !* Et vous en bas, Theatergesindel !… attendez !... (Elle s'est précipitée jusqu'au fauteuil dans l'angle près de la petite chapelle, et s'y est commodément installée) : Donc ?! (Frappant des mains) : En avant !*