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CAPOGROSSO : Archevêque ! Compte sur notre aide, celle des bourgeois, pour la construction d'une école. Nous préférerons investir de l'argent dans l'intelligence plutôt que dans les gendarmes.

DOMINIS : Vous autres, les bourgeois, cela ne vous plaît pas de partir en croisade ?

CAPOGROSSO : Klis sous le drapeau du roi hungaro-croate ne nous est pas resté un bon souvenir. Les rois mercenaires pillent souvent pire que les Turcs quand ils ne touchent pas de salaire.

DR MATHIAS : Quand vous autres, rustres, avez trahi votre souverain !

CAPOGROSSO : Vos domaines sont derrière Klis. Nous, cependant, les commerçants et les artisans, possédons notre adresse et notre profit. Pour nous, la paix est notre pain quotidien.

DR MATHIAS : Pour toi, Capogrosso, le concordat vénéto-ottoman est préférable à la liberté, à la restauration des anciens souverains ?

CAPOGROSSO : Eh, vous les nobles… Celui qui porte les armes, celui-là vole ceux qui travaillent et gagnent de l'argent. Je voudrais avant tout que l'on pille dans certaines mesures raisonnables et dans des cadres légaux, et non dans des attaques de brigandage. (Il part avec colère).

DR MATHIAS (à l'adresse de Capogrosso) : Traître ! Laquais de Venise ! Vous nous vendriez de nouveau au Sandjak et à Venise… comme il y a six ans, lors du siège de Klis.

L'ARCHIDIACRE (il s'approche de Dominis avec le chanoine Petar) : Nous sommes pauvres, Excellence. Haineux l'un contre l'autre.

LE CHANOINE PETAR : C'est un menu divertissement pour toi, glorieux Marco Antonio. À toi, un siège là-bas te convient, dans les villes riches.

L'ARCHIDIACRE : Il fallait que tu sois recteur, nonce du pape ou au moins cardinal.

LE CHANOINE PETAR : Il fallait, eh, eh… Et qu'une petite aventure souffle ton chapeau de cardinal ? Nous avons entendu quelque chose. De telles voix portent plus loin que les prières.

L'ARCHIDIACRE (avec reproche) : Pas de tels scandales dans ton diocèse, Excellence, que Jésus nous vienne en aide ! La faim et la peste menacent cette ville. Et le sabot turc. Supplie la curie, notre pauvre évêque, qu'ils suppriment ou au moins allègent l'impôt.

DOMINIS : J'ai supplié à Rome.

L'ARCHIDIACRE : Et ?

DOMINIS : Ils ont changé dans le décret du pape les écus en ducats.

LE CHANOINE PETAR : Continue à négocier ! Décris notre situation à la curie.

L'ARCHIDIACRE : Les prêtres n'ont même pas d'habits convenables pour l'office religieux. Il n'y a pas de calice ni de bannière solennelle ni de cloche.

DR MATHIAS : Le grand conseil va soutenir ta demande, métropolitain. Le Saint-Père nous aime, les garde-frontières croates. Parfois, les décisions de Sa Sainteté nous sont incompréhensibles et difficiles. Mais, nous croyons en son infaillibilité. 

L'ARCHIDIACRE : Amen !

DR MATHIAS : Le Saint-Père et l'empereur apostolique conduisent le camp catholique.

L'ARCHIDIACRE : Ils protègent l'ancienne unité chrétienne.

DOMINIS : L'unité sous le pape et l'empereur ? Après que tant de terres chrétiennes se sont séparées du siège romain ? Quand les États catholiques défendent leur souveraineté ? Et quand la juridiction municipale se renforce ? Voyez, la contre-attaque des jésuites sous l'étendard du pape n'a fait que réveiller la scission entre le nord et le sud, l'ouest et l'est.

DR MATHIAS : Byzance a démarré le schisme. C'est pourquoi la Grèce a reçu le châtiment qu'elle méritait.

L'ARCHIDIACRE : Les orthodoxes fuient la tyrannie turque dans nos régions. Des communautés entières s'installent avec leurs popes et leurs coutumes. Cela génère du désordre. 

DR MATHIAS : Il faut qu'ils rejoignent la foi véritable et salutaire.

LE CHANOINE PETAR : Les Serbes tiennent à leurs popes et leur honneur.

DOMINIS : C'est bien !

DR MATHIAS : C'est bien ? C'est bien, dis-tu, métropolitain catholique ?!

DOMINIS : Le temps de l'épée grégorienne à double tranchant est révolu. Plutôt que d'accepter un unitarisme dogmatique, il faut que nous respections les différences traditionnelles et reconnaissions l'égalité…

DR MATHIAS : Ainsi, toi… sur cette frontière menacée ?!

DOMINIS : Dans la concorde chrétienne, nous refoulerons vite le terrible envahisseur.

DR MATHIAS : Dans une telle concorde, prends garde, primat croate, que tu ne sois le premier à perdre la vie !

L'ARCHIDIACRE : Que le Saint-Père t'éclaire !

LE CHANOINE PETAR : Paix à ton âme, archevêque ! Nous sommes de passage, et le pillage, la vilenie et la scission demeureront pour des siècles et des siècles !

 

Les deux chanoines partent avec le noble Mathias. Dominis reste seul avec la religieuse qui s'approche de lui timidement. Pensif, il s'assied dans son siège.

 

DOMINIS : Sœur, ôte-moi cette couronne de la tête ! (Elle lui retire précautionneusement la mitre). Et le manteau aussi ! (Elle lui enlève le manteau aussi). Les mules ! (Elle s'agenouille et lui défait ses mules). Ils t'ont coupé les cheveux, les satrapes. Or, tu portais une touffe de cheveux. Et ils t'ont comprimé la poitrine avec une planche ? Mais les seins ont résisté au saint ordre. Deux poires qui mûrissent comme un péché à l'ombre du monastère... Sœur, as-tu fais vœu toi aussi de garder le silence ?

FIDES : Il n'y a pas de tels vœux dans notre monastère.

DOMINIS : Alors pourquoi te tais-tu ?

FIDES : Je ne suis pas encore digne. 

DOMINIS : Pas encore. Et quand le seras-tu ?

FIDES : Quand je passerai l'épreuve.

DOMINIS : Ah ! Toi aussi, le saint ordre a des projets pour toi ?

FIDES : Est-ce présomptueux de ma part ?

DOMINIS : Non, non, petite, juste que le monde ne fournit pas de grandes occasions.

FIDES : Malheureusement !

DOMINIS : Particulièrement pour une femme comme toi.

FIDES (offensée) : Je ne suis pas une femme.

DOMINIS : Non, tiens !

FIDES : Non, Excellence, tout comme toi non plus tu n'es pas... un homme.

DOMINIS : Cela te chatouille cette question homme-femme.

FIDES : Que Ta sainte paternité me pardonne !

DOMINIS : Tu t'exténues dans le monastère, ma sœur, n'est-ce pas ?

FIDES : Parfois cela devient insupportable.

DOMINIS : Voilà.

FIDES : Que je m'extrais de cette peau.

DOMINIS : Petite affligée !

FIDES : Le père Ignace me vient en aide en de tels moments.

DOMINIS : Le jésuite ?! Comment ?

FIDES : Il est mon confesseur.

DOMINIS : Il t'attire dans sa cellule...

FIDES : Que t'imagines-tu ?! C'est un saint. Il me raconte la vie des saints. Je veux me sacrifier moi aussi.

DOMINIS : Te sacrifier, jeune fille, et pour quoi ?

FIDES : Pour l'Église, le salut.

DOMINIS : Tu as été créée pour être une femme, toute entière !

FIDES : Que m'arriverait-il en tant que femme sur notre rocher ? Dans des taudis enfumés et obscurs ? À côté de sentiers de chèvres, dans une constante misère et la discorde... Le père Ignace m'a indiqué un autre horizon, dans le lointain, près du Saint-Siège.

DOMINIS : Tu irais à Rome ?

FIDES : Je ne suis pas encore digne. Mais je pourrais le mériter. J'ai supplié le père Ignace de me soumettre à une lourde épreuve...

DOMINIS (dans un doute soudain) : Et lui t'a envoyée en service dans mon palais ?

FIDES : Abbesse mère supérieure.

DOMINIS : Ma petite servante ! Des beautés comme toi, que les tuteurs de province envoient à Rome, finissent dans le meilleur des cas comme concubines des cardinaux. Ne t'effraie pas de moi ! Je viens de cet horizon que ton confesseur t'a dépeint comme céleste. Là, les nôtres n'obtiennent rien, rien sauf des postes de hallebardiers mercenaires, des pourboires de la cour et une mort de chien sur les routes.

FIDES : Et, Excellence, tu t'es égaré ici ?

DOMINIS : Tu as entendu ? Naturellement ! Dans ce chaudron de Split, les calomnies retentissent le plus fortement. Les pharisiens romains ont hurlé. Et ils m'ont relégué dans la province la plus écartée. Et pour que je ne m'en délivre plus jamais, ils m'ont accroché une chaîne autour du cou. Cinq cents ducats par an ! Maudit chantage ! Leur haine et leur peur n'ont eu aucune limite.

FIDES : Ils t'ont haï à Rome ? Ils ont eu peur de toi ? Pourquoi ?

DOMINIS : Parce qu'ils sont stupides, violents, fourbes... Et tant mieux ! Sous ce bâton de mendiant, un fier titre m'est échu.

FIDES : Dalmatiae et Croatiae primas !

DOMINIS : Peut-être cela n'a-t-il pas encore déteint de ma mitre. Je tenterai de recommencer. Le pouvoir spirituel du primat sur les ruines de la vieille Croatie ! C'est là mon unique arme. Un vieux titre décrépit !

FIDES : Je me suis sauvée de mon ancienne région. Veux-tu, Excellence, conduire les croisés pour libérer ma ville de Duvno ?

DOMINIS : Nous péririons follement.

FIDES : Les nobles se préparent à une expédition.

DOMINIS : Nous avons suffisamment été les croisés du pape. 

FIDES : J'ai fait vœu au pape et au saint ordre.

DOMINIS : Moi aussi, autrefois. 

FIDES : Toi aussi ?

DOMINIS : Ils voulaient aussi faire de moi un soldat du saint ordre, armé de vœux, avec un casque sur la tête. Ils voulaient...

FIDES : Et ils ne l'ont pas fait ?

DOMINIS : Le dressage jésuitique n'a pas éteint mon tempérament. Tout ce qui était interdit m'attirait : les livres à l'index, les sociétés secrètes, les jeunes filles.

FIDES (troublée) : Aide-moi, Sainte Ursule !

DOMINIS : Tu le feras toi-même.

FIDES : Toi, métropolitain, tu ne respectes pas les vœux sacrés ?

DOMINIS : Cela te tourmente, sœur ?

FIDES : Oui.

DOMINIS : Ton souffle est devenu bouillant. Et ton visage a rougi.

FIDES : Le sang ! Pécheresse, de ma mère...

DOMINIS : Sache que tous ces vœux et mystères sont établis pour que vous, les nonnes et les moines, vous vous mainteniez dans la discipline. C'est ce que le saint ordre veut de vous : que vous soyez des cadavres gérés par la volonté du général ! C'est contre-nature et dangereux...

FIDES : Nous avons prêté serment sur les Saintes Écritures...

DOMINIS : La plupart de ces règlements sont sans rapport avec les Évangiles. Parbleu, au sommet de la hiérarchie, peu se mortifient pour cela.

FIDES : Tu dis que cette discipline et ce dogme sont tramés seulement pour nous en bas ? Et toi, métropolitain, tu peux retirer de moi cet habit trop étroit ?

DOMINIS (avec un sourire) : L'éternelle ruse féminine !

FIDES : Que dis-tu ?

DOMINIS : Tu dois le faire seule. Sinon, tu tomberas d'une tyrannie dans l'autre.

FIDES : Tu rejettes la violence ?

DOMINIS : Oui, sœur. La liberté humaine compte pour moi plus que tout. Allez, emmène les vêtements métropolitains dans ma chambre ! (Elle part avec hésitation). Comment t'appellent-ils ?

FIDES : Fides.

DOMINIS : Fides... Tu seras ma foi. Ou mon parjure !

 

Elle disparaît. Dominis est recroquevillé dans le fauteuil, vieilli, dans l'obscurcissement, dans cette atmosphère doublée entre Sant'Angelo et la place de Split, lorsque Scaglia l'aborde dans un discours animé.

 

SCAGLIA : Tu briseras la foi en cette jeune fille ?

DOMINIS : Que lui apporterait cette foi ? Qu'elle nettoie les sols des églises.

SCAGLIA : Elle resterait bienheureuse en servant le Seigneur.

DOMINIS : Je ne regrette pas une telle béatitude.

SCAGLIA : Tu ne veux te priver d'aucune passion.

DOMINIS : Pour quoi faire ? Si tu l'avais sentie si féline...

SCAGLIA : Elle s'est agenouillée devant toi comme devant le représentant du Saint-Père.

DOMINIS : Non ! Elle s'est pelotonnée à mes pieds, tremblante...

SCAGLIA : D'appréhension !

DOMINIS : De son angoisse s'est déployée la beauté du lys. Elle était curieuse. Elle m'a pillé, la poitrine se gonflant, l'œil humide...

SCAGLIA : La catin !

DOMINIS : Pourquoi ne t'indignes-tu pas des débauches de la compagnie du cardinal ?

SCAGLIA : Ta faute est pire que leur banquet avec des concubines. Tu précipiteras cette religieuse docile dans la violation des sacrements.

DOMINIS : Ah, ces sacrements.

SCAGLIA : Oui, c'est là ta nonchalance intellectuelle pour les sacrements. Mais cette petite nonne ne peut recevoir la foi autrement qu'à travers un rituel déterminé et l'autorité. Si tu détruis le culte du salut, le culte du pape, comment préserver le pouvoir de l'Église sur les foules ?

DOMINIS : Parle-moi ainsi ! Ce n'est pas cette servante de l'ordre qui te préoccupe mais la hiérarchie. En fait, pour vous les cardinaux, les processions des religieuses, les prêtres, les bigots, les congrégations ne représentent rien. Vous les regardez du haut de votre siège porter les étendards de l'Église et chanter à votre gloire. Or vois-tu, Scaglia, je me suis toujours demandé ce que cette pompe messianique apporte à chaque individu dans ces défilés interminables. Et ce même doute m'a saisi lorsque Fides s'est agenouillée devant moi.

SCAGLIA : Quelque chose d'autre t'a saisi.

DOMINIS : Et ce quelque chose d'autre. Comment aussi ne le ferait-il pas ? ! En cet instant, la violence à l'encontre de nous deux m'est devenue insupportable.

SCAGLIA : Tu étais violent et indécent. Tu lui as expliqué vraiment diaboliquement pourquoi elle se mortifiait, cette folle ! Et je te demande finalement, connais-tu quelque chose de mieux que l'engagement religieux et la sainte paternité pour contenir la foule et renforcer l'unité ?

DOMINIS : Oui.

SCAGLIA : Quoi ?

DOMINIS : L'esprit.

SCAGLIA : Certainement, ton esprit fier, curieux et débridé !

DOMINIS : Ce n'est pas que le mien. Je l'ai trouvé partout, partout où il y avait de la recherche, de l'universalité, de l'amour. Cette lumière m'est venue très tôt, déjà dans vos écoles.

SCAGLIA : Tes rayons de lumières ! La nature et la femme : la tentation du diable ! Pourquoi ne t'es-tu pas enfermé dans le palais de Padoue ?!

DOMINIS : J'étais enfermé là. La vie s'écoulait le long des murs de notre monastère. Il est absurde de demeurer un chercheur dans un monde que gouvernent les tyrans et les charlatans. J'ai dû exposer cette lumière à la pénombre extérieure.

SCAGLIA : Dans cette pénombre se trouvait l'Église romaine ?

DOMINIS : Oui, cardinal.

SCAGLIA : Alors qu'as-tu entrepris ?

DOMINIS : Beaucoup. Beaucoup. Mais la curie a démonté chacune de mes actions. Vous n'avez jamais eu confiance en moi, l'homme de Rab.

SCAGLIA : Clément VIII ne t'a-t-il pas nommé évêque puis archevêque ?

DOMINIS : Dans quel isolement ? Et sous quelle clause ? Que je pille pour vous une province dévastée. Et sur le reste de ces restes, moi, le primat croate, j'ai pris des mesures pour rassembler et renouveler notre ancien honneur dispersé. Et vous...

SCAGLIA : La curie ne pouvait permettre l'usurpation...

DOMINIS : Les usurpateurs : c'est vous, les cardinaux !

SCAGLIA : Je vois, tu ne tiens pas au salut humain. La tiare d'or du pape te dérange, les coiffes rouges des cardinaux te dérangent. Tu veux...

DOMINIS : L'égalité !

SCAGLIA : Toi, l'évêque de Split, que tu sois l'égal du pape romain ? (Une pause). Je tente encore de te sauver.

DOMINIS (avec horreur) : Tu essaies encore ?

SCAGLIA : Bien qu'avec ton système de défense tu t'enfonces de plus en plus profondément dans l'apostasie. Donne-moi un moyen de nous entendre !

DOMINIS : Les Évangiles.

SCAGLIA : Chaque hérésie a démarré par un appel aux Saintes Écritures.

DOMINIS : À côté de cette source morale, que notre raison soit inspirée, notre connaissance...

SCAGLIA : Encore la même chose ! Un cercle vicieux ! Je vais prier pour ton pardon si tu te défais de ta fierté et de ta convoitise.

DOMINIS : Peux-tu être sans relever la tête et sans désirer ?

SCAGLIA : Tu le dois, pour ton salut !

DOMINIS : Et je voudrais subsister derrière des barreaux ?

SCAGLIA : Et ta folie, à quoi te conduit-elle ?

DOMINIS : Où je me tiens à présent, je ne peux le nier. Je ne le peux puisque d'autres aussi ont goûté à mon frisson et mon désir.

SCAGLIA : Hélas ! Les autres ont été scandalisés par ta supériorité. Et même cette petite nonne...

DOMINIS : J'ai été faible envers elle.

SCAGLIA : Pécheur !

DOMINIS : Fatigué d'un long voyage. Égaré dans les décombres sous la forteresse du Sandjak. Dans les soirées désertes, quand seule la bora cogne à la porte et aux fenêtres, j'ai recherché dans mon palais vide une couche où je pourrais oublier tout ce qui m'entoure.

SCAGLIA : T'a-t-elle proposé une telle couche de l'oubli ?

DOMINIS : Elle m'a pris mon bâton de berger et m'a retiré mon manteau...

SCAGLIA : Tu lui as commandé !

DOMINIS : Elle a nettoyé le sable qui recouvrait mes pieds du pèlerinage. 

SCAGLIA : Tu lui as commandé !

DOMINIS : Ton monde de commandements s'arrête ici. (Il disparaît).

 

Scaglia demeure seul dans l'espace sombre qui prend de plus en plus les contours de Sant'Angelo. Si la rétrospective de Split s'estompe, l'inquisiteur est encore sous l'influence de la lascivité de Dominis pour la religieuse, dans les affres de son désir.

 

SCAGLIA (à l'adresse de Dominis) : Fornicateurs ! Ils m'ont laissé au seuil de leur luxure. Que je sonde mes canons depuis une cage... Comme c'est terriblement vide sous ces voûtes de pierre. Cela devient insupportable... maintenir ce ciel pétrifié au-dessus de soi. Suis-je la dernière sentinelle face à la société dépravée ? Des processions pénitentielles me rendent hommage comme à un saint ; l'assemblée des cardinaux se moque de moi comme d'un bouffon. Saint ou bouffon, c'est une hésitation. Plutôt bouffon. Oui, bouffon... Cette citadelle angélique, sous la lune souriante, inondée de reflets d'argent et de sang. Ici, où chaque transgression se trouve implacablement persécutée, tout est permis. La barrière du péché est tombée devant moi, l'inquisiteur. Moi, l'ascète, je me précipite derrière le débauché. La petite Fides, avec des mouvements souples et rituels nous prépare une couche pour tous deux. Coucher avec elle serait un pur mystère, une prière... Seigneur, vais-je devenir fou dans l'exploration du péché ? Ou bien alors je déraisonne avec le premier séducteur, devant son sacrilège ? Sœur Fides, des mouvements souples et rituels... Que je cède, que je... que... Comment pourrais-je alors juger Dominis au nom de sacrements que je bafoue moi-même ?!

 

Tout à coup, Fides surgit enveloppée d'une cape. Scaglia tourmenté la saisit brutalement, en proie à ses réminiscences de Split.

 

SCAGLIA : Tu as piétiné avec lui les saints sacrements ? Tu lui as servi de couche lubrique ? Dis-le ! Dis-le, misérable ! Tu as trahi la foi avec lui ?

FIDES : Il a été mon supérieur ecclésiastique.

SCAGLIA : Tu as prêté serment au pape et au saint ordre. Lui, le tentateur, tu ne lui devais pas obéissance.

FIDES : Monseigneur, tu me l'annonces trop tard.

SCAGLIA : Trop tard ? Ainsi, tu t'es livrée à lui. Le saint ordre t'a élevée à la pureté angélique... 

FIDES : Le jésuite m'a envoyée à l'archevêque.

SCAGLIA : Le jésuite ?

FIDES : Le père Ignace.

SCAGLIA : Tu es tombée à la première tentation. Le châtiment ne t'a pas retenue ? Être emmurée, maudite ?

FIDES : C'est aussi ce dont m'avait alors menacée le jésuite, il y a vingt ans, lorsqu'il m'a léguée au service de l'ordre.

SCAGLIA (avec incohérence) : Pécheresse...

FIDES : C'est ainsi que m'a alors parlé le père Ignace : je suis une pécheresse. Et que je devais à présent survivre en état de péché.

SCAGLIA : Si tu t'étais repentie...

FIDES : Je l'ai supplié à genoux, les yeux en pleurs, repentante.

SCAGLIA : Il aurait pu te préciser la pénitence qui t'aurait purifiée.

FIDES : Il m'a précisé la pénitence, mais une pénitence qui me renvoyait continuellement dans mon premier péché. L'invention des jésuites ! Un acte ambigu, comme la rédemption et la transgression renouvelée, m'a totalement livrée à leur office.

SCAGLIA : Je ne te comprends pas.

FIDES : Tu ne veux pas comprendre, Père inquisiteur.

SCAGLIA : Cela serait trop abject.

FIDES : Ils avaient besoin d'une informatrice pour un supérieur si peu fiable. Et comment cela aurait-il pu se faire autrement ?

SCAGLIA : Tu as servi si salement le saint ordre.

FIDES : Celui qui est pur, Monseigneur, n'agit pas.

SCAGLIA : Horrible !

FIDES : Qu'est-ce qui t'horrifie ? Qui n'espionne pas chacun au palais et par tous les moyens possibles ? N'es-tu pas toi-même sous surveillance ?

SCAGLIA : Que tout soit ainsi perfide, dissolu et cruel, ce n'est pas la plus grande horreur. Le plus horrible, c'est que dans cette dépravation s'édifie le pouvoir du saint ordre. (Il va sur le côté). Ces vœux stricts, cette renonciation, tout cela est si insupportable et insensé que nous tombons en état de péché. Et ensuite, tourmentés par la culpabilité ou la peur, nous nous transformons en pénitents ou en pervers, de toutes les manières au bon service de l'Église. (Elle se glisse doucement près de lui). T'a-t-il été ordonné de m'espionner moi aussi, tout comme l'archevêque de Split ?

FIDES : En quoi ma réponse peut t'aider ?

SCAGLIA : Ton terrible secret !

FIDES : Je suis complètement sincère avec toi, comme le général Mutius me l'a aussi commandé. Supposons que ton doute soit justifié. Que feras-tu ?

SCAGLIA : Va-t'en !

FIDES : Tu t'écarteras de moi ?

SAGLIA : Comme d'un serpent venimeux.

FIDES : Le général accueillera cela comme une marque de défiance. Tu ne seras jamais nommé comme secrétaire d'État.

SCAGLIA : Comment sais-tu que je le veux ?

FIDES : Je sais tout.

SCAGLIA : Il semblerait... Et peut-être que le général Mutius ne t'a pas commandé quelque chose de tel.

FIDES : Ah !

SCAGLIA : Comment se fait-il que je discerne en toi la vérité ?! (Il la regarde avec une attention qui se métamorphose en convoitise). Fides traîtresse ! Ton visage, cultivé dans les ombres du monastère, est un masque parfait, si parfait qu'il en supprime la beauté naturelle. Tu es hypocrite, Fides, et tout en toi est vernis, style, artifice.

FIDES : Comment subsister autrement dans le saint ordre ?

SCAGLIA : Aussi avide, rapace ? Oui, tu t'es fabriquée une figure existentielle dans toute cette galerie de saints, de soldats, de prélats, d'empereurs et de brigands. Ta figure, impersonnalité apparente, me rappelle une transformation assurément profane ! C'est ce qu'attend de moi l'ordre des jésuites ?

FIDES : Ta vertu, ta pureté, c'est ton plus grand obstacle dans la curie.

SCAGLIA (dans une capitulation amère) : Oui, la curie veut des hypocrites, comme elle l'est elle-même sous son revers messianique... rapace, frivole, sans scrupules.  Elle ne peut d'ailleurs pas subsister autrement. Je l'ai découvert dans l'enquête. Et encore quelque chose : je suis un faux saint, un faux saint, un faux saint...

 

L'obscurité. Du tapage, des pas précipités, une rumeur de voix s'entendent.

 

LA VOIX DU CAPITAINE (ensommeillée) : Sa Sainteté ne peut pas dormir... Sa Sainteté ne peut pas dormir.

LA VOIX D'UNE CONCUBINE (libertine) : C'est la sainteté qui le démange.

LA VOIX DU CAPITAINE : La ferme, putain !

LA VOIX DE LA CONCUBINE : Ta bouche toi-même, capitaine !

LA VOIX DU CAPITAINE : Putain !

LA VOIX DE LA CONCUBINE : Bouchon de champagne !

LA VOIX DU CAPITAINE : Vide les lieux ! Je te planterai sur la pique, sinon ! Eh, gardiens ! De la lumière ! Lumière !

 

Les gardiens s'approchent avec des torches et le Cortile di teatro s'illumine. Le petit rire de la concubine se dissipe. Le capitaine arrange son uniforme. 

 

LE CAPITAINE : Soldats ! Si le Saint-Père tombe sur vos concubines, je vous châtrerai comme des poulains !

LE PREMIER SOLDAT : Ces femmes romaines... la tentation du diable !

LE DEUXIÈME SOLDAT : Elles grimpent sur les remparts avec des cordes, au mépris des trous et des pierres. Même de l'huile bouillante ne les arrêterait pas, ces putains serviles !

LE PREMIER SOLDAT : La faim est dans la ville. Elles te lécheraient pour une miche de pain, capitaine.

LE CAPITAINE : Je vous refroidirai les bourses dans le Tibre, gros burnés ! Chacun à sa place ! Relevez vos pantalons, débauchés ! Les lances droites ! Sa Sainteté !

 

Urbain VIII arrive avec quelques gardiens et un page qui lui éclaire le chemin avec un flambeau doré.

 

URBAIN VIII : Faites sortir Dominis ! (Les soldats se hâtent dans le caveau sous la corniche, tandis que le pape se tourne vers le capitaine).

LE CAPITAINE : Ta Sainteté !

URBAIN VIII : Le Castello n'est pas assez exploité.

LE CAPITAINE : Qu'ordonne Ta Sainteté ?

URBAIN VIII : Il y a trop de vide ici. 

LE CAPITAINE : Je peux le remplir de nouveaux soldats. Ou d'hérétiques.

URBAIN VIII : Imbécile !

LE CAPITAINE : J'écoute, Ton Infaillibilité.

URBAIN VIII : Je veux que dans ce trou soit aménagée une fonderie de canons.

LE CAPITAINE : Une sainte intention !

URBAIN VIII : Présente-toi au matin à mon architecte ! 

LE CAPITAINE : Celui qui bâtit Saint-Pierre ? À vos ordres, Saint-Père ! Une fonderie de canons dans la citadelle... vraiment une merveille lorsque la guerre s'installe. Ni l'armée apostolique ni les luthériens ne s'épuiseront rapidement. Ils regimberont encore, mon Dieu. La guerre se nourrit de la guerre. Grassement !

URBAIN VIII : Pars ! Que personne ne me dérange !

 

Le capitaine part docilement. Les soldats amènent Dominis et se retirent. Seul le page demeure près de la porte du palais. Le pape s'approche du prisonnier

 

URBAIN VIII : Marco Antonio ! Nous parlons franchement, comme deux hommes d'État expérimentés. L'inquisition jésuitique trouvera dans tes thèses suffisamment de quoi te juger comme hérétique. Et ensuite... tu sais bien ! Ton unique défense consiste à te réfugier derrière le serment que tu as fait pour ton retour. Promets une fois de plus solennellement que tu vas accomplir la pénitence proposée.

DOMINIS : Et je serai libéré d'ici ?

URBAIN VIII : Cela dépend de beaucoup de choses. Dans tous les cas, le procès prendra une meilleure tournure en ta faveur.

DOMINIS : Ainsi, tu ne me libéreras pas même si je capitule ?

URBAIN VIII : Il faut d'abord régler beaucoup de choses.

DOMINIS : Ta rivalité avec le général jésuite ?

URBAIN VIII : Fais donc des hypothèses ! D'ailleurs, en ce lieu, tu es le plus à l'abri du poignard ou du poison. Les partenaires, ceux avec lesquels tu as négocié ton retour à Rome, veulent te supprimer coûte que coûte.

DOMINIS : Crois-moi, sublime Maffeo, je suis revenu de ma propre volonté. 

URBAIN VIII : Toi, apostate, écrivain du « De Republica ecclesiastica », le plus acharné ennemi de Rome ?!

DOMINIS : Malgré cette fureur, la foi ne m'a pas quitté...

URBAIN VIII : La foi ?! Ne me dis pas cela à moi !

DOMINIS : La vérité...

URBAIN VIII : Tu as écrit toi-même, avec raison, que la cupidité ne se pare de la foi que pour le pouvoir et les possessions. 

DOMINIS : Je ne me suis pas précipité sur le pouvoir et les possessions. Derrière mes paroles ne se cachait aucune intention secrète. Je désirai la réconciliation entre les Églises. 

URBAIN VIII (déjà emporté par la colère) : La réconciliation sur le compte du siège papal ?

DOMINIS : Urbain le huitième ! Comme beaucoup d'autres, j'ai accueilli ton installation au trône avec l'espoir que survienne un revirement dans l'Église romaine. Tu seras le plus grand de tous les papes si tu sacrifies certaines de tes prérogatives, et élimines les causes du schisme et des troubles civils.

URBAIN VIII : J'étais favorable envers les courants modernes. À présent, installé, je dois avant tout percevoir les forces politiques derrière les nouvelles pensées.

DOMINIS : Il vaut mieux que tu accueilles ces nouvelles pensées comme la force la plus puissante. Aujourd'hui, dans le développement de la connaissance et du droit laïc, l'ancienne mystique, l'ancien pouvoir impérial devient insupportable.

URBAIN VIII : Tu me fais la leçon ?!

DOMINIS : Tu m'as fait emprisonner quand je pouvais le plus aider le monde chrétien. Tu m'emprisonnes au moment où l'on attendait de toi, élu par les voix des modérés, que tu acceptes ma théorie. Tu m'emprisonnes afin de te laver des diffamations des conservateurs, tu m'emprisonnes en spéculant que tu renforceras de cette manière ta position.

URBAIN VIII : Tu me juges ?!

DOMINIS : Réfléchis ! Si tu cèdes maintenant à la curie conservatrice, où t'arrêteras-tu ? Après moi, tu seras forcé de livrer aussi Galilée à l'Inquisition et d'autres...

URBAIN VIII : Non, non, Galilée n'est pas comme toi, aussi présomptueux. Il est un serviteur dévoué de l'Église. Et il ne se mêle pas des litiges religieux. Son seul désir est que la science nouvelle se développe en paix, sous mon patronage.

DOMINIS : Qu'elle se développe entre les forteresses du dogme ?

URBAIN VIII : La découverte scientifique peut être utile, mais ne peut pas prétendre à la vérité absolue que nous autres, les ministres du Rédempteur, protégeons.

DOMINIS : Si les autres érudits aussi, comme Galilée, acceptent cette indifférence morale...

URBAIN VIII : Je le leur recommande, pour leur bien !

DOMINIS : Cela peut être très fatal, Urbain le huitième. D'un côté, s'accumuleront les découvertes utiles et dangereuses, de l'autre, restera un pouvoir plein de mysticisme, de vanité, de cupidité. Ne vois-tu pas les conséquences ? Il est temps que tu l'empêches, Tout-puissant ! Ouvre la porte à la nouvelle pensée ! Et mets un verrou aux ordres militants !

URBAIN VIII : Ton « De Republica ecclesiastica» ! De quoi soulever tous les cardinaux !

DOMINIS : Mais qui sont ces cardinaux romains ? Des courtisans, des mercenaires des Habsbourg, des espions de l'ordre jésuitique, corrompus, débauchés, engagés dans les intrigues autour du pouvoir. Lorsqu'ils ne se soucient pas des affaires spirituelles, de l'administration de l'Église... la chancellerie de la curie.

URBAIN VIII : Cette folâtre assemblée des cardinaux et la chancellerie romaine, c'est la force véritable ici.

DOMINIS : Elle le sera tant que tu ne rétabliras pas l'ancien droit au Synode épiscopal.

URBAIN VIII : Pour que chaque évêque tire de son côté ? Que le Synode épiscopal usurpe mon pouvoir comme autrefois ?

DOMINIS : Tu seras plus grand, Urbain le huitième, si tu descends d'une marche.

URBAIN VIII : À ton niveau, archevêque de Split ? Assez ! Même Sant'Angelo n'a pas étouffé ton orgueil. Tu es gonflé de ton érudition, rancunier contre notre primauté. Tu t'es précipité sur le pape, très instruit, pour te couronner toi-même...

DOMINIS : Dans tous mes écrits...

URBAIN VIII : Méprisable !

DOMINIS : Je me suis référé à l'ancienne égalité chrétienne.

URBAIN VIII : Tu m'as diffamé...

DOMINIS : Jamais !

URBAIN VIII : Et ta lettre au duc de Cologne ? Et aussi à l'archevêque de Canterbury, ton vieil ami ? Où tu t'es occupé du jeune Barberini ?

DOMINIS : Je te jure...

URBAIN VIII : Tu m'as imputé ce bâtard de Bianchi, en plus d'autres calomnies. Tu as sali mon nom dans les cours européennes !

 

Mutius apparaît à la porte du palais, à la confusion du page qui n'ose pas réprimer le puissant jésuite ; Gondomar émerge à sa suite.

 

MUTIUS : Oui, oui, son crime est premièrement de t'avoir sali, Saint-Père, et, bien sûr, les écrits hérétiques.

URBAIN VIII (avec de la haine pour le nouveau-venu) : Tu t'es hâté de venir.

MUTIUS : Pour être à ta disposition, comme toujours.

URBAIN VIII : Tu es très serviable, général. Je ne peux aller nulle part sans toi.

MUTIUS : J'ai pensé que tu aurais besoin de mes avis, Saint-Père. (Il désigne Gondomar qui se tient à l'écart). Son Excellence le comte Gondomar, l'ambassadeur espagnol à la cour du roi Stuart, a été une source d'information très précise.

URBAIN VIII : Qui cet apprenti du diable n'a-t-il pas servi ?

GONDOMAR (il vient courtoisement comme s'il avait entendu la remarque) : Saint-Père ! J'ai servi à la cour de Londres sa Majesté Catholique Philippe le quatrième et le Saint-Siège apostolique.

DOMINIS : Vil intrigant ! Qui a piétiné tous les principes apostoliques.

GONDOMAR (il tente de conserver un air supérieur) : Dans nos affaires diplomatiques, le plus important est de servir un seigneur.

DOMINIS : Et d'après vous, j'en aurais servi beaucoup ?

GONDOMAR : Absolument !

DOMINIS : Dès que j'ai ressenti la puissance de l'esprit, j'ai servi dans toutes les cours certaines idées.

GONDOMAR : Son idée directrice était : comment accumuler des ducats ? Mais, l'Angleterre n'est pas le pays pour cela. Et, déçu, il est revenu ici. 

MUTIUS : Et quand Ta Sainteté ici a suspendu ses revenus, il a rallumé l'ancienne hérésie... 

DOMINIS : J'étais cupide, c'est vrai ! L'argent m'offrait une certaine indépendance. Mais ce n'était pas la raison principale de mon départ dans les pays protestants et mon retour à Rome. Je voulais travailler à la réconciliation...

URBAIN VIII : Entre le roi anglais et certains ici ?

MUTIUS (brusquement) : Tu considères donc l'Église anglicane comme orthodoxe ?

DOMINIS : C'est une véritable Église chrétienne, comme les autres...

MUTIUS : Hérésie ! Hérésie ! Une poursuite de l'enquête est superflue.

DOMINIS : Et celui-là, l'envoyé du roi le plus catholique, Philippe IV, a négocié à Londres...

GONDOMAR : Négocié, plénipotentiaire royal, au niveau de l'État ! Et monsieur de Dominis, emporté par son livre, a mis à bas l'Église apostolique et le pouvoir suprême du pape. Le roi Philippe et l'empereur Ferdinand sont épuisés par la guerre contre les protestants. Ils attendent de Ta Sainteté qu'elle dirige le camp catholique.

URBAIN VIII : La façon dont les maréchaux impériaux dévastent la Bohême et l'Allemagne trouble les âmes pieuses.

GONDOMAR : Les luthériens aussi incendient, pillent, massacrent.

MUTIUS : La guerre sainte !

URBAIN VIII : Non, c'est avant tout une guerre entre dynasties !

GONDOMAR : Mon Dieu ! Les armées royales et impériales se présentent sous l'étendard apostolique.

URBAIN VIII : La Rome apostolique, c'est moi ! Je ne permettrai pas ici d'usurpateur. (Une pause). Quelqu'un de la suite londonienne de Dominis est-il emprisonné ?

MUTIUS : Deux prêtres, Ta Sainteté.

URBAIN VIII : Ont-ils rapporté quelque chose sur les rapports avec le doyen de Windsor ?

MUTIUS : Ils attendent...

URBAIN VIII : Ils attendent, ah, et quoi ? Livrez-les moi immédiatement ! (Les soldats se précipitent dans le caveau). Que nous entendions avec qui le doyen a tout négocié.

GONDOMAR : Saint-Père ! Que dois-je annoncer au roi et à l'empereur ?

URBAIN VIII : Ma bénédiction paternelle !

GONDOMAR : Ils ont besoin de secours contre les hérétiques.

URBAIN VIII : Tu vois, nous faisons tout ici pour la pureté et l'unité de l'Église.

GONDOMAR : Le plus urgent sont des troupes fraîches, des sacs d'or...

URBAIN VIII : Va-t-en !

 

Gondomar se retire avec déception, et Mutius le suit en chuchotant. Les soldats conduisent les frères Ivan et Mateo, en guenilles, négligés. Dominis s'approche d'eux avec abattement. Le commissaire de l'office apparaît aussi.

 

DOMINIS : Ivan ! Mateo ! Mes...

FRÈRE IVAN : Maître !

DOMINIS : Pardonnez-moi ! Enseigner la vérité en ces temps...

FRÈRE IVAN : Merci, maître ! Aie confiance en nous ! Ton message s'échappera de cette prison.

LE COMMISSAIRE (il le frappe) : Tu persistes, renégat ?! Je te briserai les os. Vous êtes devant le Saint-Père. (Les deux prêtres se retournent vers le pape).

URBAIN VIII : Prêtres ! Vous avez servi Marco Antonio à Londres.

FRÈRE MATEO (hésitant) : Je me suis converti aux affaires séculières...

FRÈRE IVAN (rudement à son camarade) : Ne négocie pas ici !

URBAIN VIII : La franchise peut vous sortir d'ici. Vous connaissez les relations de votre patron. Il est revenu à Rome à l'improviste. Pourquoi ? Pour le compte de qui ? Avec qui a-t-il négocié à Londres et ici ?

FRÈRE IVAN : Il l'a décidé seul, après une longue lutte intérieure.

URBAIN VIII : Ne mens pas !

FRÈRE IVAN : Sa doctrine l'engageait à travailler avec les deux parties belligérantes...

URBAIN VIII : Ne te fais pas d'illusions, prêtre !

FRÈRE IVAN : Souverain pontife ! Tu ne peux pas accepter que quelqu'un agisse selon sa conscience...

LE COMMISSAIRE : Canailles ! (Il le frappe). Que nous écourtions la procédure, Ta Sainteté ? C'est l'interrogatoire avec les instruments qui suit ! (Il se tourne vers les soldats au léger clignement d'yeux du pape). Conduisez les tous les deux dans la chambre de torture ! (Les soldats saisissent les prêtres et les emmènent dans le caveau).

DOMINIS (avec un sentiment de culpabilité et d'horreur) : Pardonnez-moi !

FRÈRE IVAN : Marco Antonio, tu es la vérité rédemptrice.

 

Le pape descend avec le commissaire dans le caveau de la corniche. Dominis reste seul dans la cour. Il s'agenouille au tapage et aux voix sous la torture

 

LA VOIX D'IVAN : Dominis salvator... Dominis... le sauveur... le sauveur....

 

L'Obscurité. Une pause.

Cortile di teatro à l'illumination du petit matin. Scaglia et Dominis sont seuls, dans une ambiance maussade. L'inquisiteur est habillé somptueusement, avec les signes visibles de débauche de la nuit passée.

 

DOMINIS : Je comprends. (Scaglia n'écoute pas). Je me rends compte.

SCAGLIA : Tu te rends compte de quoi ?

DOMINIS : Il est impossible de perdre du temps sur toutes les thèses.

SCAGLIA : Tu rejetterais quelque chose ?

DOMINIS : Oui.

SCAGLIA : Comme sur un navire qui sombre ?

DOMINIS : Comme cela...

SCAGLIA : Ce que tu as écrit sur le pape t'est le plus à charge.

DOMINIS : Je le rejette.

SCAGLIA : Tu le rejettes ?

DOMINIS : Je le rejette.

SCAGLIA : Par-dessus la balustrade, dans la mer ? (Silence). Donc, le pape n'est pas un monarque séculier, il n'est pas l'usurpateur de ta municipalité, il n'est pas un tyran, il n'est pas un pilleur, non, non... Peux-tu écrire un autre « De Republica ecclesiastica » ?

DOMINIS : J'essaierai.

SCAGLIA : Avec cette même ardeur, cette même acuité logique ?

DOMINIS : Avec davantage d'expérience.

SCAGLIA : Tu as rencontré Urbain le huitième, tout comme moi. Tu sais comment il est hautain, prompt, dévoué aux plaisirs profanes, tout à fait comme les papes étaient avant lui et comme ils seront toujours... car le Saint-Siège engendre de tels bâtards, inéluctablement, d'après tes conclusions.

DOMINIS : Mes conclusions d'autrefois étaient bâties sur des mauvais fondements.

SCAGLIA : Sur des mauvais fondements ? Ah, à présent, à Sant'Angelo, tu vois clair ?

DOMINIS : Avant mon départ pour les terres protestantes, je n'avais vu qu'un aspect, et cela depuis l'angle étroit de Split. 

SCAGLIA : Et de loin, le panoptique romain t'est apparu plus beau ?

DOMINIS : Vous ne voulez pas me croire ? Tant pis... Je me détourne de mes écrits théologiques.

SCAGLIA : Justement, Barberini en a mal à la tête de ces écrits théologiques ! Mais ta plume a égratigné sa nudité d'homme. L'archevêque de Canterbury diffuse dans les cours la lettre dans laquelle tu recommandes un bâtard du pape. Le pape ne te pardonnera pas cette intrigue. Tu sais, s'en prendre aux femmes de l'empereur est plus dangereux qu'à la scolastique du dogme.

DOMINIS : Est-ce pour cette intrigue qu'il me juge ?!

SCAGLIA : Mon Dieu, il ne peut pas t'accuser de cette relation. Pour sa satisfaction, il y a suffisamment d'autres choses à te reprocher.

DOMINIS : Scaglia ! Il t'a désigné comme mon enquêteur.

SCAGLIA : Et ?

DOMINIS : Cela signifie qu'il n'est pas conduit par une basse vengeance. Il veut que mon cas soit examiné selon la loi.

SCAGLIA : C'est un signe de justice qu'il nous ait tous deux jetés dans cette citadelle pour que nous discutions des vérités religieuses ?! S'il respectait ne serait-ce qu'un peu l'esprit humain, il créerait quelque école ou monastère.

DOMINIS : Et ceci est une sorte de monastère.

SCAGLIA : Certainement ! Un monastère avec la chapelle de Michelangelo, un palais divin et la torture diabolique en dessous. Le Saint-Père est juste, dis-tu ? Et tu rejettes la décision sur moi... Écoute ! Le putassier et francisé Maffeo se présente comme le gardien d'airain de Rome. Et il se vante d'avoir brisé la conspiration entre les protestants et les hypocrites ici ; et tes relations étendues et ta correspondance rendent cela crédible. Un peu plus tôt, ton élève, le frère Mateo, a témoigné que tu as quitté Londres sur ordre du roi en tant qu'espion... 

DOMINIS : Mon Mateo a témoigné de cela ?

SCAGLIA : Après avoir tout d'abord crucifié le premier, ton Ivan, sur la roue. Et l'avoir jeté battu, ensanglanté et agonisant dans le canal.

DOMINIS (sourdement) : Cannibales !

SCAGLIA : Oui, gorgés de leur autorité et ne se souciant plus d'aucune humanité ni crédibilité. Bien qu'il faille les croire toujours. Et si c'est employé stupidement... l'aveu sera pour les victimes une plus grande humiliation, et l'accueil des fidèles encore une plus grande déclaration de loyauté. C'est ce qu'ils nous offrent en dernière alternative de leur vie. 

DOMINIS : Mensonge... Mensonge...

SCAGLIA : Si nous ne sommes pas des canailles, nous allons commencer à nous considérer tels. Et c'est le début de notre défaite tandis que domineront sans scrupules...

DOMINIS : Des canailles ! 

SCAGLIA : Et le père de ces bâtards menteurs, pécheurs, pénitents, voleurs...

DOMINIS : Le pape ! L'antéchrist !

SCAGLIA : Tu comprends ? (Dominis sursaute et recule brusquement) Tu comprends ? Bien sûr ! Qui a percé plus profondément la papauté que toi. (Une pause).

DOMINIS (suppliant) : Scaglia, accepte ma renonciation !

SCAGLIA : Que j'accepte une renonciation aussi insincère ?!

DOMINIS : Je l'avais proposée sincèrement quand tu m'as tiré les vers du nez... Tu veux ma perte ?

SCAGLIA : Tu sapes toi-même ta position. 

DOMINIS : Où je me tiens à présent...

SCAGLIA : Tu n'as pas à hésiter.

DOMINIS : Tu vas couper ma dernière retraite ? Je vois tes tergiversations.

SCAGLIA (pris au dépourvu, avec répugnance) : Tu vois ?

DOMINIS : Jour après jour, peu à peu, tu te métamorphoses. Tu es entré au Castello d'une marche droite, dans une soutane sans prétention, affable. Mais comment en sortiras-tu ?

SCAGLIA : Tu m'interroges ?

DOMINIS : Nous sommes tous deux enfermés ici pour nous épier l'un l'autre. C'est horrible de guetter ainsi les pensées de son interlocuteur. Alors que tu n'es pas une canaille, tu dis, tu commences à te sentir tel. C'est le début de la transformation.

SCAGLIA : Tu es pris dans la simulation.

DOMINIS : Je ne suis pas dans ton dilemme, je n'ai pas d'autre choix ici.

SCAGLIA : Comment puis-je te faire encore confiance ? Tu sais cela : coupable en une affaire, coupable en toutes.

DOMINIS : Cela te réconfortera-t-il ?

SCAGLIA (il se trouble) : Que je te diffame ?

DOMINIS : Pour que tu ne te sentes pas...

SCAGLIA : Une canaille ? Assurément, cela faciliterait notre cas.

DOMINIS : Tu sais que nous ne le sommes pas. Résiste, Scaglia, résiste pour que nous sortions d'ici  innocents, pour autant que c'est possible. (Fides apparaît). Tu es innocent.

SCAGLIA : Tu as un pressentiment. Sœur Fides m'espionne maintenant comme toi autrefois.

DOMINIS : Dépravée !

FIDES : Moi, dépravée ? Et qui ne m'a pas entièrement pervertie, mon primat ? Oui, Scaglia, je me suis livrée à lui et à beaucoup d'autres, et en dernier à toi, saint homme, oui, je me suis livrée et j'ai appris comment espionner, mais juste ce qu'il fallait pour que je me maintienne...

DOMINIS (de dos, jalousement) : Que vous vous mainteniez sournoisement, dans la richesse, la noce ?!

FIDES (à Scaglia) : Nous ne pouvons pas subsister autrement auprès du Saint-Siège. Je n'ai fait que ce qui était nécessaire. Et toi, fais-le aussi à présent, Monseigneur ! Lui, l'orgueilleux, le rebelle, nous pousse dans une torture pire encore. (Elle enlace Scaglia). Au moins nous deux, sors-nous d'ici ! Ne lui permets pas de nous entraîner dans son enfer ! Toi et moi, nous pouvons rester en sécurité, riches, heureux. Prenons de la vie autant que le saint ordre nous le permet. (Elle disparaît).

SCAGLIA : Tu vois ce qu'engendre ton instruction ? Une plus grande perfidie et débauche encore.

DOMINIS : Elle m'a trahi... corrompue par un tuteur jésuite.

SCAGLIA : Tu as détruit en elle le seul fondement. Ton « De Republica ecclesiastica » était ta seule maîtresse. Pour l'écriture et la publication des livres, tu as tout sacrifié : le diocèse, les amis, une bonne situation et la femme. Pourquoi ? Pourquoi as-tu entrepris cela ? Dans cette région sauvage de Split ?

DOMINIS (il réfléchit, dans un lent assombrissement) : J'ai commencé à écrire avec la conviction qu'en dernière instance je réglais ainsi mes questions et celles du destin de cette province « sauvage », à l'intersection de toutes les religions et les envahisseurs.

SCAGLIA : C'était écrit dans tout cela.

DOMINIS : Si tu avais ressenti aussi désespérément cette province turque ! Je n'avais pas même quelqu'un à qui parler de mes conflits. J'étais isolé de la plus douloureuse façon avec mon intelligence. Si je n'avais pas eu recours à l'écrit, que me serait-il resté dans cette ruine impériale ?

SCAGLIA : L'idée de rester seul contre l'obscurité ne t'a pas arrêté ?

DOMINIS : Une hampe d'oie baignée dans le sang noir était plus audacieuse que moi. Où l'archevêque plaideur a battu en retraite, le mot s'est précipité en avant. Il y avait de moins en moins de gardiens et de poteaux indicateurs dans cette recherche. Je suis arrivé jusqu'à ces dernières étendues où l'auteur demeure seul face à son monde visible... (L'obscurité).